Une « période probatoire » de 18 mois : voici le rendu du jury international de l’Idex – Initiatives d’excellence – concernant le projet Paris-Saclay. Décerné une première fois à 8 groupements d’universités et d’établissements (devenus les Comue) en 2012, il avait permis au projet Saclay, à travers la Fédération de coopération scientifique de se voir doté de 950 millions d’euros sur son programme d’investissements et le processus de regroupement des universités, écoles et instituts de recherche au sein du projet d’université Paris-Saclay (UPSy).

Cette structure « hybride », telle que nous la qualifions à sa création, est composée à l’heure actuelle de 18 établissements : universités Paris-Sud et Versailles-Saint-Quentin, centres de recherche que sont le CEA, le CNRS, et des grandes écoles installées sur place comme Polytechnique, Centrale, HEC… Elle s’est dotée d’un système de gouvernance transitoire avec un conseil d’administration et un conseil académique, visant à poursuivre le travail bien entamé de mutualisation de la recherche et de concordance des diplômes et formations entre établissements.

Avec l’élection du premier président de la Comue – l’autre nom de l’UPSy – Gilles Bloch l’an dernier, ce véritable mastodonte du monde universitaire devait définir sa stratégie sur les 5 prochaines années, avec un point d’étape du jury Idex fortement attendu pour continuer à bénéficier de cette manne. Ce cap à donner à l’ensemble était en effet nécessaire pour continuer à recevoir les crédits de l’Etat affectés au projet (lire notre articleoctobre 2015). Mais les discussions ne se sont pas faites sans douleur, avec une crise qui couvait entre établissements pour savoir jusqu’où irait l’université Paris-Saclay dans l’intégration de ses membres.

Un accord à l’arraché en décembre

Jusqu’à fin décembre et le dépôt du dossier Idex, comprenant un bilan d’étape du projet ainsi que des perpectives, les dissensions étaient apparentes, avec une majorité d’établissements souhaitant une grande université intégrée à terme, face à quelques écoles dont Polytechnique qui préférerait se contenter de l’existant et fédérer un « pôle d’excellence » d’écoles d’ingénieurs (lire notre article). Le ministre de l’Enseignement supérieur et de la Recherche Thierry Mandon a de son côté tenté de concilier les positions de chacun pour déboucher sur un accord (notre interviewdécembre 2015). Les 18 établissements membres de la Comue ont finalement déposé ensemble ce projet Idex le 22 décembre dernier.

C’est fin avril, après des visites sur sites, que le jury international s’est prononcé sur les 8 projets de regroupements universitaires de France. Trois sont validés définitivement (Aix-Marseille, Bordeaux, Strasbourg), deux sont stoppés (Toulouse, Sorbonne Paris Cité), et trois se voient attribuer une période probatoire pour convaincre le jury. Il s’agit des Comue de Paris Sciences et Lettres, Sorbonne Université et l’Université Paris-Saclay. En clair, le mastodonte situé en grande partie en Essonne doit encore faire ses preuves pour le jury, notamment sur sa partie de projet d’université cible et « l’adhésion des établissements engagés » ainsi que sur sa politique des ressources humaines.

Le projet Paris-Saclay, dont le jury préconisait une période probatoire de 12 mois, en a finalement obtenu 18. Il doit en tout cas encore convaincre les experts du jury Idex, sans quoi il serait voué à disparaître sous sa forme actuelle par manque de financements. Une situation dont s’alarme le sénateur de l’Essonne Michel Berson, qui a rendu courant juin son rapport définitif à la commission des finances de la haute assemblée sur le cluster Saclay. Il y a selon lui une problématique « éminemment ministérielle » derrière les difficultés à se mettre d’accord entre établissements membres. Cela traduit à ses yeux un « manque de portage politique du projet par le gouvernement ».

Deux logiques s’affrontent toujours

Le sénateur du département regrette cet état de fait qui se répercute localement : « il y a eu un conflit très grave entre l’UPSud et Polytechnique, car le ministère de la Défense est pour un pôle ingénieur au sein de Saclay », ce qui est pour lui « contraire aux ambitions de départ de l’Idex 1 d’une grande université intégrée ». Les 18 mois qui viennent vont donc être cruciaux. « La volonté doit être clairement affirmée, il faut des décisions concrètes » souligne Michel Berson, « il faut aller vers une université intégrée, avec des mutualisations, qui soit à terme de plein exercice ».

Parmi ses préconisations, le sénateur plaide pour qu’un « délégué interministériel » soit nommé pour superviser le projet Saclay, afin de « mettre fin aux dissensions » entre les acteurs. Particulièrement visée par ces remarques, l’Ecole Polytechnique qui, « si elle continue son chemin, en voulant son propre bachelor, reste dans une logique d’un autre temps, il doit y avoir à la place le bachelor de l’université Paris-Saclay ». Il recommande également de ne pas mettre en place le « pôle d’excellence » voulu par le ministère de la Défense pour ses écoles, tout en assurant qu’il n’est pas question de « dissoudre » les différents établissements dans l’Université Paris-Saclay : « personne ne demande la disparition des marques ou de l’identité des écoles ».

Une position qu’assume cependant l’Ecole Polytechnique. Son président Jacques Biot a récemment fait quelques déclarations en ce sens à l’agence AEF. Les moyens octroyés par son ministère de tutelle donnent selon lui à son école « la possibilité d’être des égaux des grandes universités de science et technologie dans le monde ». La création de ce diplôme de bachelor permet ainsi à l’X de se sentir « appartenir aux deux mondes, celui des grandes écoles et celui des universités », selon son président. Quant à son implication dans le projet d’université Paris-Saclay, les dernières déclarations de Jacques Biot ont de quoi refroidir les ardeurs : « l’X a vocation, au stade actuel, à faire partie des établissements associés, qui se satisferont des compétences déjà déléguées (doctorats, masters, collaborations scientifiques) ».

Il précise toutefois que Polytechnique n’a « aucun désir de (se) retirer de l’université Paris-Saclay » et qu’il ne « ferait rien qui puisse mettre en danger l’Idex ». La situation ne semble en tout cas guère avoir évolué depuis ces derniers mois, et si les lignes ne bougent pas, rien ne dit que Paris-Saclay se verra renouveler son label « Idex » et les financements afférents. Un blocage que reconnaissait récemment le préfet de Région Jean-François Carenco, lors de la signature du CDT Saclay : « ça bloque sur le niveau d’intégration, mais il y viendront, sinon ils mourront », en référence aux établissements récalcitrants, tout en glissant : « parfois je les soupçonne de préférer mourir ».

Chamboulement en vue du système universitaire

Face à ce sursis de 18 mois, l’approche est sensiblement différente chez les partisans d’un modèle plus intégré, notamment du côté de l’université Paris-Sud. Ce gros morceau de l’université Paris-Saclay avec ses 30 000 étudiants, médailles Fields et prix Nobel n’entend pas se faire léser dans le processus. « Paris-Sud est une composante majeure de l’université Paris-Saclay » pose d’emblée la nouvelle présidente Sylvie Retailleau, qui donne sa vision : « on veut aller plus loin dans le projet, être intégré, tout en défendant nos valeurs, le service public ». Selon elle, l’intégration entre établissements doit bien se poursuivre pour la réussite du projet Saclay, même si cela aura à long terme des répercussions sur son propre établissement : « pour le moment, Paris-Sud ne disparait pas, mais à long terme, une université dans une université, ça n’a pas de sens. La première étape est 2020, avant d’avoir une université intégrée, c’est un processus de confiance ». Son modèle est ainsi d’« avoir une structure qui à la fois est visible à l’international, mais conserve certaines spécificités françaises tout en les faisant évoluer ».

Comment concilier alors les différentes positions, et surtout, être convaincant pour le prochain rendez-vous avec le jury Idex fin 2017? Pour la présidente de l’UPSud, « le sursis, c’est pour proposer un modèle pour 2020 », il faut donc alors pour elle « une plus forte délégation de gouvernance, définir une université plus intégrée ». Un discours partagé par Michel Berson : « les ressources propres de l’UPSy doivent s’accroitre et la Comue évoluera. Il faut aussi une forte visibilité » avec par exemple un « ambassadeur » scientifique lié à l’université Paris-Saclay. « Tout ce qui nous importe, c’est que la vision et le projet scientifique et pédagogique soient au centre des préoccupations et précèdent la logique institutionnelle » répond à demi-mot Jacques Biot. Une manière pour lui de demander à ne pas mettre la charrue avant les boeufs.

Ces différences de point de vue reflètent l’antagonisme historique au sein de l’enseignement supérieur français. Sylvie Retailleau analyse ainsi le contexte : « ce qui bloque, c’est la peur de chacun de perdre, mais nous devons tous voir la valeur ajoutée supplémentaire, ce qu’on a à gagner plus qu’à perdre ». Pour certaines grandes écoles, l’héritage et la renommée de la structure pourraient pâtir du processus d’intégration. Le modèle de gouvernance est aussi totalement différent, d’un côté des directeurs et présidents nommés par leur tutelle, face à des équipes de direction élues dans les universités. Une démocratie caractéristique du système universitaire français elle aussi en danger à terme, même si la présidente de l’UPSud pense « que l’on peut avoir une démocratie » dans l’université Paris-Saclay, « c’est tout un processus qu’il faut penser, une structure qui mélange les élus et personnalités extérieures. Pour moi dans l’avenir, nous devrons avoir un équilibre entre une démocratie utile et l’agilité nécessaire pour trouver sa place dans le monde économique ».

Chacun des acteurs voit aussi plus large, concernant la transformation en profondeur du système universitaire du pays et du rôle du territoire de Saclay comme « précurseur » à cet effet. « Si l’UPSy n’arrive pas à faire changer ce modèle d’enseignement supérieur, personne n’y arrivera » pense la présidente de Paris-Sud. Selon le sénateur Michel Berson, l’université Paris-Saclay, « c’est celle que tout le monde regarde, à l’UPSy, il y a l’enjeu international mais aussi politique. Réussir, c’est montrer le chemin aux autres universités ».