Le contraste est saisissant entre leurs anciens locaux et ceux qu’ils occupent aujourd’hui. Les premiers s’étendaient le long de la voie de chemin de fer à deux pas de la gare de Ris-Orangis, dans une ancienne friche industrielle, aujourd’hui grignotée par les programmes immobiliers. Leurs nouveaux locaux se trouvent quant à eux au plein cœur de la forêt de Sainte-Assise, sur la commune de Seine-Port (77). « Ils », se sont les artistes de l’ancien CAES de Ris. Souvenez-vous, il y a un an quasiment jour pour jour, les derniers pensionnaires du Centre autonome d’expérimentation sociale (CAES) de Ris-Orangis quittaient leurs ateliers dans lesquels certains travaillaient depuis le début des années 1980. Contraints de quitter ces lieux si singuliers dans le cadre d’une réhabilitation du quartier, cinq d’entre eux poursuivent toujours leurs activités à quelques kilomètres de là. Un an après leur départ, que sont devenus les derniers occupants du CAES ?

3 000 m² exploitables

Après plus d’un kilomètre à travers la forêt de Sante-Assise, sur une route parfois à la limite du praticable, surgit enfin une clairière au sein de laquelle se dresse un imposant bâtiment. A première vue, le site désaffecté ne semble pas si accueillant que cela. D’autant plus que le terrain est bordé par une clôture surmontée de barbelés, sur laquelle sont posées des pancartes au message évocateur : « Danger de mort ». « C’est une autre ambiance que le CAES de Ris, c’est sûr », rit Mickaël Esprin, l’un des artistes qui a fait le voyage de Ris vers Seine-Port. « Nos locaux se trouvent juste à côté de l’émetteur dont se sert la Marine nationale pour communiquer avec les sous-marins », poursuit le graffeur, en montrant du doigt des pylônes hauts de près de 200 mètres qui jouxtent leur nouveau port d’attaches. Ce n’est pas sans mal que les artistes de l’ex-CAES ont réussi à trouver ce lieu perdu en pleine forêt. « C’est le fruit de nombreuses discussions avec différents interlocuteurs au niveau de la région. Ce fut un long travail, mais nous avons fini par trouver ce site », explique celui qui aura été l’un des derniers squatteurs du CAES. Le site, ancienne propriété du groupe France télécom et de Radio France, servait à l’opérateur pour effectuer des essais sur les « ondes très longues ». C’est d’ailleurs dans ces locaux fondés en 1921 que la première émission radiophonique française au moyen d’un émetteur grandes ondes a pu être diffusée. « A priori, les ondes sont amplifiées du fait de la présence de nappes phréatiques », informe l’artiste.

Les fameuses sculptures végétales d'Antonin Voisin, avec en fond, les nouveaux ateliers (JL/EI)

Les fameuses sculptures végétales d’Antonin Voisin, avec en fond, les nouveaux ateliers (JL/EI)

Quoiqu’il en soit, les nouveaux occupants – cinq au total – prennent peu à peu possession des lieux. Une sculpture monumentale de Philippe Björn, l’une des figures du CAES, veille sur l’entrée du site, et dénote avec la présence militaire située de l’autre côté de la clôture. Cette dernière y côtoie les sculptures végétales d’Antonin Voisin ou encore les ruches de Mickaël Esprin. « Ici, nous investissons autant l’extérieur que l’intérieur. La place ne manque pas », ajoute ce passionné d’apiculture en poussant la porte du hangar qui n’est pas encore exploité à sa juste mesure. Il faut dire que la surface exploitable est immense. « Nous disposons de 3 000 m² », informe l’artiste. « Tout n’est pas encore installé comme il se doit, certes, mais nous y travaillons. Depuis notre arrivée il y a un an, nous avons passé beaucoup de temps sur le terrain pour faire des expositions notamment. Du coup, nous n’avons pas eu trop le temps d’organiser les lieux », admet Mickaël Esprin. Pour autant, la serrurerie qui permet notamment le travail de l’acier est déjà en place. Une seconde salle permet le travail des œuvres monumentales. « Elle nous permettra aussi de servir de hall d’exposition lors de journées portes-ouvertes ».

Faire venir d’autres artistes

Mais la force du lieu, c’est qu’il permet aux « résidents » de pouvoir bénéficier d’ateliers personnels. « Au total, nous avons huit ateliers potentiels », récapitule celui que l’on nomme également Mike. Ce dernier a d’ailleurs investi l’un d’eux et travaille sur sa prochaine exposition. D’autres espaces sont notamment occupés par le sculpteur biélorusse Vitali Panok ou encore par Claude Dubois, un coutelier. Avoir des espaces comme ceux-là nous permet d’avoir plus de confort, d’avoir de l’isolement. C’est toujours mieux pour créer. On peut entreposer nos œuvres, et les mettre en situation. Et surtout, à l’inverse du CAES où on pouvait partager un local de 5m², ici, on ne se marche plus dessus », ironise le graffeur.

La serrurerie est déjà bien en place (JL/EI)

La serrurerie est déjà bien en place (JL/EI)

Regrettent-ils le CAES de Ris-Orangis ? « Non, pas vraiment », lance simplement Mickaël Esprin, plutôt satisfait de ce nouveau lieu. Tout semble réuni pour leur permettre de mener à bien leurs projets. Ne manque pour l’instant que l’électricité. Des travaux ont pourtant été faits pour raccorder le bâtiment au réseau, mais traînent en durée. Les résidents ont pour le moment trouver une parade : avoir recours aux groupes électrogènes, même s’il ne s’agit « pas d’une solution pérenne », complète Mickaël Esprin.

L’objectif de ce collectif est maintenant de pouvoir accueillir d’autres artistes en résidence. « Des ateliers ne sont pas encore occupés, nous pouvons encore accueillir du monde. A termes, c’est même ce que nous voulons, par le biais du collectif V3M que nous animons et qui permet à des artistes de se lancer  », reprend le graffeur. « Nous bénéficions d’un bail de 9 ans. Nous avons le temps pour organiser ça », conclut-il. Ainsi un an après, la flamme du CAES n’est pas encore éteinte…

Les fourmis de Mike Esprin, qui exposera par ailleurs à Paris XIXe, 18 bd Sérurier, à partir de ce jeudi 5 avril dès 19h (JL/EI)

Les fourmis de Mike Esprin, qui exposera par ailleurs à Paris XIXe, 18 bd Sérurier, à partir de ce jeudi 5 avril dès 19h (JL/EI)