« Moi, je ne me suis jamais mêlée de la vie de mes enfants. Mais je les soutiens. » Dominique, 57 ans, est mère, grand-mère, et habitante de Villiers-sur-Orge. En cet après-midi d’octobre, elle nous ouvre sa porte. Témoin à distance de la situation dans laquelle se trouve sa famille depuis trois ans, « elle n’y arrive plus ». L’émotion s’empare d’elle régulièrement lorsqu’elle évoque ses trois enfants et ses quatre petits-enfants. Si Dominique a décidé de médiatiser l’histoire de sa fille, c’est aussi pour « alerter » les jeunes gens tentés par une expatriation rapide avec l’espoir de fonder une famille à l’étranger. « Avoir des enfants, ça complique tout », soulève la quinquagénaire.

C’est Nadège, sa fille aînée, qui est au centre de ses préoccupations. Expatriée aux États-Unis depuis 2013, après avoir multiplié les allers-retours de chaque côté de l’Atlantique, elle se retrouve à présent coincée par les déboires administratifs et les freins liés à un divorce difficile en plus d’être transfrontalier. Aujourd’hui, Dominique n’a pas vu ses petits-enfants depuis trois ans. Sa fille, est, dit-elle, dans « l’isolement le plus total ». Elle communique avec eux via Skype. Dans son salon, des photos de ces derniers ornent les murs et des meubles. Sur la table, beaucoup de paperasse et au milieu, un ordinateur connecté presque en permanence à Facebook. Sur le réseau social, Dominique discute avec sa fille dès qu’elle le peut. De temps en temps, arrivent des messages et des commentaires de soutien via la page « Ils doivent rentrer en France », qu’elle a créée pour donner un peu de visibilité à sa situation.

Tout a commencé quand Nadège s’est mariée avec un Américain rencontré sur Internet, David (*). « Comme beaucoup de jeunes maintenant. Aujourd’hui, ils sont nombreux à se marier tôt », avance Dominique. On est en 2009. « Je n’ai pas voulu m’en mêler. Je n’ai rien vu », raconte Dominique. A l’issue de cette rencontre virtuelle, un mariage, en juin 2009. Après avoir vécu les six premiers mois de leur vie conjugale en France, chez le père de Nadège, les deux jeunes mariés partent s’installer en Californie, où Nadège trouve un emploi dans l’événementiel. La jeune femme tombe enceinte peu après. C’est alors que les premiers ennuis commencent : l’entreprise qui emploie Nadège refuse de la garder. Par crainte de perdre leur logement, le couple déménage dans un second temps à Washington, où naîtra leur premier enfant, Jérémie (*). De nouvelles difficultés apparaissent : « David a démissionné de son travail. Alors ils sont retournés en Californie », poursuit Dominique. Jusqu’en 2011, où la famille rentre en France. Entre Champcueil et Cholet, Nadège et David sont hébergés chez différents membres de la famille. Une petite fille naît en 2012.

« J’étais contente, je voyais mes petits-enfants », se souvient Dominique. Mais la joie est de courte durée. Le séjour de la famille dans l’Hexagone se passe mal. « David avait du mal avec le français et il ne s’entendait pas avec tout le monde » poursuit la mère de famille. En parlant de sa fille, elle regrette aujourd’hui de n’avoir pas su réagir à temps. « J’ai plusieurs fois vu la peur dans ses yeux. Je n’ai rien dit. »

« Ils sont partis vivre en Idaho. Je n’ai pas compris »

En 2013, Nadège et sa famille retournent une nouvelle fois aux États-Unis. « Un coup dur », pour Dominique. « Ils sont partis vivre chez la mère de mon gendre, et là encore ça s’est mal passé. Ils ont fini par s’installer en Idaho. Je n’ai pas compris. Depuis qu’ils sont là bas, c’est la cata, ils vivent cloîtrés. » La petite dernière du couple naît en mai 2014. Nadège a retrouvé du travail dans une grosse entreprise à clientèle française, très importante, mais ne sort plus et passe son temps libre à s’occuper de ses enfants.

Dominique a des larmes dans la voix quand elle en parle. Car l’isolement n’est pas la seule épreuve qui touche sa fille ; qui aurait également subi des violences domestiques de la part de son mari. « A la suite de violences constatées sur ma fille et mes petits-enfants, ma fille a bénéficié cet été d’une ordonnance de protection, demandée par une policière auprès de qui elle est allée porter plainte. Cette ordonnance allait jusqu’au 14 septembre et elle a été prolongée de 60 jours », relate-t-elle. David aurait également empêché Nadège de renouveler son passeport, périmé en 2014. La petite dernière n’a pas pu non plus bénéficier d’un passeport français.

Mais Dominique, 57 ans, a un long passé de militante politique derrière elle. Elle a décidé de se battre. Ses armes : les courriers, les réseaux sociaux, les connaissances et la justice, jusqu’à la lettre à Jean-Marc Ayrault, actuel ministre des Affaires étrangères, en passant par Laurence Rossignol, à la tête du Ministère des Droits des femmes.

« J’ai d’abord pris contact avec le consulat français de San Francisco en juillet pour demander des passeports d’urgence pour ma fille et ses enfants. On m’a conseillé de contacter le Ministère des Affaires étrangères, service rapatriement. J’ai essuyé un refus, car ils craignaient un déplacement illicite d’enfants. J’ai également saisi le député Frédéric Lefebvre (député des Français de l’étranger d’Amérique du Nord, ndlr), qui n’a rien pu faire. »

« La délivrance des documents de voyage risque d’être considérée par les autorités américaines comme de la complicité de la France à un déplacement illicite d’enfant »

Contacté par Essonne Info, le Quai d’Orsay a apporté cette réponse : « Nos services consulaires ont, en effet, après examen attentif du dossier, conclu que les conditions de délivrance d’un titre de voyage (laisser-passer ou passeport) à la plus jeune fille de [Nadège] ne sont pas réunies, en l’absence d’autorisation du père. Les autorités américaines ont été saisies de cette affaire par notre compatriote et des mesures visant à la protéger ont déjà été prises, notamment les décisions d’éloignement du mari prises par le juge local. Il semble donc préférable que [Nadège] poursuive des démarches auprès des services américains pour obtenir l’autorisation de se rendre en France, avec ou sans l’autorisation du père. La délivrance des documents de voyage risque d’être considérée par les autorités américaines comme de la complicité de la France à un déplacement illicite d’enfant. »

Entre temps, David a demandé le divorce et souhaite la garde alternée des petits. Dans le cadre de la procédure de divorce, Nadège est actuellement soumise à une injonction d’interdiction de quitter le territoire américain jusqu’au 17 novembre, où l’avocate de la jeune femme déposera une requête pour une autorisation de retour temporaire. Car c’est le seul espoir, pour le moment : ce temps passé en France permettrait de faire appel à un juge des affaires familiales et de régler la séparation sur le territoire français. Ce qui permettrait, espère Dominique, qu’ils restent ici. Une autorisation de retour des juges américains permettrait également le déblocage des passeports d’urgence. En attendant, Dominique et sa fille s’affairent à rassembler le plus de pièces possibles justifiant du bien fondé d’un retour en France : témoignages d’amis et de la famille, attestations, précédents jugements.

Une situation complexe, donc. A celle-ci s’ajoutent les difficultés financières : les avocats de là-bas et d’ici sont chers, et si la famille revenait en France, il faudrait payer des billets d’avion d’urgence. Les traductions des documents et la légalisation des signatures ont également un coût. Alors, Dominique a lancé un appel au dons sur Tilt, une plate forme participative. « J’ai des soutiens, mais on se sent isolé et abandonné. Ce n’est pas ma fille et mes petits-enfants qui vont déclencher une guerre avec les Etats-Unis ! C’est un cri d’alarme, il faut qu’ils rentrent. Il faut que les gens sachent. »

(*) Les prénoms ont été changés.

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