Gueule de bois, du côté des élus de Ris-Orangis et de l’ancienne agglo d’Evry, après les premières annonces issues du comité directeur de la Fédération française de rugby, réuni mercredi à Marcoussis. Quelques jours après l’élection de Bernard Laporte à la tête de la fédé (lire notre article), les nouveaux élus membres de l’instance ont voté l’arrêt du projet, porté par l’équipe précédente de Pierre Camou et Serge Blanco. Le désormais président de la FFR s’en est expliqué quelques minutes après devant les journalistes : « le comité directeur a validé l’arrêt du projet Grand stade », spécifiant que la fédération allait se retirer des engagements pris.

Concernant les contrats signés, Bernard Laporte envisage des pénalités, qui pourront aller « de 0 à 450 000 euros, le maximum du risque évalué par nos juristes » pour le groupement Ibelys qui aurait du bâtir le stade. Dans le cadre des accord passés avec les élus essonniens, le président de la FFR juge que « pour le contrat avec les collectivités territoriales, où il n’y a rien d’établi, ça va être de la négociation ». Son bras droit Serge Simon prend ensuite la parole pour détailler les modalités de désengagement de la FFR du projet : « il y a ces deux contrats, le CCEM (Contrat conception, entretien et maintenance), dont les conditions de dédit sont de 0 à 450 000 euros, c’est une estimation. On est dans une analyse profonde du contrat, une analyse technique. Et puis le deuxième contrat, qui est en fait un accord cadre avec les collectivités territoriales, que sont le Conseil départemental, l’agglo, les mairies de Bondoufle et Ris-Orangis, où là il n’y a pas de conditions de dédit. On rentre dans un espace de droit commun où la bonne foi va présider », précise-t-il, en cas de recours contentieux des élus locaux.

Bernard Laporte a ensuite pris soin de préciser que « Serge Blanco nous avait demandé de reporter l’annonce de l’arrêt du projet Grand stade. Le comité directeur a voté contre, et a donc voté immédiatement, dès ce jour, l’arrêt du projet ». Ce qui a littéralement douché les prétentions locales de pouvoir discuter avec la nouvelle équipe pour les convaincre de poursuivre le projet.

Un camouflet pour les élus…

Les réactions ne se sont pas fait attendre, en tout cas, du côté des élus et collectivités concernées, pour qui ce projet était le fer de lance du territoire. Avant le vote du comité directeur de la FFR, le maire de Ris-Orangis espérait convaincre son nouvel interlocuteur du « fondement quasi irréfutable » sur lequel était bâti le projet de Grand stade : « dans la logique de développement de la FFR ». Au côté de François Durovray (département) et Francis Chouat (agglomération), il avait dès la semaine dernière écrit un courrier aux nouveaux responsables de la Fédération, leur demandant un rendez-vous pour « leur rappeler la dimension territoriale du projet » . Ciblant le nouveau patron du rugby français, il entendait ainsi le faire changer d’avis : « ça serait perdre une chance, et en tant qu’ancien ministre, Bernard Laporte peut être sensible à cette question d’intérêt général ».

Ris-Orangis prévoyait aussi initialement une révision de son Plan local d’urbanisme, lors du conseil municipal de ce 15 décembre, car le permis de construire aurait pu être déposé dès ce début 2017. « On a suspendu cette révision », indique ainsi le maire. Après la confirmation de l’abandon du projet avec le vote du comité directeur, les esprits s’échauffent chez les partisans du projet qui digèrent mal cette décision. Comme l’explique le maire d’Évry et président de l’agglo Francis Chouat : « C’est une décision unilatérale qui ne peut s’imposer comme ça. Il y a un accord entre la FFR, le territoire de Grand Paris Sud, et le territoire de l’Essonne. En 2012, nous n’avons pas forcé la porte de la FFR. Ce projet, c’est une volonté de la FFR. Depuis on a travaillé, des choses ont été engagées. Nous avons pris des délibérations. En plus, les relations entre la FFR et l’Essonne ne datent pas du projet du Grand Stade. Ça fait 15 ans qu’on est en relation avec la FFR. Sans le département de l’Essonne il n’y aurait pas eu le pôle de la FFR à Marcoussis ».

Reprenant la thématique du sport, l’élu n’accepte pas que la demande de rendez-vous formulée au nouveau président soit restée sans suite. Selon lui, « le rugby c’est un sport de confrontation, un sport viril, de respect, mais pas de coups bas. Je respecte Laporte, et j’aimerais qu’il respecte les élus du département. Quand on veut revenir sur un projet, on en discute ». Pour le président du Conseil départemental François Durovray, qui apportait la garantie d’emprunt pour le financement du projet de la FFR, « le Grand stade est un élément important dans le cadre de l’identité du territoire » et celui-ci « donnait l’identité et permettait une dynamique sur l’économie du bien-être, de la santé, du sport et des loisirs » sur le secteur de l’ancien hippodrome de Ris-Orangis.

… qui ne veulent pas lâcher l’affaire

Mais pas question pour lui de jeter le bébé avec l’eau du bain, puisqu’avec l’abandon du Grand stade, il faudra selon lui « trouver un autre élément d’identité. Il y a d’autres atouts notamment dans l’aéronautique, avec le Génopole ou comme la dimension sportive ». Même point de vue pour l’actuel secrétaire d’État et ancien maire de Ris Thierry Mandon, qui indiquait la semaine dernière à Essonne Info qu’en cas d’abandon définitif du stade il y aurait « reconsidération » du projet d’ensemble, « il faudrait donc le re-réflechir ». Pour le président de l’instance départementale, « au-delà du Grand stade qui n’occupe qu’une dizaine d’hectares sur les cent que compte l’hippodrome, l’enjeu qui est partagé est de dire qu’il faut faire de ce secteur entre Évry et Melun le futur pôle de développement de la Région Ile-de-France » ajoute François Durovray.

D’où la création programmée d’un GIP – Groupement d’intérêt public – au « premier trimestre 2017 », annonce-t-il. Du côté de l’agglomération, on demande maintenant des comptes à la FFR, espérant ouvertement que l’instance reconsidérera sa décision. Selon Francis Chouat, « rien n’est terminé, tout commence. Tout commence pour qu’on se dise les choses de vive voix » avec les responsables de la fédération, « la première chose à faire, ne serait-ce que par politesse, c’est d’honorer notre demande de rendez-vous » plaide-t-il. Dans un communiqué, l’agglo affirme que « l’appel à manifestation d’intérêt et la mission de préfiguration du ‘cluster’ sports ont montré tout le potentiel du site, son attractivité, notre capacité collective à proposer un projet innovant à 25 km de Paris ».

Combien est-ce que ça aura coûté ?

Le projet de Grand stade avait été chiffré à 581 millions d’euros hors-taxes à la signature du contrat constructeur en juin dernier (lire notre article). Il devait consister en une enceinte moderne de 82.000 places dédiée au rugby, avec un toit rétractable lui permettant d’organiser des événements d’intérieur (concerts, foires…). Avec cet abandon du projet, il restera pour la FFR une note de quelque 12 millions d’euros depuis les premières études menées en 2010, avait indiqué l’ancienne équipe dirigeante à l’AFP la semaine dernière.

Au niveau des collectivités essonniennes, l’investissement est difficilement chiffrable, le président de l’agglo Francis Chouat recense « l’achat du foncier via l’établissement foncier d’Ile-de-France pour 15 millions d’euros, le reste c’est de l’ingénierie interne et de la popularisation ». Pour une collectivité comme l’ancienne agglomération d’Évry (faisant partie de la nouvelle Grand Paris sud), qui devait initialement prendre à sa charge le projet d’aménagement autour du site, on peut estimer à plusieurs centaines de milliers, voire plusieurs millions d’euros dépensés depuis 2010 pour promouvoir et accompagner le Grand stade.

Désignée fin 2014, l’agence d’urbanisme AUC avait commencé à dessiner les plans de ce qui s’apparentait à un quartier nouveau de l’hippodrome à la gare d’Orangis (lire notre articledécembre 2014). Mandatée par l’agglomération, l’urbaniste Djamel Klouche devait ainsi « concevoir l’aménagement du site autour du Grand Stade » en étant chargé de « la conception d’un pôle sport et santé, mais également un vaste espace de loisirs, de commerce et de sport pour tous ». Les espaces publics devaient être conçus par l’agence londonienne VOGT. Le groupement a obtenu un marché public comme prestataire des collectivités dans l’accord-cadre pour la maîtrise d’œuvre du projet d’aménagement. En 2015 par exemple, AUC obtient 355 530 euros dans un marché subséquent à cet accord-cadre, pour l’étude des besoins en matière de transport et de stationnement. Concernant la communication et la valorisation du projet, que ce soit sur le territoire ou à l’échelle nationale, l’agglo s’était attachée les services de l’Agence Havas Sports & Entertainment.

Les écologistes se réjouissent

A la différence des porteurs de projet, certains se sont rapidement félicités de l’enterrement de ce projet de Grand stade, à commencer par les militants et responsables écologistes essonniens qui étaient dès le départ plutôt septiques sur le bienfondé du stade. EELV 91 parle ainsi d’un « retour à la raison » de la FFR, avec une décision qui « s’appuie sur le double-constat que ce projet de Grand stade est incompatible avec les finances de la FFR et qu’il n’a jamais été formellement validé par une Assemblée générale de la Fédération ». Le parti écologiste qui appelle désormais à « la co-élaboration d’un projet d’aménagement ambitieux et réaliste sur le site ».

La députée Eva Sas, « salue », elle, l’abandon du projet, en soulignant qu’elle avait « interpellé, il y a quelques mois, le Ministre des sports, M. Patrick Kanner, sur l’équilibre financier de ce projet plusieurs fois remis en cause par la Cour des comptes. Celui-ci risquait en effet de mettre en difficulté les finances publiques nationales et locales ». Et de se réjouir aujourd’hui d’un « retour au bon sens à l’heure où on demande au contribuable de se serrer la ceinture ». Elle espère bien comme les responsables EELV que pourra se bâtir à la place du stade « un projet d’agriculture et de maraichage bio allié avec un pôle artisanal et industriel de transformation agro-alimentaire afin de développer l’alimentation locale et bio ». A l’agglo pendant ce temps, on tempère : « nous sommes prêts à discuter avec la FFR et à assumer nos responsabilités. Mais l’avenir de ce site de 133 hectares ne s’arrête pas aujourd’hui ».