C’est comme-ci on s’apprêtait à refermer un livre. Un livre relatant une histoire longue de près de trente-cinq ans, digne des romans de fiction qui sortent à chaque rentrée littéraire. Un livre au sein duquel des personnes vont et viennent dans l’histoire, effectuant parfois même des allers-retours. Un livre dans lequel le rôle principal n’est pas tenu par une personne spécifique, mais par un lieu particulier, au sein duquel vit (ou vivait) une communauté singulière. Un livre qui fait état de ce lieu intermédiaire et expérimental où accueil, création, diffusion et activités économiques et sociales se complètent sur des valeurs nées à la toute fin des années 1970. Un livre qui met en avant un lieu de vie et de socialisation, source de production artistique et culturelle comme il n’en existe plus aujourd’hui. Un livre, encore, exposant la vie si contrastée d’un lieu que les uns concevaient tantôt comme idyllique, tantôt comme étrange, glauque et mal fréquenté. Bref, un livre qui relate la vie d’un site hors du temps, hors-norme et hors cadre. Cette histoire, c’est celle du CAES de Ris-Orangis.

En effet, le CAES, comprenez Centre autonome d’expérimentation sociale, lieu unique en son genre, tient la réputation d’être l’un des plus grands squats du sud de la banlieue parisienne, voire même de la région.  Pourtant encaissé entre la voie du RER D d’un côté, et la Seine de l’autre, au coin de la rue Edmond Bonté et du quai de la Borde, cette friche industrielle abandonnée aura accueilli au cours de ces trente-cinq dernières années, plusieurs centaines de personnes. Parmi elles figure une forte communauté artistique qui a laissé une empreinte (indélébile ?) toujours visible aujourd’hui.

Pour autant, la vie de ce site atypique et de ce qui reste de sa communauté va connaître un épilogue certain dans les prochaines semaines. Après plusieurs actions de réhabilitation, ce quartier s’apprête à écrire une nouvelle histoire dans les mois qui vont venir. La poignée d’artistes encore présente dans les vestiges du « Grand CAES » devra ainsi quitter définitivement ces lieux. Nous vous proposons de replonger dans la vie de cet ancien squat atypique.

Une communauté en autarcie sociale

L’histoire singulière du CAES débute ainsi en 1981. « A la base, il s’agit tout simplement d’un squat, comme il pouvait y en avoir des centaines en France, explique Denis Cerisy, maire-adjoint à la mairie de Ris-Orangis, en charge de la culture. Un squat à vocation sociale, qui va vite attirer des centaines de personnes d’origines diverses et variées ». Des propos que confirme l’un de ses premiers résidents, qui a souhaité conserver son anonymat. Nous l’appellerons Monsieur M. « Plusieurs publics différents vont arriver au sein de ce lieu, comme des marginaux, mais aussi des gens avec des corps de métiers distincts », se souvient Monsieur M, arrivé sur le site six mois après sa création. Ainsi, électriciens, mécaniciens, architectes, garagistes et mêmes imprimeurs côtoyaient par exemple un centre d’hébergement en plein milieu des locaux désaffectés de cette friche. « Il y a avait du travail, car tout n’était qu’amas de pierres et de ferrailles », se rappelle Monsieur M.

Une partie des oeuvres d'Antonin Voisin toujours visibles sur place (JL/EI)

Une partie des oeuvres d’Antonin Voisin toujours visibles sur place (JL/EI)

Comment peut-on expliquer un succès aussi fulgurant ? « Par l’idée de départ, indique l’ancien résident. Le CAES est un regroupement de citoyens animés par les mêmes revendications citoyennes : celles d’évoluer dans un lieu unique où l’on peut vivre, travailler et pratiquer ses loisirs. Tout l’inverse des villes-dortoirs comme il pouvait y en avoir à l’époque ». Ainsi est né le CAES, avec sa philosophie propre. « L’attractivité peut s’expliquer par le fait qu’il s’agit d’un squat. On ne payait pas les locaux, mais il fallait s’affranchir de frais généraux, tel que l’eau, l’électricité ou les denrées alimentaires », assure Monsieur M.

Même si aucune convention n’a été signée à l’époque, les squatteurs bénéficiaient d’un droit tacite d’occupation des lieux. « C’était comme une ville dans la ville. On vivait presque dans une autarcie sociale, car on sortait peu du CAES et les gens des alentours y rentraient peu », souligne Mickaël Esprin, artiste, arrivé en 2001 et toujours présent aujourd’hui (nos portraits des derniers résidents des lieux)

Le lieu de tous les possibles pour les artistes

Ce squat à vocation sociale va pourtant opérer un virage dans le milieu des années 1980, avec l’arrivée d’artistes piliers de la mouvance Art Cloche. Cela va donner une dimension culturelle au site qui prend une nouvelle envergure. Henri Schurder en faisait d’ailleurs partie. « Avec Art Cloche, le but était d’investir des anciennes friches industrielles pour en faire des lieux artistiques et culturels », informe ce dernier qui n’a depuis jamais quitté le CAES. « À ses débuts, le CAES c’était le lieu de tous les possibles, raconte ce plasticien et peintre. Il nous permettait de nous approprier les lieux et d’utiliser ses grands espaces comme bon nous semblait ». L’arrivée de ce groupe d’artistes va finalement donner à la production du CAES une crédibilité et une reconnaissance qui en feront sa marque fabrique. Car désormais, à partir de la fin des années 1980, les artistes de France, voire du monde entier vont bientôt investir les lieux, à la recherche de grands ateliers leur permettant d’exercer leur art. Si bien que peu à peu, le CAES « va perdre de son côté social au profit de son côté artistique dans le courant des années 1990 », informe Henri Schurder.

Les abords du CAES (JL/EI)

Les abords du CAES (JL/EI)

Cette mutation au sein de la population qui habite le CAES va avoir des impacts sur son environnement. Des ateliers vont voir progressivement le jour dans l’ancien bâtiment appelé le Pigeonnier, tandis que les logements se concentrent dans l’une des plus grandes tours de la friche, la tour Babel. « Au début, nous ne devions pas habiter dans nos ateliers, mais au final, c’est ce qui a fini par se faire », reconnaît Henri Schurder.

L’art commence à prendre ses droits dans l’enceinte de cette ancienne caserne. Graffiteurs, sculpteurs, peintres, plasticiens, photographes, marionnettistes, gens du cirque ou encore musiciens vont s’approprier les espaces. Plusieurs festivals d’art sont organisés au CAES, certains groupes ou chanteurs y font leur première scène. « Disiz, Sinik ou encore Diam’s sont passés ici », raconte avec fierté Monsieur M, qui a monté une école de musique dans le courant des années 1990 sur place. « Cette dimension culturelle est notamment honorée par Jack Lang, alors ministre de la Culture qui a labélisé le lieu », rapporte Denis Cerisy, en charge de la culture à la ville de Ris-Orangis. Bref, pendant de nombreuses années, le CAES aura été un lieu où régnait une effervescence folle, où la créativité artistique ne rencontrait que peu de limites, « sauf celles imposées par l’esprit », ajoute Monsieur M. « Chacun pouvait bénéficier du savoir-faire des uns et des autres pour pouvoir mener à bien ses projets, explique Mickaël Esprin. C’était l’une des grandes forces du CAES », poursuit le graffiteur.

La fin d’une époque, la fin d’un mythe

Face à ces périodes fastes, le centre autonome d’expérimentation sociale rencontre aussi des passages plus sombres. Durant les années 1990, violences, deals, combats de chiens ou autres ont contribué à ternir l’image de cet espace singulier, devenant ainsi pour certains une zone de non-droit. Un climat qui a encouragé les pouvoirs publics à agir. « Les premières années du CAES étaient une très belle expérience, témoins d’une belle époque, reprend le maire-adjoint en charge de la culture. Nous avons ainsi essayé de démystifier son image en ouvrant le CAES sur la ville, en organisant des expositions des artistes dans les salles culturelles de la ville ». L’objectif pour ce dernier était « de faire accepter le CAES ».

En parallèle de cela, différents programmes de réhabilitation des bâtiments vont être conduits, entraînant la destruction d’une partie de ceux en plus mauvais état. « Nous avons mené une restructuration du site à partir de 2009, note Denis Cerisy. Avec la rénovation de la Tour Brûlée, du Pigeonnier et de la Tour Babel, nous avons dû reloger la quasitotalité de ces personnes dans d’autres logements », marquant ainsi un tournant dans l’histoire du CAES : la fin de la période de squat. Un passage important de la vie du CAES relaté dans un film de BKE. De nombreux artistes vont ainsi quitter le site à cette occasion de manière définitive. « Certains ont dit à l’époque que la sélection naturelle s’était opérée », relate ainsi Mickaël Esprin, qui aura été l’un des derniers squatteurs du CAES.

Les Halles Freyssinet, envisagées pour accueillir les artistes avant leur déménagements pour Seine-Port (JL/EI)

Les Halles Freyssinet, envisagées pour accueillir les artistes avant leur déménagements pour Seine-Port (JL/EI)

Aujourd’hui, les idéaux portés par les créateurs du CAES ne sont plus d’actualité. Seule une poignée d’artistes travaillent encore dans les quelques ateliers encore présents sur place. Bientôt totalement encerclés par les nouvelles constructions – des logements – les derniers rescapés sont conscients que l’aventure touche à sa fin. « L’un des deux ateliers devrait être prochainement détruit et l’autre rénové, informe le sculpteur Antonin Voisin. Nous savons qu’il nous faut trouver un nouveau port d’attache ». Et ce « nouvel El Dorado », six d’entre eux l’ont trouvé. En effet, un bâtiment en plein cœur de la forêt de Seine-Port (77) leur est réservé. « Le problème, c’est que pour le moment, nous ne pouvons pas y travailler dans de bonnes conditions. Il faut encore faire des travaux pour y amener les fluides et l’électricité. Il nous manque les fonds nécessaires pour pouvoir faire ça rapidement », assure Antonin Voisin. Ils espèrent ainsi qu’une solution sera trouvée très rapidement pour leur permettre d’effectuer leur déménagement « le plus sereinement possible » et « sans être contraint de recevoir un avis d’expulsion ». « On n’ose pas imaginer que toute cette aventure se finisse comme ça », ajoute Antonin Voisin. « Jusque-là, tout le monde a toujours été relogé et nous avons toujours trouvé des solutions pour le stockage des œuvres. Il n’y a pas de raison que cela se passe mal  », conclut pour sa part Henri Schurder.