Cela n’étonnera personne : les avions font du bruit. Mais ils en font beaucoup plus cette année et à plus d’un titre. En plus des traditionnelles nuisances sonores occasionnées à cause de leurs réacteurs plus ou moins perceptibles selon les conditions climatiques, les aéronefs font aussi du bruit dans les débats. Les avions sont devenus l’un des sujets de discussion récurrents de plusieurs centaines d’Essonniens. En effet, sur une période de six semaines, l’une des principales pistes utilisées à l’aéroport d’Orly faisait l’objet de travaux de réfection. Suite à sa neutralisation, une nouvelle piste avait ouvert sur un axe nord-sud, entraînant le survol de plusieurs milliers de riverains peu habitués par cet impressionnant ballet. Une première levée de boucliers avait alors vu le jour du côté des riverains qui avaient immédiatement dénoncé cela dans des pétitions. Toutefois, alors que les travaux sont terminés depuis la rentrée, les avions transitant par Orly continuent de faire parler d’eux. Cette fois-ci, plus question des travaux, mais de craintes concernant « la modification » de certaines trajectoires.

Le 16 juin dernier, dans le cadre de la commission consultative de l’environnement (CCE) qui se tenait à l’aéroport, la direction générale de l’aviation civile, plus communément appelée DGAC, faisait part d’un nouveau projet. Plus précisément, il s’agit de nouvelles propositions relatives à « l’optimisation de la procédure de décollage vers l’Est, avec un retour vers l’Ouest ». Or, à peine présenté, ce nouveau programme était accueilli par une seconde bronca quasi-générale de la part des riverains et des élus de la rive-droite de l’Essonne et de ses alentours, directement concernés par ce projet qui doit entrer en vigueur à partir du 8 décembre prochain.

 

Chacun veut conserver sa qualité de vie

Que propose ce plan ? Lorsque les avions décollent vers l’est, comme c’est le cas en moyenne 140 jours par an, les appareils prennent leurs différentes trajectoires. Ainsi, 60% d’entre eux font route vers le Sud, 10 autres pourcents partent vers l’Est alors que 15% font route vers l’Ouest. C’est précisément sur la trajectoire empruntée par ces derniers que porte le projet de la DGAC. En effet, à la sortie du VPE (volume de protection environnementale) qui définit des couloirs obligatoires pour les décollages et atterrissages sur une courte distance, les appareils doivent effectuer un virage serré vers la droite pour rallier les routes de l’Ouest. Le tout en survolant des zones pavillonnaires souvent très denses. Pour éviter que les nuisances soient trop fortes pour ces zones, l’Aviation civile a émis la possibilité d’arrondir la trajectoire des avions au-dessus de la forêt de Sénart.

Or, cette solution qui peut soulager les villes du nord de la forêt en termes de pollutions sonores ne convient pas aux villes situées au sud du massif forestier, en proie à des nuisances « qu’elles n’avaient pas avant », lâchent des élus concernés. « Les cartes jointes montrent clairement le déplacement des nuisances avec la nouvelle procédure qui décale et concentre le trafic aérien un peu plus vers le sud », déplore ainsi Jean-Baptiste Rousseau, le maire de Soisy-sur-Seine dans un courrier envoyé à la ministre de l’Ecologie, Ségolène Royal. L’agglomération Grand Paris Sud en a fait de même avec un courrier co-signé par neuf maires, dont Evry, Ris-Orangis ou Etiolles notamment pour dénoncer ce programme qui « déplace un problème et ces mêmes désagréments vers d’autres populations aujourd’hui désemparées ». « Il n’y a pas eu de concertation ni d’enquête publique », regrette pour sa part Romain Colas, le maire de Boussy-Saint-Antoine et député de la neuvième circonscription de l’Essonne. « Il faut aboutir à une décision plus respectueuse du cadre de vie des habitants n’impliquant pas le transfert de nuisances ». Ainsi, les courriers aux ministères de l’Ecologie et des Transports se succèdent, comme le nombre de pétitions lancées.

Vers la rationalisation des dérives ?

A deux mois de la possible entrée en vigueur de cette nouvelle procédure, qu’en est-il à l’heure actuelle des trajectoires utilisées par les avions ? Jean Serrat, un ancien pilote de ligne, décrypte les pratiques du moment. « Le plus curieux, c’est que la quasi-totalité des avions en partance d’Orly n’emprunte pas la trajectoire qui passe au nord de la forêt de Sénart qui est, qui plus est, celle référencée dans la procédure actuelle. Pire encore, ils passent déjà depuis de nombreuses années sur le tracé que soumet aujourd’hui la DGAC », renseigne ce dernier.

Comment expliquer cela ? « La procédure telle qu’elle est rédigée aujourd’hui est pratiquement impossible à respecter », relate Gérard Bouthier, président de l’Association vigilance environnement de la vallée de l’Yerres (AVEVY). « Cette procédure est non pilotable et invraisemblable avec ses nombreux zigzags. Aujourd’hui, seuls 5% des avions respectent la procédure. Et un avion, ça ne se pilote pas comme une mobylette », lâche ce dernier.

Comment se fait-il donc qu’il y ait une procédure en place que personne ne respecte ? « Les avions sortent souvent trop vite du virage. Ils sont censés être à 400 km/h, mais vu qu’ils dépassent largement cette vitesse, ils se retrouvent plus au sud de leur trajectoire », résume Jean Serrat. Le nom respect des réglementations y est donc pour beaucoup dans ces histoires de trajectoires. Mais ce qui froisse le plus l’ancien pilote de ligne, c’est le « laisser-aller » des contrôleurs aériens vis-à-vis de ces « dérives ». « Rares sont les pilotes et les compagnies aériennes qui se font réprimander. Aux Etats-Unis ou en Suisse par exemple, il faut respecter la procédure quasiment au mètre près, sinon la sanction tombe immédiatement, fait remarquer Jean Serrat. En gros, le projet porté par la DGAC sur le sud de la Forêt de Sénart ne fait qu’officialiser les dérives constatées », tonne celui-ci.

Des propos que nuance fortement le président de l’AVEVY. « La DGAC n’a jamais affirmé qu’elle « ne fait qu’entériner un non-respect par les compagnies aériennes de la trajectoire initiale ». Il n’y a pas plus de « trajectoires illégales » puisqu’il n’y a aucune loi les définissant, informe Gérard Bouthier. La proposition de la DGAC est donc d’optimiser la procédure pour la faire correspondre au flux aérien actuel et donc à la trajectoire nominale. Il n’y a pas de nouveaux survolés, les virages en sortie de VPE restant sont identiques à ceux qui sont effectués aujourd’hui, soit plus ouverts. Depuis que nous enregistrons les trajectoires des avions, ils le font tous », confirme le président de l’AVEVY. S’agit-il donc d’un non-débat ?

Quelles solutions ?

Bien que la pratique de survoler la forêt de Sénart plus au sud que ne le fixe la procédure actuelle ne date pas d’hier visiblement, élus et riverains veulent faire changer les choses. « De nombreuses communes comme la mienne ont fait passer en conseil municipal une motion s’opposant au projet de modification de la procédure, assure Yann Petel, le maire de Saint-Germain-lès-Corbeil. Nous avons tous écrit à la DGAC par ailleurs ». Ainsi, Jean Serrat recense quatre issues possibles à ce dossier. « Il y a le statu quo, l’approbation des trajectoires de la DGAC, le fait d’imposer des montées rapides aux avions comme cela se fait aux Etats-Unis, ou bien d’orienter le trafic encore plus au sud sur une voie déjà très utilisée, mais qui survole des territoires plus ruraux ». Une solution qui aurait pu soulager une partie du bassin de vie de Sénart, certes, mais pour l’AVEVY, le survol de la forêt de Sénart est déjà une solution non négligeable. « Faut-il survoler des zones habitées ou non ?, se questionne son président. Il faut faire un choix  », ajoute celui qui rappelle que ce survol ne concerne « finalement que 50 à 65 aéronefs par jours ». Selon l’association, le projet porté par la DGAC aurait un avantage, celui de conserver un trafic concentré et non divergent. « Avec un trafic concentré, il n’est pas possible d’attribuer plus de décollages sur la plateforme. Actuellement, il y en a 38 par heure à son maximum. Avec cette modification de procédures, ils resteront à ce nombre. Si on était passé à un trafic divergent, son nombre aurait pu dépasser les 50 par heure ».

La solution avancée par Jean Serrat avec un couloir plus au sud (JL/EI)

La solution avancée par Jean Serrat avec un couloir plus au sud (JL/EI)

Bref, les débats continuent de faire rage autour de cette question si sensible du survol des avions au départ d’Orly. D’autant plus que la date butoir se rapproche à grands pas. Mais avant que la DGAC n’avalise ce projet, il faut que l’ACNUSA (Autorité de contrôle des nuisances aéroportuaires) rende un avis sur cette modification de procédure. « À l’heure actuelle, il n’y a toujours pas de date concernant la tenue de cette réunion », conclut Gérard Bouthier, dont l’association siège à l’ACNUSA.