Mercredi 24 août, 20 heures. La salle 4 du cinéma CGR d’Evry se remplit. L’ambiance est survoltée. Les proches de la réalisatrice et des acteurs se retrouvent ce soir pour l’avant-première du film « Divines », qui possède un casting 100 % essonnien. « On est à la maison, à Evry », lance Houda Benyamina au public. Après le film, qui a droit à une standing ovation, des applaudissements nourris et même des youyous, les acteurs embrassent leurs amis et familles. Féminisme, crise des banlieues, quête de reconnaissance, religion… les thèmes qu’abordent le film sont nombreux et les questions du public fusent : le film n’a laissé personne indifférent. Après la projection, nous rencontrons la réalisatrice castelviroise Houda Benyamina. Avec nous, elle évoque la démarche du film, son amour pour l’art, ses inspirations et ses combats pour la jeunesse essonnienne.

Essonne Info. Vous vous êtes inspirée d’Évry pour tourner le film. Quelle place a pris la ville dans le film?

Houda Benyamina. Tout à fait, je me suis inspirée d’Évry pour tout ce qui concerne la géographie du film. Son espace est entièrement inspiré d’Évry, avec des lieux et des cités comme les Pyramides, et l’Agora par exemple, même si nous n’avons pas eu l’autorisation d’y filmer. A l’époque, on a eu beaucoup de mal à trouver un centre commercial. Le Théâtre de l’Agora, ça n’a pas pu fonctionner non plus.

Il a donc fallu recréer l’Essonne ailleurs?

C’est ça, dans le 93. Qui est d’ailleurs un département très cinéma. Pour les tournages, il y en a d’ailleurs énormément. Il y une vraie politique de faciliter les tournages et une vraie volonté du département d’encourager le cinéma. Après, c’est vrai que la ville d’Évry a essayé de m’accompagner dans une cité dans laquelle je voulais tourner, mais j’avais des scènes de feu, très compliquées… Et puis politiquement c’était compliqué aussi. Le tournage s’est tenu juste après Charlie, et du coup tout était très tendu. Pour les autorisations, ce n’était donc pas évident. On a tourné un peu partout du coup, le théâtre est dans le 92, les scènes dehors dans le 93 donc, et tous les plans chez « la nourrice » dans la cité des Érables, à Viry.

Vous avez passé votre enfance et votre adolescence à Viry. Y a-t-il des éléments autobiographiques dans le scénario du film?

Non, tout est de la fiction. Après je m’inspire de certaines choses. Le personnage de Rebecca par exemple, est inspiré d’une vraie dealeuse qui vient de Vitry-sur-Seine. Elle devait d’ailleurs interpréter son propre rôle. Mais elle est tombée, via un mandat de dépôt. Elle a été condamnée. Il a fallu, du coup, que je change mon fusil d’épaule et que je trouve quelqu’un d’autre pour ce rôle. C’est ainsi que j’ai fait appel à Jisca (Jisca Kalvanda, ndlr), qui est mon élève depuis 10 ans. D’abord avec les cours de théâtre de la MJC Mermoz, puis avec 1000 Visages.

« Récemment, on nous a retiré nos locaux »

Justement, quelle est la part de 1000 Visages dans le film?

L’apport vient surtout des jeunes, en fait. Avec la région Île-de-France, j’ai eu la chance de faire des résidences d’écritures et 1000 Visages est l’association qui m’accompagnait dans la mise en place de ces ateliers. Pendant deux ans, j’ai ainsi fait des résidences d’écritures à la Grande Borne (où elle a tourné son premier court-métrage Ma poubelle géante en 2008, ndlr), à l’espace Nelson-Mandela. C’est à ce moment là que j’ai commencé mon casting et recruté la plupart de mes jeunes du film. Je ne sais pas si tout cela va se poursuivre, car récemment, on nous a retiré nos locaux… Heureusement, Évry nous a proposé une salle pour entreposer nos affaires, mais on est à la recherche d’une salle qui nous hébergerait !

Quand tu vois qu’il y a des associations qui font un travail de dingue, qui au bout de 10 ans prouvent à la Terre entière que c’est possible de s’en sortir par le travail et la persévérance, et puis qu’on se fait dégager… ça questionne sur les monstres que l’on est en train de créer. Avec 1000 Visages, on fait de l’insertion professionnelle par exemple. Les politiques doivent voir que leurs actes ont une résonance.

Qu’est ce que le cinéma peut apporter aux jeunes d’ici ?

Il y a des jeunes, lorsque je les ai recrutés, qui étaient dans le banditisme. Ils vendaient de la drogue, tenaient les murs… Ils n’avaient pas tellement trouvé de sens à leur vie. Avec les animateurs de la salle Mandela, je laissais toujours la porte ouverte pendant mon cours. Je me disais que les jeunes devaient être libres d’entrer et de sortir. Un peu comme quand les boulangeries balancent de bonnes odeurs pour attirer la clientèle. Vous savez, je ne pense pas qu’il y ait un être humain qui soit insensible à la beauté. Moi, j’ai eu la chance de rencontrer l’art dans ma vie et c’est ce qui m’a sauvée.

Votre famille et vos amis étaient dans la salle de cinéma à Évry pour l’avant-première de Divines. C’est plus difficile de présenter un film comme celui-là à ses proches ou devant un jury de professionnels à Cannes ?

C’est beaucoup plus difficile devant sa famille ! Leur regard est plus dur. Mon frère, après avoir vu le film, m’a dit : « bah dis-donc, t’as pas fait un blockbuster ! » (rires)

Vous avez été vous-même assez dure avec Oulaya Amamra, votre petite sœur, qui tient le premier rôle…

C’est normal, on est toujours plus dur avec ses proches… Oulaya a mérité sa place. On a travaillé en famille, la famille 1000 Visages. On est une famille ouverte, en aucun cas fermée !

« Il y a eu un avant 2005 et un après 2005 »

Des films sur la banlieue, type la Haine, vous ont-ils inspirée aussi ?

Non, si la toile de fond est la même, le sujet est différent. Mon film est sur les pauvres. Je suis beaucoup plus inspirée de films comme Les Valseuses, le Théorème d’Archimède, Il était une fois en Amérique… Après, je dis toujours qu’il faut admirer ses maîtres mais il faut aussi s’asseoir dessus. Je suis nourrie d’un tas de films. Et puis dans la Haine, il n’y a pas la thématique du sacré, ni de la reconnaissance, par exemple. Les époques sont différentes. Il y a eu un avant 2005 et un après 2005. Les émeutes sont restées sans échos, contrairement à mai 68 où il y a eu un renouveau.

Que dire aux jeunes qui voudraient se lancer dans le cinéma ?

Qu’ils viennent s’inscrire à l’association 1000 Visages ! Ça sera déjà un bon début.

Comment les artistes peuvent répondre à la crise que traverse la culture avec les coupes budgétaires, les associations qui ont de plus en plus de mal à trouver des subventions… ?

Nous, en tout cas, on n’arrête pas nos actions et on est toujours sur le terrain. Il faut changer de politique, en trouver une plus ouverte à la culture. La culture sauve les âmes, elle est tellement importante. Si on enlève ça, on crée des villes-dortoirs, où la colère grandit et ne peut plus s’exprimer. C’est dangereux ce qui est en train de se passer actuellement en Essonne. Le constat que je fais, c’est celui de Divines : on crée nous-même notre réalité, et quand la colère est là, ça donne des choses pas très jolies comme on le voit dans le film.

Bande-annonce de Divines :

Divines, de Houda Benyamina. Sortie le 31 août.

L’avis d’Essonne Info : Courez-y !