Une méthode, un calendrier, et une liste désormais connue d’acteurs prêts à faire la grande bascule. Les ingrédients sont bien réunis pour la Comue Paris-Saclay (Communauté d’universités et d’établissements), avant le dépôt le 18 décembre prochain de son projet Idex. Il s’agit d’obtenir par ce biais la prochaine vague des Investissements d’avenir, qui financent le développement d’universités de rang mondial en France. Trois universités (Paris-sud en 2020, puis Saint-Quentin et Evry d’ici 2025), cinq grandes écoles (CentraleSupelec, ENS Paris-Saclay, l’Institut d’optique, AgroParisTech et HEC), et sept organismes nationaux de recherche (CEA, CNRS, IHES, INRA, INRIA, INSERM et ONERA) sont officiellement engagés dans la démarche. Le tout avec la bénédiction du gouvernement.

Petit retour en arrière. Voilà plusieurs années que se constitue, au sein d’un regroupement universitaire, le pôle d’établissements d’enseignement supérieur et de recherche (ESR) sur le secteur de Saclay. L’université Paris-Saclay préfigure une nouvelle organisation du monde de l’ESR en France, à travers un modèle hybride ayant vocation à rapprocher les organismes de recherche avec les lieux de formation, et surtout, transcender la séparation Universités-Grandes écoles. En 2011, la Fédération de coopération scientifique obtenait le label Idex, lui ouvrant la voie à des financements à hauteur de 950 millions d’euros pour son projet de regroupement.

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Avec cette somme, des investissements ont été effectués, avec un processus de concordance entre les diplômes et formations et une mutualisation de la recherche. Un collège doctoral unique a été créé, et coordonne sous le label Paris-Saclay l’accréditation des 20 écoles doctorales. Avec quelques 5400 doctorants, le site est désormais le premier de France en terme de nombre de chercheurs. On estime également à 15%, la part de Paris-Saclay dans l’ESR français. Concernant les diplômes de master, 80% sont désormais portés par l’UPSaclay, avec 45 mentions de master et 350 parcours identifiés.

Le divorce acté

La suite, ce devait être la poursuite du processus d’intégration des membres de la Comue, avec l’objectif affiché de créer une université de plein-droit à terme. En prévision du dépôt d’un nouveau dossier pour la suite de l’Idex, en 2015, le mastodonte universitaire s’est ainsi cherché une direction (lire notre article). Mais la crise couvait pendant ce temps, plusieurs directeurs d’établissements ne souhaitant pas approfondir la démarche de peur de se diluer dans le nouvel ensemble. Les responsables d’écoles et d’universités ont alors essayé de démêler les rivalités profondes existantes entre membres de la Comue, sous la houlette du premier président élu de l’université Paris-Saclay, le chercheur en biophysique moléculaire Gilles Bloch.

Gilles Bloch lors de la présentation du rapport stratégique sur le Modèle d'université Paris-Saclay cible, le 21 novembre dernier au Palais des congrès de Paris

Gilles Bloch lors de la présentation du rapport stratégique sur le Modèle d’université cible, le 21 novembre dernier (DR/Angélique Gilson)

Résultat, le projet Paris-Saclay était recalé quelques mois plus tard par le jury Idex, lui intimant l’ordre de revoir sa copie. 18 mois de sursis lui était ainsi donné pour préciser le périmètre de l’université, son modèle de gouvernance ou encore ses objectifs académiques (lire notre article). C’est ainsi qu’un groupe restreint d’établissements de la Comue s’est remis au travail, dans le but de « construire une crédibilité à long terme » pour l’UPSaclay, selon les mots de Gilles Bloch (son interview – février 2017), et surtout se remettre en ordre de marche en prévision de la prochaine échéance de l’Idex, en décembre 2017.

Après un piétinement de presque 2 ans, l’esquisse du projet a été dévoilé en septembre dernier, puis c’est le président de la République Emmanuel Macron, en visite sur le plateau le 25 octobre, qui en a précisé les contours. Il a en effet officialisé le montage de deux « pôles d’excellence » distincts, entérinant de cette manière la rupture avec l’Ecole Polytechnique et ses satellites, qui s’engagent de leur côté dans le projet de « New Uni ». Du côté de ce qu’il reste de la Comue, les 15 établissements ont peaufiné leur projet ces derniers mois et l’ont présenté à la presse le 21 novembre dernier. Une version non définitive avait fuité dès septembre, provoquant des réactions mitigées dans la communauté universitaire.

Une « Ecole universitaire de 1er cycle Paris-Saclay »

Ce nouveau « Modèle d’université Paris-Saclay cible » doit ainsi être voté tout prochainement dans les instances dirigeantes des membres, dont le 4 décembre à l’université Paris-Sud, ou le lendemain à celle d’Evry. Il s’agit d’un document de 45 pages exposant les contours et objectifs de cette future université regroupant les autres. Au 1er janvier 2020, le nouvel ensemble verra le jour, sous un statut dérogatoire d’un EPSCP, pour Etablissement public à caractère scientifique, culturel et professionnel. Cet ensemble sera construit autour des composantes actuelles de Paris-Sud, pour commencer, auxquelles s’ajoutent dans un premier temps les 5 écoles, et l’IHES. A noter que les personnalités morales et donc la marque sont conservées dans ce cadre pour les grandes écoles, ce qui a convaincu certaines de franchir le pas. Les Organismes nationaux de recherche (ONR) seront eux « étroitement associés » au fonctionnement du nouvel établissement.

De leur côté, Evry et Saint-Quentin se retrouveraient dans un premier temps « universités membres » de Paris-Saclay, de manière transitoire avec pour finalité une fusion complète au plus tard en 2025. Le temps de préparer notamment la création d’une nouvelle composante, une école universitaire de premier cycle. Car deux structures distinctes seront créées au sein de l’UPSaclay. D’un côté les masters et doctorats, ainsi que des licences sélectives à caractère international seront placés sous le label Université Paris-Saclay. Ces composantes auront vocation à « assurer sa réputation et son rayonnement, sur la signature commune des publications scientifiques et sur la marque à l’ensemble de ses diplômes ». De l’autre, une Ecole universitaire de 1er cycle Paris-Saclay (ou EU1CPS), délivrera ses propres diplômes de licence, licence pro ou IUT, « à but de professionnalisation jusqu’à Bac+3 » précise le document.

A partir de 2025, l’expérimentation prendra forme au sein de cette méga-structure indiquent ses promoteurs, dont les maîtres mots sont « réputation internationale, attractivité vers étudiants, enseignants-chercheurs et personnels, ressources propres, qualité et visibilité des résultats » sous une forme de cercle vertueux alliant trajectoire académique et de recherche, avec l’innovation et l’ouverture à l’international. Une « trajectoire de gouvernance » a également été mise au point, prévoyant une gestion des moyens à l’échelon central, avec une prédominance d’un CA composé de moitié d’académiques et de personnalités extérieures. Il sera épaulé par un Conseil académique (Cac), qui existe déjà dans la mouture actuelle. Le conseil des membres, par lequel passaient toutes les décisions stratégiques au sein de la Comue, serait renommé Conseil des composantes, membres et organisations fondateurs, et n’aurait plus qu’un rôle subalterne.

Excellence et sélection

Avec ce rapprochement, les moyens de recherche ou d’enseignement seront encore mutualités entre les différentes composantes. Chaque membre devrait ainsi porter une ou des graduate school, pour assurer la visibilité de Paris-Saclay et concentrer les crédits. Un collège licence pourrait aussi voir le jour pour effectuer la jonction entre les formations de l’UPSaclay et celles de l’école de 1er cycle. Concernant les masters, ils seront délivrés par l’université centrale, et pourront déboucher sur des parcours de recherche. La constitution de ce nouveau regroupement universitaire, tel que présenté, est pour le moment inédit dans le pays, et scruté de prêt par le monde de l’ESR. Le gouvernement Macron n’a pas caché son soutien au projet, du moins dans sa forme. Avec la consistance de l’ensemble, la France espère bien figurer dans le top 20 des universités mondiales, dans le très suivi classement de Shanghaï, avec cette super-université.

La trajectoire de l’excellence est assumée à travers ce projet, avec des filières sélectives qui auront vocation à attirer les meilleurs étudiants, et une majorité de bacheliers appelés à s’orienter vers les filières courtes des écoles de 1er cycle, avec quelques passerelles vers l’université Paris-Saclay, mais une sortie professionnalisante privilégiée au bout de la licence. Seule crainte évoquée par les porteurs du projet, celle de voir les voisins et désormais possibles concurrents de la « New Uni », monter des formations similaires, type licence. Plus que des craintes, ce sont de véritables cris d’orfraie qui montent du côté de certains personnels, et plus particulièrement chez l’intersyndicale de Paris-Sud. Après une AG d’information ce lundi, qui a réuni quelques dizaines de personnels, un rassemblement devrait se tenir devant le prochain CA de l’université. D’ici là, des pétitions contre la « chronique d’une mort annoncée de l’université » seront diffusées. Malgré plusieurs appels sur les boites mails de leurs collègues, la mobilisation tarde visiblement à émerger. Les enseignants et personnels espèrent convaincre les étudiants d’être de la partie.

A la recherche de la recette de l’excellence (abonnés)

A suivre dans notre édition de ce mercredi, la suite du dossier sur l’université Paris-Saclay (abonnés)

Une BD diffusée par le collectif de personnels de Paris-Sud sur le processus de création de l'université Paris-Saclay

Une BD diffusée par le collectif de personnels de Paris-Sud sur le processus de l’UPSaclay (JM/EI)