Depuis plusieurs jours maintenant, le nom du quartier de la Grande Borne noircit les pages des médias nationaux et fait l’objet de nombreux reportages vidéo. Telles sont les conséquences directes des différentes attaques contre une caméra de vidéosurveillance, puis envers deux véhicules des forces de l’ordre, au sein desquels se trouvaient quatre agents de police. Bref, cette série de faits a plongé une nouvelle fois tout un quartier sur le devant de la scène, au sein des chroniques « faits divers ». Une situation que certains habitants ne peuvent plus supporter.

« Certes, il y a de très gros problèmes ici et les faits [du 8 octobre] ne sont naturellement pas pardonnables, mais il faut arrêter de mettre tous les habitants du quartier dans le même sac », lançait alors une habitante de la Grande Borne le lendemain de l’attaque, excédée de voir son quartier faire une nouvelle fois les gros titres de la presse nationale de manière négative. « Ça n’a pas toujours été comme ça par le passé. Ce n’est pas ça l’identité de la Grande Borne », reprend cette femme qui affirme habiter le quartier « depuis toujours ».

L'un des panneaux illustrant le plan de la Grande Borne (JM/EI)

L’un des panneaux illustrant le plan de la Grande Borne (JM/EI)

Mais lors de sa construction, quelle était l’identité voulue pour ce quartier par ses concepteurs ? L’intention du père de la Grande Borne, l’architecte Émile Aillaud, était bien loin de l’image fade et dévalorisée qui persiste aujourd’hui. Dans la lignée des cités-jardins (Ndlr : modèle du logement collectif de l’après-guerre), ce dernier a pensé la Grande Borne comme un endroit idéal pour les familles. Un quartier qui permettait « d’offrir un cadre de vie plus insolite que les quartiers ternes et monotones des banlieues à ses habitants ». Une image qui n’est plus forcément d’actualité. Replongeons-nous dans l’histoire de ce quartier mythique du département dont la construction a commencé à la fin des années 1960.

Du village à la ville

De vue aérienne, le quartier de la Grande Borne est un triangle imposant, grand de plusieurs hectares. Quatre-vingt-dix hectares pour être plus précis. Encaissé entre l’autoroute A 6 à l’Est, l’avenue Emile-Aillaud au Sud et la fameuse D445 à l’Ouest, le quartier abrite aujourd’hui près de 15 000 âmes. C’est presqu’une ville à part entière. Mais dans quelles circonstances ce quartier aussi peuplé que la commune Juvisy a-t-il vu le jour ? À la fin des années 1960, l’État décide de densifier la région parisienne. C’est le début de la construction des grands ensembles. La proche banlieue va notamment être le théâtre de ces constructions de « cités » comme à Sarcelles par exemple. Dans certains cas, ce sont des communes toutes entières qui voient le jour comme aux Ulis notamment en 1977. Mais la création de la Grande Borne répondait à une certaine demande. « Il s’agissait de reloger une population issue du secteur parisien, surtout du quartier Italie dans le XIIIe arrondissement, suite à la démolition de vieilles habitations, se souvient Claude Vazquez, maire de Grigny durant 25 ans, de 1987 à 2012. Les familles relogées à la Grande Borne étaient d’une grande diversité sociale, même si elles restaient populaires. À l’époque, il y a des enseignants, des ouvriers, des techniciens », confie ce dernier.

Près de 3 600 logements HLM, dont la plupart est gérée par le bailleur public l’Opievoy vont ainsi voir le jour d’un coup sur ce site pour accueillir tout ce petit monde. Mais ce n’est pas tout pour cette petite commune du centre de l’Essonne, puisqu’en 1969, l’histoire de Grigny est marquée par un autre événement : la décision de construire l’une des plus grandes copropriétés d’Europe, Grigny II, soit 5000 logements. « Grigny passe donc en 6 ans d’une ville de 3 000 habitants à une commune de 27 000 habitants », résume Claude Vazquez.

La construction d’un rêve

Au début des années 1970, les premiers habitants font leur apparition dans un nouveau quartier aux formes singulières et atypiques. Car, le projet d’Émile Aillaud trouve sa cohérence dans son esthétisme. En effet, une grande partie des ensembles est courbée et offre une vue du ciel particulièrement impressionnante. Certains confrères d’Émile Aillaud les ont alors comparées de manière péjorative à des « nouilles ». « C’est la notion de labyrinthe. Cette conception permet de créer des possibilités d’égarement comme dans les villes anciennes », confiait alors Émile Aillaud, peu de temps après la naissance de son « enfant ». Autre fait marquant de la Grande Borne : « il n’y a pas de grandes tours, souligne Claude Vazquez. Le maximum étant de quatre étages. Son originalité est qu’elle contient de grands espaces et des logements traversant et spacieux ».

Concernant les nombreuses aires de jeux pour enfants, celles-ci sont déguisées par des sculptures de béton, comme le Gulliver de la place de l’Œuf, bien connu des amateurs. L’enfant tient même une place importante dans la création de ce nouveau quartier, souvent décrit comme étant la « Cité des Enfants ». « C’est une cité construite pour que l’enfant puisse être autre que s’il était ailleurs », commente à l’époque alors son concepteur. Tous les secteurs sont d’ailleurs construits autour d’une œuvre plastique (sculptures, fresques…) qui bien souvent donne son nom à ces secteurs. Et ces noms participent également de cette volonté esthétique. La Peupleraie, l’Oiseau, le Miroir, la Treille, le Méridien, les Radars, la Demi-Lune, le Ménisque, la  Serpente, l’Astrolabe, le Dédale, le Minotaure, l’Ellipse, le Damier sont autant de noms qui poétisent la vie du quartier. Bien loin de l’image austère que l’on peut avoir aujourd’hui de la Grande Borne, il reste que ce grand projet architectural a su intégrer l’art dans sa construction. Bref, un endroit « rêvé » selon son concepteur pour « s’épanouir dans un cadre de vie » qui ne ressemble en rien aux autres grands ensembles uniformes, qui rendent « les gens tous semblables », expliquait ainsi Émile Aillaud.

Une rénovation pour poursuivre dans l’esprit initial ?

Seulement, cette volonté est aujourd’hui abandonnée au profit de la seule vocation d’hébergement, dans le cadre des nouvelles constructions, changeant également la raison d’être initiale du quartier. « Il faut dire que le contexte n’est plus le même qu’à l’époque, ponctue l’ancien maire Claude Vazquez. Il faut préciser qu’à l’époque, il n’y avait que 300 000 chômeurs en France. Aujourd’hui, c’est 5 millions. Ce sont surtout la problématique du chômage des jeunes et la concentration des difficultés sociales qui engendrent la dégradation des conditions de vie dans le quartier », analyse ce dernier.

En outre, compte tenu de la configuration de la cité désormais peu adaptée aux usages existants, de la relative vétusté du bâti et des difficultés sociales de la population qui y vit, la Grande Borne fait aujourd’hui l’objet d’un des plus importants projets de rénovation urbaine de France. Un lourd projet qui modifie l’allure du quartier depuis près de dix ans désormais et qui répond à deux grands axes : l’amélioration des conditions de vie des habitants et la transformation du quartier pour l’intégrer au reste du territoire. Une première opération dont la convention a été signée en 2007 prévoyait près de 280 millions d’euros de travaux. « Aujourd’hui, des travaux de rénovation sont mis en place pour permettre l’ouverture du quartier, reprend Claude Vazquez. Plusieurs logements ont été démolis dans ce cadre ». Au total pas moins de 355 logements sont concernés par ces destructions. Ces destructions sont regroupées au sein du secteur du Damier, autour de la Place de l’Œuf ou encore de l’Astrolabe notamment. Cela permet ainsi un réaménagement de la voirie pour faire entrer une nouvelle voie réservée au bus au milieu de la Grande Borne. Grâce à un nouveau pont qui enjambe l’autoroute, cette voie encore en travaux traverse la plaine centrale avant de rejoindre le secteur de la Treille et du marché, côté Viry, en passant par de nouveaux équipements publics. « Les travaux garantissent de rouvrir le quartier sur le reste de la ville. Mettre des rues et des services aux habitants permet de remettre de la vie dans le quartier, pense Philippe Rio, le maire actuel.

Les travaux vont se poursuivre jusqu'en 2018 (JM/EI)

Les travaux vont se poursuivre jusqu’en 2018 (JM/EI)

Près de 45 ans après sa création, que reste-t-il de cette utopie voulue par ses concepteurs ? À première vue, pas grand-chose. « Tout est encore possible, ajoute Philippe Rio. Les travaux se poursuivront au moins jusqu’en 2018 », conclut le maire. Dans tous les cas, les amoureux du projet, eux, souhaitent simplement ne pas voir un jour la grande utopie d’Émile Aillaud dynamitée, et le rêve, tomber en poussière.

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