Depuis sa prise de fonction comme président de la Comue (Communauté d’universités et d’établissements) en juin 2015, les prises de parole sont rares pour Gilles Bloch, dont la position délicate consiste à trouver des points d’accord entre les établissements membres de cette Université Paris-Saclay (UPsy). Son travail est de porter le projet de regroupement scientifique et académique, en tentant de mettre autour de la table les universités, écoles et centres de recherche. Entre les ambitions des uns, le prestige des autres, et les rivalités des différentes tutelles ministérielles, difficile pour lui de tracer un cap cohérent et durable. Avec la récente publication du rapport de la Cour des comptes, plusieurs défaillances du projet sont mises en lumière. Mais pour Gilles Bloch, ces problèmes se conjuguent désormais au passé, puisqu’un noyau d’établissements est selon lui prêt à la « rupture institutionnelle », en bénéficiant à terme d’un amendement sur-mesure adopté fin décembre à l’Assemblée (lire notre article). Il s’en explique dans cet entretien.

Vers un établissement « qui hybride les universités et les écoles »

Essonne Info : Dans quelle mesure l’amendement gouvernemental de la loi Grand Paris, qui permet d’expérimenter une forme d’université intégrée « à deux niveaux », intéresse-t-il la Comue?

Gilles Bloch : On est intéressés par plusieurs pistes d’évolution institutionnelle de ce texte, même s’il n’y a pas encore les détails réglementaires. Nous pourrions entrer dans ce dispositif expérimental pour permettre à certains de garder leur entité juridique. Je suis personnellement favorable à ces évolutions. Nous attendons la publication du texte au Journal officiel pour en savoir plus.

Où en sont les discussions entre membres de l’UPsy pour aboutir à une orientation commune?

Nous sommes dans une phase de travail collectif. L’hypothèse que nous ne bougions pas de statut, de façon à rester une structure multi-établissements, ne semble pas faire de nous un interlocuteur très convaincant. C’est le sentiment de beaucoup de membres. Fin décembre, nous nous sommes donc remis au travail de manière plus réduite. On avance sur un nouveau type d’établissement qui hybride les universités et les écoles, ça se dessine de semaine en semaine. Notre groupe de travail à 7 esquisse un projet pour fin mars ou début avril.

Serez-vous soutenus par l’ensemble des membres de la Comue ?

A partir de notre travail, on posera la question à chacun, s’il est prêt à porter à son Conseil d’administration ce nouveau statut, nous verrons alors comment les tutelles réagissent. Il nous faut en tout cas avoir une lisibilité pour le jury Idex, que ce soit sur la structuration de l’université Paris-Saclay, sa gouvernance ou encore les critères cibles…

« Il ne faut pas juste un concubinage, on se marie vraiment »

Expliquez-nous cette notion de « deux cercles » d’établissements qui seraient plus ou moins intégrés dans le projet…

Cette image des cercles n’est plus tellement d’actualité, car le cercle peut sembler fermé sur lui-même. Nous ne voulons pas cliver, mais créer un modèle d’université qui puisse convenir plus tard aux établissements ne souhaitant pas pour le moment s’engager pleinement. L’idée est que nous soyons prêts, dans deux ans maximum, à faire une bascule importante. D’avoir alors une structure englobant les différents établissements existants, puis de pouvoir en ajouter d’autres quelques années après. Il s’agit d’être ouvert, d’agréger, car notre force est cette réalité géographique. Les établissements ont tous vocation à terme à venir s’intégrer, même ceux qui rechignent actuellement. Nous voulons leur donner envie de nous rejoindre.

Quel sera le périmètre pour le dépôt du prochain dossier Idex ?

Pour moi, l’objectif est que tout le monde soit dedans. Sans obliger personne, le périmètre doit être dynamique. Nous misons pour cela sur une intégration progressive. La plupart des membres sont prêts pour cette rupture institutionnelle, car chacun veut donner une pérennité à ce qu’on construit. Pour la crédibilité à long terme, il ne faut pas juste un concubinage, on se marie vraiment. Plusieurs établissements sont prêts à franchir le pas.

L’université d’Evry va rejoindre à son tour votre groupement (lire notre article), comment cela va-t-il se dérouler ?

Tous les feux sont au vert pour intégrer pleinement l’université d’Evry, avec l’Ensiie, à la Comue. J’ai signé hier (mercredi 8 février) la convention d’association. Le conseil des membres a voté cette intégration, et le CA se prononcera le 1er mars prochain. Il y a aussi l’école Télécom d’Evry, qui fait partie de Mines-Télécom déjà membre de l’UPsy. Il y a une dimension territoriale, nous allons les associer pleinement, y compris à l’Idex qui doit être pour tous le moteur de l’émergence d’une recherche intensive.

« L’Etat ne parle pas d’une seule voix »

Concernant le rapport de la Cour des comptes, qui relève plusieurs défaillances dans la conduite du projet Paris-Saclay (lire notre article), comment vous positionnez-vous ?

Nous avons pleinement conscience de ce qui est écrit dans ce rapport. Il faut cependant savoir que ces analyses sont basées sur des éléments relevés en 2015 et début 2016. Aujourd’hui, constater que le projet est au point mort, je le récuse complètement. On a continué à travailler depuis que la Cour a étudié les éléments. A l’automne 2015 nous étions dans une guerre de tranchées, aujourd’hui nous sommes un établissement à l’avant-garde.

Les magistrats pointent notamment les faiblesses qui vous avaient été reprochées par le jury Idex…

Oui, fin 2015 nous n’entrions pas dans les critères « d’université cible ». En réduisant le périmètre de réflexion, on s’est mis en position de proposer quelque chose rapidement, pour gouverner ensemble.

Que pensez-vous de leur regard acerbe sur la constitution du ‘cluster’ ?

Sur le terrain, les bâtiments se construisent. On aurait pu mieux faire, notamment sur les moyens de transport, qui sont des préoccupations essentielles pour les établissements, qui veulent que l’on circule bien sur le campus. La coordination de l’Etat pourrait être plus efficace. Mais sur le terrain, encore une fois, ça avance. Côté Polytechnique, l’ENSAE est livrée au printemps, le nouveau CentraleSupelec sera pour sa part livré sous peu, côté Moulon. Le rapport vient souligner des travers que l’on connaît déjà : l’Etat ne parle pas d’une seule voix, et à 18, ça avance moins vite. L’Etat accepte néanmoins aujourd’hui clairement cette dynamique en plusieurs phases. Il nous accompagne, avec le ministre Thierry Mandon, pour que nous soyons dans les meilleures conditions.