« 47% des accidents de la route survenant chaque année mettent en cause la qualité ou l’entretien des infrastructures routières ». C’est fort de ce constat que l’association 40 millions d’automobilistes a lancé l’opération J’ai mal à ma route le 26 novembre 2016. Clôturée le 1er mars 2016, elle a permis de recueillir les témoignages des usagers du réseau routier français dans le but d’en recenser les axes les plus dégradés.
Avec près de 845 signalements pour 5 724 km de voirie, l’Essonne est le 8e département le moins bien noté de France : « Depuis 2004 et la déconcentration des responsabilités de l’État vers les collectivités locales et territoriales, les budgets octroyés pour la maintenance et l’amélioration des infrastructures routières n’ont cessé de diminuer  », note l’association dans un courrier adressé aux gestionnaires de voirie. Une réalité renforcée par le vote de la loi NOTRe (Nouvelle organisation territoriale de la République) en août 2015.

Ainsi, les régions n’ont plus aucune attribution en matière d’entretien de voirie. Les autoroutes non-concédées aux sociétés privées et les routes nationales dépendent de l’État, les routes départementales sont de leur côté gérées par les Conseils départementaux, pendant que les voies communales et chemins ruraux relèvent des collectivités territoriales (mairies et agglos). Autant de niveaux de compétence et de disparités budgétaires pour des résultats que ne sont pas toujours au rendez-vous.
Depuis 2011, les crédits à l’entretien de l’ensemble du réseau routier français ont diminué de 27 %. Même constat au niveau régional. La Fédération des travaux publics d’Ile-de-France estime que « seules 25% des routes franciliennes sont en bon état ». Pour le reste, 70% d’entre elles nécessitent un entretien, dont 8% à très court terme.

Des budgets départementaux en baisse



« Les chaussées principalement pointées du doigt par les automobilistes sont principalement les voies communales et départementales », précise 40 millions d’automobilistes. Avec une baisse de 30% de leurs dépenses d’investissement dédiées à l’entretien des voiries départementales lors des cinq dernières années, les départements sont donc les principales victimes des restrictions budgétaires : « L’Essonne voit son réseau routier se dégrader, explique Eric Lafond, président du Syndicat des travaux publics de l’Essonne. Avec la mise en place de la loi NOTRe et les nouvelles répartitions des compétences au niveau des EPCI (Ndlr : agglos), certains travaux ont été gelés l’an dernier ».

A Arpajon, la rue Roger Lhuillier présente d'importantes déformations (MB/EI).

A Arpajon, la rue Roger Lhuillier présente d’importantes déformations (MB/EI).

En 2016, le budget affecté à la rénovation et à l’entretien des routes départementales essonniennes était en effet de 28,5 millions d’euros contre 55,3 millions en 2015. Vice-président en charge du Patrimoine urbain au Conseil départemental de l’Essonne, Eric Mehlhorn reconnaît qu’il a fallu faire des choix au moment de voter les derniers budgets : « La baisse des dotations de l’État ne nous aide pas. Mais l’entretien du réseau routier est une nécessité, notamment parce qu’il en va de la sécurité des usagers. Nous avons donc décidé de renforcer le budget du secteur pour 2017 ». Ce dernier consacrera notamment 4 millions au traitement des nids-de-poule, 2 millions à la viabilité hivernale, 2 millions aux aménagements de sécurité routière mais aussi 20 millions au remplacement des couches de roulement (contre 16,6 millions l’an dernier).

Pour les cinq prochaines années, le département a également budgété 295 millions d’euros pour l’infrastructure et la voirie, dont 102 millions pour l’entretien et la réhabilitation du réseau routier départemental. « Nous appuyons nos diagnostics sur un logiciel d’aide à la décision, sur les rapports des unités techniques qui sillonnent les routes du département mais aussi sur les retours des usagers », confie Eric Mehlhorn. Récemment, une partie de la D152 à Arpajon et de la D445 à hauteur de Viry-Châtillon ont par exemple été rénovées.

Massy, Wissous et Palaiseau pointées du doigt



Traversées par des axes départementaux dont elles n’ont pas la charge, les villes essonniennes sont en revanche garantes de leur voirie communale. Dans son palmarès des routes signalées comme les plus dégradées de l’Essonne, 40 millions d’automobilistes cite le témoignage de trois usagers. Le premier parle de la rue Henri Barbusse à Palaiseau, dont les nids-de-poule auraient occasionné un mois d’arrêt de travail à un cycliste. Le second dénonce « de gros trous profonds dans la chaussée  » de l’avenue de Paris à Massy. Enfin, le dernier automobiliste alerte sur « d’énormes trous juste avant le pont » au niveau de la route de Montjean à Wissous.

Dans ces trois cas, les municipalités assurent que des travaux de rénovation sont prévus dans les mois à venir : « Dans le cadre de notre campagne « nids-de-poule », une opération a eu lieu fin décembre rue Henri Barbusse afin de garantir la sécurité des usagers, explique la mairie de Palaiseau. Concernant sa réfection totale, tout dépendra de son inscription ou non au budget 2017 de la Communauté Paris-Saclay qui en a la charge ».
Du côté de Massy, Vincent Delahaye reconnaît que tout n’est pas parfait : « L’Avenue de Paris est en travaux, notamment l’accès au parking du Palais des Congrès, expose le sénateur-maire de la ville. L’axe doit être refait totalement d’ici 2017–2018, tout comme les quartiers Vilaine et Massy Opéra qui ont 40 ans d’existence. Chaque année, nous réalisons un diagnostic, il reste des choses à faire mais nous portons un effort important à notre voirie  ».

Fermé pour travaux en octobre dernier, le pont de la gare de Juvisy-sur-Orge ne rouvrira qu'en 2019 (DR).

Fermé pour travaux en octobre dernier, le pont de la gare de Juvisy-sur-Orge ne rouvrira qu’en 2019 (DR).

Enfin, le maire de Wissous pointe du doigt les poids lourds qui empruntent des axes communaux peu adaptés à leur gabarit : « La route de Montjean va être restructurée dans son ensemble pour éviter les problèmes de vibrations lors des passages des véhicules lourds, précise Richard Trinquier. Mais elle ne présente pas de problème de revêtement. En revanche, le Boulevard de l’Europe est fortement emprunté par les poids lourds, dont j’ai essayé d’interdire le passage, en vain. Le problème, c’est que nous avons déjà refait le boulevard il y a 10 ans. Nous allons donc devoir le reconfigurer d’ici 2018 ».
À l’image de ces trois communes, d’autres axes nécessitant des travaux ont été observés sur le département, notamment la rue Roger Lhuillier à Arpajon ou la rue Boileau à Crosne. Elles seront toutes les deux réhabilitées d’ici la fin de l’année 2017.

Éviter la « dette grise » et investir pour l’avenir



Dans ces conditions, comment faciliter l’entretien du réseau routier du pays ? Pour tenter de répondre à cette question, plusieurs acteurs du secteur se sont positionnés sur le sujet. En 2013, la commission Mobilité 21 dont le but était de présenter de recommandations pour une mobilité durable, préconisait d’augmenter les moyens financiers alloués au renouvellement des routes. En octobre 2014, l’Institut des routes, des rues et des infrastructures pour la mobilité (IDRRIM) publiait un livre blanc pour sensibiliser les décideurs publics sur la nécessité d’éviter « la dette grise  », c’est-à-dire la dette invisible entraînée par le report successif des rénovations. D’après 40 millions d’automobilistes, « un euro non investi dans l’entretien au moment opportun peut générer jusqu’à 10 euros de dépenses supplémentaires quelques années plus tard ». Le coût d’une réparation peut ainsi grimper de 2 à 15 euros le mètre carré au bout de 25 ans de service.

Alerté par ces différents organismes, l’État a donc décidé de créer en 2016 l’Observatoire national de la route pour évaluer l’état global des réseaux routiers français et optimiser les moyens d’action. Car tous les axes ne sont pas encore diagnostiqués : « Pour l’Essonne, si on regarde le réseau des routes nationales non-concédées, 11% du patrimoine routier essonnien n’a pas été évalué, soit le double de la moyenne régionale », révèle le Syndicat des travaux publics de l’Essonne.
Parmi les préconisations de l’Observatoire national de la route : la généralisation de l’entretien préventif, de façon à agir sur le revêtement dès les premières traces d’usure. Sur les 89% des routes nationales essonniennes évaluées, 28,6% seraient concernés.

L’autre solution développée par certains viserait à agir directement sur les modes de transport. Eric Mehlhorn souhaite en finir avec les détours effectués par les poids lourds qui ne souhaitent pas payer les péages. Il soutient donc la démarche qui vise à demander leur suppression, notamment sur l’A10.
Stéphane Beaudet, lui, voit plus loin. Maire de Courcouronnes et vice-président en charge des transports à la région Ile-de-France, il a présenté en octobre dernier un plan route régional doté d’une enveloppe de 400 millions d’euros : « La population ne cesse d’augmenter, donc les usagers sont plus nombreux et les routes se dégradent plus vite, analyse l’élu essonnien. Nous devons donc réfléchir à une utilisation différenciée de la route ». Selon lui, il faut d’abord régler le problème de la densité des usagers, y compris par rapport aux transports en commun : « La voiture est le moyen de transport le moins optimisé. On estime à 1,2 le nombre de passagers par véhicule, il faut donc favoriser le covoiturage mais aussi les aménagements spécifiques tels que les voies de bus. Je ferai des annonces en ce sens au printemps ».

Il souhaite également mixer tous les transports de façon à ce que les usagers puissent disposer de la meilleure complémentarité possible pour voyager : « On pourrait imaginer que les panneaux d’informations situés sur les axes routiers et dans les transports en commun puissent informer sur l’état de tous les moyens de transports disponibles en proposant des itinéraires alternatifs. Avant de conclure : « J’ai proposé la création d’un Open-data du Stif (Ndlr : l’autorité des transports en Île-de-France) qui comprendrait les données du réseau routier francilien. Mais les écologistes s’y sont opposés refusant de considérer la voiture comme un transport public…  ».

A Crosne, le bas-côté de la rue Boileau s'éffrite dangereusement (MC/EI).

A Crosne, le bas-côté de la rue Boileau s’effrite dangereusement (MC/EI).

Reste que les innovations dans le domaine ne cessent de fleurir ces dernières années : routes photovoltaïques en Normandie, voirie connectées permettant l’auto-diagnostic en Ile-de-France et en Gironde, ou encore tronçons chauffants dans le Tarn. Après avoir longtemps fait fausse route, les pouvoirs publics semblent enfin s’être engagés sur la bonne voie.