Du au 28 août 2015 au 28 août 2016, Cyprien Verseux a participé à la mission HI-SEAS IV de la NASA, dont l’objectif était de simuler une mission sur Mars. Durant un an, il a vécu avec cinq autres collègues (une Allemande et quatre Américains) sous un dôme situé à 2 000 m d’altitude à Hawaï, dans des conditions proches de celles que l’être humain pourrait rencontrer sur Mars.

Essonne Info : Un mois et demi après votre retour à la civilisation, quel bilan en tirez-vous de cette expérience hors du commun ?
Cyprien Verseux : La mission nous a appris énormément. Les données collectées seront très utiles pour la préparation de futures missions vers Mars. Je ne peux pas révéler les résultats des différentes études avant les chercheurs qui les ont menées, mais je peux vous donner mon impression personnelle : une mission habitable sur Mars est réaliste dans un futur proche. Les difficultés technologiques et humaines sont surmontables.
Les équipiers, dont je fais partie, ont par ailleurs bénéficié énormément de la mission. J’ai maintenant une vision claire des conditions exactes d’un voyage vers Mars. Pour moi, c’est important : je travaille sur des systèmes développés pour l’exploration de la Planète Rouge, et je veux mettre au point des solutions qui fonctionnent sur le terrain, pas de simples idées théoriques. Il est difficile d’imaginer toutes les contraintes lorsque l’on est assis dans un bureau confortable. Cette expérience m’aidera beaucoup dans ma vie professionnelle.

Justement, vous étiez chargé de développer des supports de vie utilisables sur la Planète rouge. En quoi cela consiste-t-il ?
Ces recherches font partie du développement du projet CyBLiSS (Cyanobacterium-Based Life-Support System), un système-clé pour la colonisation de Mars.
Il est basé sur des cyanobactéries : des microbes verts qui, comme les plantes, participent à la photosynthèse. Elles pourraient être cultivées sur Mars avec un système relativement simple, et être alimentées par l’atmosphère, l’eau et les sols martiens. Ensuite, elles seraient directement utilisables pour diverses applications comme la production de nourriture, de carburants et d’oxygène.
Elles pourraient également produire des nutriments permettant de cultiver des plantes et des micro-organismes, et ainsi permettre le développement d’un écosystème miniature, basé sur des matériaux présents sur Mars et produisant les ressources nécessaires à la survie des pionniers.

En excursion sur la "planète Mars" (DR)

En excursion sur la « planète Mars » (DR)


Cela permettrait notamment de voyager plus léger…

Bien sûr. Au lieu d’apporter des tonnes de nourriture, d’oxygène et autres denrées, les astronautes pourraient transporter de très légers tubes contenant des cyanobactéries et, une fois atterris sur Mars, les cultiver à partir de matériaux trouvés sur place pour développer des systèmes de production indépendants de la Terre.

Cyanobactéries, embouteillages et feuilles de salade



Cette immersion d’un an a donc permis de faire avancer vos travaux…
Je voulais notamment voir si l’on pouvait utiliser des cyanobactéries nourries avec des éléments présents sur Mars en nutriments pour plantes, afin de pouvoir cultiver ces dernières à partir de ressources locales. Les résultats obtenus sont très encourageants : l’idée fonctionne ! Des détails seront publiés dans les mois qui viennent.
D’un point de vue plus personnel, j’ai confirmation que je peux supporter les conditions d’isolement et de confinement d’une mission vers Mars. C’est une chose dont on ne peut pas être sûr avant de l’avoir vécue… Surtout si, comme moi, on a l’habitude d’être dehors et que l’on aime passer beaucoup de temps seul !

Cyprien Verseux a fini son expérience début septembre (DR)

Cyprien Verseux a fini son expérience début septembre (DR)

En dehors de l’isolement, à quelles difficultés vous êtes-vous confronté ?
Le plus difficile était le fait de ne pas faire la queue dans les embouteillages pour aller travailler, de ne pas faire de courses, de ne pas avoir de meeting sans fin avec des supérieurs… Ok ok, je plaisante ! (rires). C’était probablement le manque de changement : être toujours au même endroit, avec les mêmes personnes, dans un environnement où les changements de saison sont presque imperceptibles, ou l’air libre n’existe pas. Enfin, il y a eu le manque de mes proches.

De quoi vous nourrissiez-vous ?
Toute la nourriture que nous avions en stock était longue conservation : viande séchée, fruits séchés, légumes séchés, lait déshydraté, boites de thon, farine, pâtes etc.
Nous avions par ailleurs apporté avec nous différents microbes qui nous permettaient de transformer la farine et le lait déshydraté en pain, en fromage frais, en fromage blanc et autres produits fermentés. Et quelques feuilles de salade sortaient parfois du laboratoire de biologie.

Durant cette mission, le comportement, le travail et la façon dont chacun d’entre vous s’est adapté à cette expérience ont été analysés. Avez-vous eu les résultats ?
Les résultats sont en cours d’analyse, et seront communiqués à la NASA avant d’être publiés.

Quels sont les avantages et les inconvénients à travailler comme si vous étiez sur Mars ?
L’une des difficultés, c’est le manque d’approvisionnement. Lorsque l’on casse un outil ou que l’on réalise que l’on a oublié d’emporter un produit, on ne peut pas courir au magasin le plus proche, il faut faire sans. Le fait que l’on n’ait pas d’accès direct à internet, et le manque de communication directe avec l’extérieur, complique aussi les choses : si l’on veut une information disponible sur internet, par exemple, il nous faut contacter l’équipe d’appui à la mission pour qu’elle nous l’envoie, avec un délai de 20 minutes dans les deux sens. S’il y a un malentendu, on ne peut pas passer un coup de téléphone pour s’expliquer. Le manque de ressources peut également être pesant. Par exemple, il est parfois frustrant de devoir repousser une journée d’expériences, ou de ne pas pouvoir fournir à mes cultures leur température idéale, parce que le ciel est couvert et que l’on ne génère pas assez d’électricité.

« Il nous manque un nouveau Kennedy »



Le grand public a une vision de notre système solaire (et notamment de la planète Mars) influencée le plus souvent par les œuvres de fiction. Toute proportion gardée, un film comme Seul sur Mars est-il, par exemple, fidèle à ce que pourrait-être la vie sur la Planète rouge ?
Mises à part les quelques erreurs scientifiques (comme par exemple la tempête du début qui ne pourrait pas être si puissante sur Mars), et si on ne prend pas en compte le fait que Mark Watney (le personnage joué par Matt Damon ndlr) se soit retrouvé seul, l’histoire est relativement fidèle à ce que pourra être la vie sur Mars pour les premiers explorateurs.

L'ancien étudiant d'Evry en mission à Hawaï (DR)

L’ancien étudiant d’Evry en mission à Hawaï (DR)

Avant de travailler pour la NASA, vous avez effectué une partie de vos études à l’Université d’Evry. Quel souvenir en gardez-vous ?
J’ai effectué le Master 2 in Systems and Synthetic Biology (mSSB). J’en garde un excellent souvenir : le niveau était excellent, les enseignants comme les élèves étaient passionnés, et l’ambiance était agréable et stimulante !

Aujourd’hui, sur quoi travailliez-vous ?
Sur deux axes de recherche : d’un côté, je m’intéresse aux moyens de survivre sur Mars en utilisant ce qu’on y trouve (notamment grâce au système CyBLiSS). De l’autre, je me focalise sur la recherche de traces de vie sur Mars, qu’elle soit passée ou présente.

Pour finir, vivre sur Mars, c’est donc pour bientôt ?
Technologiquement, nous en sommes très proches. Probablement plus proche que nous l’étions de la Lune lorsque le président Kennedy a annoncé que l’on irait sur notre satellite naturel dans la décennie suivante. Nous, scientifiques et ingénieurs, pourrons rapidement régler les dernières difficultés techniques qui restent si l’on nous en donne les moyens financiers. Ce qui nous manque, c’est un nouveau Kennedy : quelqu’un prêt à s’engager dans une mission sur Mars et à la financer. La NASA prévoit une mission dans les années 2030, SpaceX (une entreprise spatiale privée) dans les années 2020. Leur succès dépendra en grande partie du soutien qu’on leur apportera. Montrer à nos dirigeants que le public veut une mission sur Mars a bien plus d’importance que ce que beaucoup imaginent. Pour les années à venir, cela pourrait être la différence entre un programme spatial qui régresse et une mission sur Mars.