Voici maintenant près de trente-cinq ans que la commune de Ris-Orangis entretient un lien privilégié avec l’art. Installés dans l’ancienne friche des bords de Seine, les derniers artistes du CAES doivent quitter les lieux dans les prochaines semaines. La cause de ce départ ? Des programmes de réhabilitation urbaine qui voient le jour dans ce secteur. Si certains ont sans doute trouvé de quoi se retourner, notamment dans les ateliers de Seine-Port (77), d’autres sont encore dans le flou le plus total concernant leur avenir. « C’est même le cas pour nous qui devons partir à Seine-Port, lâche Antonin Voisin, l’un d’entre eux. Pour l’instant, les installations sur place ne nous laissent pas la possibilité d’envisager notre déménagement dans les meilleurs conditions ». Rencontre avec une partie les derniers résidents du CAES.

Claude Dubois, le coutelier, au CAES depuis 2007 (JL/EI)

Claude Dubois, le coutelier, au CAES depuis 2007 (JL/EI)

Claude Dubois, l’artisan passionné

« Je fais de la bijouterie tranchante ». Voilà comment Claude Dubois, cet artisan du CAES voit son passe-temps favori. Au sein de son atelier, cet ancien imprimeur qui a notamment travaillé dans la photogravure passe son temps libre à exercer sa passion : la coutellerie. Devenu une référence en la matière, cet autodidacte est un vrai spécialiste du travail de l’acier de Damas. Ce véritable orfèvre doit notamment déménager l’ensemble de ses machines dans leurs nouveaux locaux de Seine-Port.

Depuis plus de vingt ans maintenant, une passion m’anime : la coutellerie. Je me suis intéressé de très près à cela, si bien que j’ai commencé à faire l’acquisition de machines. Vu que cela prenait de la place, j’ai alors cherché un lieu pour entreposer tout cela, un lieu qui puisse me servir d’atelier. C’est ainsi que je suis arrivé au CAES en 2007. J’ai d’ailleurs rapidement obtenu un espace pour que je puisse installer mes machines. Il faut savoir que je fabrique mes couteaux de A à Z. C’est-à-dire que je fabrique moi-même mes lames en acier de Damas, je les aiguise, je les façonne… Idem pour les manches. Bref, je fais tout. Actuellement, je travaille encore. Je serai à la retraite pour Halloween. Ce sera l’occasion pour moi de pratiquer ma passion encore plus longtemps, et non plus deux heures par jour, après le travail, comme je le fais en ce moment.

Le CAES m’a permis de pouvoir exercer ma passion dans de bonnes conditions, même si les conditions climatiques y sont souvent rudes, notamment en hiver. Généralement, je profite de cette saison pour utiliser ma forge, histoire d’avoir chaud.

En 2009, j’ai vécu un moment particulier. Suite aux réhabilitations de certains bâtiments de la friche, mon précédent atelier a été détruit. Le pire dans l’histoire, c’est que les pelleteuses avaient commencé à le détruire sans que je sois au courant. Quand je suis arrivé en urgence, une partie du local était déjà tombé, mais mes machines n’avaient rien.

Le plasticien Henri Schurder, arrivé au CAES en 1984 (JL/EI)

Le plasticien Henri Schurder, arrivé au CAES en 1984 (JL/EI)

Henri Schurder et ses crucifiés du bitume

32 ans. Voici le nombre d’années passées par cet homme au sein du CAES. Très attaché à ce site, celui-ci est un plasticien et peintre faisant partie de la première vague d’artistes à avoir intégré le squat. Au sein d’un grand atelier sur deux niveaux, il travaille notamment sur ce qu’il nomme les « crucifiés du bitume », autant dire les animaux écrasés sur les routes. Il « immortalise » ainsi ces animaux dans la pose où la mort les a figées. « Mon travail est basé sur l’attirance et la répulsion ».

Je suis arrivé au CAES en 1984 avec la mouvance Art Cloche. L’idée était de récupérer des friches abandonnées pour en faire des lieux artistiques et culturels. Dès mon arrivée ici, j’ai habité un local. J’ai ainsi longtemps vécu au deuxième étage du Pigeonnier, avec des fenêtres qui donnaient sur la Seine. À l’époque, le CAES était un site où il y avait une effervescence folle. Il y avait une vraie richesse dans les productions artistiques. Chacun pouvait s’approprier l’espace à sa guise. Peindre dehors, à l’intérieur, c’était le lieu de tous les possibles. Je me souviens que certains artistes sortaient même de leur atelier, entraient parfois dans d’autres, pour avoir le recul nécessaire pour pouvoir apprécier leur peinture. C’était un lieu formidable qui a vite pris une dimension internationale. Il y a eu des artistes d’une vingtaine de nationalités différentes qui ont foulé ces sols. Biélorusses, Chinois, Américains, Grecs et j’en passe.

Le CAES m’a permis d’exprimer mon œuvre à son maximum. Sans ces lieux, inutile de dire que ma vie aurait été bien différente. Le CAES m’a donné la possibilité de pouvoir m’exprimer. D’ailleurs, je n’ai pas envie de quitter ce lieu pour un atelier d’artiste fait pour des peintres de chevalet. Ce sont des lieux aseptisés que l’on n’a pas le droit de salir visiblement. Il est hors de question que je fasse de la « peinture de cuisine ». Pour l’instant, je ne sais pas encore où je pourrais aller. Mais jusqu’ici tout le monde a toujours été relogé. Je ne perds pas espoir de l’être aussi.

Antonin Voisin, le sculpteur végétal (JL/EI)

Antonin Voisin, le sculpteur végétal (JL/EI)

Antonin Voisin, celui qui voulait laisser un héritage

Les sculptures monumentales, ça le connaît. Celui que tout le monde appelle « Anton », est un spécialiste des sculptures végétales. Créateur du Potager vertical ou encore du Jardin suspendu, ce dernier, membre du collectif V3M cherche avant tout à pouvoir créer de nouveaux lieux destinés à la transmission. Sûrement quelque chose qu’il pourra poursuivre du côté de Seine-Port.

Je suis arrivé en 2002 avec pour ambition d’aider un sculpteur à faire des travaux dans son atelier. Ce dernier s’appelait Philippe Björn. J’avais moi-même besoin d’un atelier et nous avons choisi de collaborer ensemble sur des projets. Une collaboration qui fut de courte durée puisque Björn a trouvé la mort l’année d’après dans un accident de la route. Suite à son décès, j’ai choisi de poursuivre mes engagements en créant une salle d’exposition et deux festivals notamment en 2006 et 2007. Avec Mike notamment, j’ai monté une expo aux Halles à Paris, sur un projet sur l’espace urbain.

Mon passage au CAES m’a permis de trouver un espace de liberté. La possibilité de m’essayer à faire des sculptures monumentales. Je voulais ainsi laisser un héritage aux autres générations d’artistes qui passeraient au CAES, car pour créer il faut tendre la main. Le CAES a été pour moi ce lieu d’accueil et c’est une chose que j’aurai voulu pérenniser. C’est dans ce cadre que j’ai monté la Fabrique de l’Art, qui permet d’encadrer des artistes qui ont des vrais projets, en leur apportant notre expérience et notre matériel. Car pour moi, je n’ai jamais eu d’atelier spécifiquement à moi au CAES. Ces lieux sont à tout le monde, pas qu’à un artiste.

 

Mickaël Esprin devant l'un de ses graffitis fétiches (JL/EI)

Mickaël Esprin devant l’un de ses graffitis fétiches (JL/EI)

Mickaël Esprin, l’un des derniers Caessiens

Connu également sous le pseudonyme de Reoner, Mike Esprin fait partie de ceux à qui le CAES a beaucoup compté. Alors qu’il s’apprête à quitter le site pour rejoindre Seine-Port, le graffiteur revient sur ses dix années de Caessien.

Je suis arrivé ici au début des années 2000. C’était juste après les grosses périodes de troubles qu’il y avait pu y avoir. Je me suis investi dans la vie du CAES en y redonnant une vie démocratique. On vivait en vase clos. C’était un village gaulois au milieu de la ville. On vivait presque en autarcie sociale. On ne pouvait plus continuer ainsi.

Aujourd’hui, je dois beaucoup au CAES. Déjà, ça m’a donné un premier lieu où habiter. J’ai commencé à habiter au Pigeonnier, dans le bâtiment des peintres. Puis j’ai été déplacé vers la Tour Babel avant qu’on soit obligé de déménager. J’ai d’ailleurs été l’un des derniers à habiter le squat.

Outre ce premier logement, si j’arrive à vivre de mon métier, c’est grâce au CAES. Ce lieu m’a permis de me prendre en main. Et aujourd’hui, comme Anton, je souhaite rendre une partie de ce que nous a donné le lieu en permettant à des gars de pouvoir réaliser leur projet pendant un temps donné.

Vitali Panok, le sculpteur arrivé au CAES en 2001 (JL/EI)

Vitali Panok, le sculpteur arrivé au CAES en 2001 (JL/EI)

Vitali Panok, le sculpteur de Minsk

Dans les couloirs d’un des deux derniers ateliers du CAES, sa présence ne passe pas inaperçue. Travaillant en rythme sur une chanson aux accents de l’Est, le sculpteur biélorusse Vitali Panok donne vie à ce qui était il y a encore quelques jours une simple bûche. Bien installé au centre de son petit atelier, foisonnant de sculptures en bois, en pierre ou en marbre, celui-ci remercie le CAES pour tout ce qu’il lui a apporté. Il sera également du voyage vers Seine-Port.

Après mon arrivée en France en 2000, je me suis directement mis à apprendre le Français. Étant donné que j’avais fait l’École des Beaux-Arts de Minsk dans mon pays, je voulais naturellement percer dans le milieu de la sculpture. Or, je m’étais fait une raison. J’étais persuadé qu’avec le peu de moyens que j’avais, j’allais enchaîner les petits boulots. Puis j’ai découvert que deux artistes que je suivais, Nicolas et Tamara Pawlowski, étaient au CAES de Ris. J’ai donc tenté ma chance. À mon arrivée en 2001, j’ai réussi à obtenir un atelier pour travailler. J’ai même pu exposer mes sculptures, chose à laquelle je ne m’attendais pas. Pour m’exprimer, c’est un endroit important. Une chance inouïe même. Ce qui est désolant, c’est de devoir quitter ce lieu sans être assuré de son destin.