Le mardi 13 septembre 2016 restera comme un jour noir pour la commune de Corbeil-Essonnes. Dans la même soirée, deux personnes ont été tuées par des tirs d’arme à feu. Deux faits divers a priori sans lien, qui ont plongé la ville dans un climat morose. Le lendemain, chacune des histoires est au centre des discussions. Dans une brasserie du centre-ville, on fait grise-mine. « Un collègue a été tué, ça m’a empêché de dormir cette nuit » assure la gérante des lieux. Vers 20h30 le mardi soir, un individu armé, et depuis recherché activement par les forces de police, pénètre dans le bar-tabac de la mairie, il fait feu sur le gérant, dont le décès est constaté à 21h30 par les secours. « Les premières investigations entreprises permettaient d’apprendre que l’auteur des faits, connaissance de la victime depuis huit ans, était venu au bar-tabac sur une moto volée » indique le procureur de la République Eric Lallement, qui détaille ensuite « un premier échange verbal » entre la victime et le tireur, puis « une empoignade (…) dans le bureau situé à l’arrière du comptoir ». C’est ensuite « délibérément » qu’il a fait feu avec son arme « à plusieurs reprises » sur le gérant du café, selon les premiers éléments de l’enquête, ouverte pour « homicide volontaire avec préméditation ». L’auteur des faits identifié par les témoins présents est toujours activement recherché, pour ce qui ressemble à un différent personnel entre les deux hommes, selon plusieurs proches de la victime.

Autre contexte et autre quartier. Mardi soir, toujours, cette fois à 22h, « les services du commissariat de police de Corbeil-Essonnes étaient sollicités par des riverains pour intervenir sur une rixe entre plusieurs jeunes hommes dans le quartier Montconseil » poursuit le procureur. Les forces de l’ordre sont prévenues qu’un individu circulant à moto « était détenteur d’une arme d’épaule ». S’en suit plusieurs altercations entre jeunes issus du quartier de Montconseil avec ceux originaires des Tarterêts. « Quelques instants plus tard, les policiers entendaient des détonations qui semblaient parvenir de la place René Pierre » rapporte Eric Lallement. En se rendant sur place, une patrouille de police parvient à stopper une voiture « dont les occupants semblaient vouloir quitter le quartier rapidement », et interpellent quatre personnes âgées de 19 et 20 ans. Ils découvrent aussi dans la véhicule « un pistolet automatique 11’43 » détaille le procureur. D’où proviennent les détonations, les policiers arrivés sur place découvrent « trois personnes blessées dont une grièvement ». Les deux blessés par arme blanche sont transportés à l’hôpital Sud-Francilien, le troisième, touché à la tête par arme à feu, est hélitreuillé à l’hôpital Mondor de Créteil. Son pronostic vital engagé le soir de la rixe, il décède le lendemain. Il avait 19 ans.

Le mercredi soir, une foule se presse devant l’Hôtel de Ville. 24 heures après les deux assassinats, la ville réunit une coordination de ses services et d’acteurs associatifs locaux, auxquels se joignent la préfète, le procureur, ou encore le directeur départemental de la sûreté publique. Les pouvoirs publics souhaitent réagir au climat de violence qui règne en ville, et trouver les voies de l’apaisement dans les tensions entre Montconseil et les Tarterêts. Le maire Jean-Pierre Bechter se dit d’abord « très triste de cet état de fait », et regrette de « n’avoir pas pu arrêter la guerre des quartiers ». Concernant les moyens mis à disposition par la ville et l’Etat, il assure qu’il est « difficile de faire plus », et déclare vouloir « tenter d’apaiser les tensions pour les prochains jours et semaines ». La préfète Josiane Chevalier, présente pour l’occasion, affirme ensuite que « la police nationale et la police municipale sont extrêmement présentes sur ces quartiers ». Elle souhaite maintenant que « les acteurs de terrain » s’impliquent pour atténuer les tensions.

Des propos aux lycée ou sur le net « qui enveniment les choses »

Signe de la gravité de la situation, les différentes autorités se veulent prévenantes avec les habitants et acteurs locaux, annonçant un renforcement du quadrillage policier aux entrées des Tarterêts et de Montconseil. Devant l’assemblée, le directeur de la police nationale de l’Essonne, le DDSP Luc-Didier Mazoyer donne des détails sur le travail de ses services dans la commune : « dans les bilans chiffrés, on voit que sur les secteurs Montconseil, Tarterêts et l’Ermitage, les affrontements se sont intensifiés depuis deux ans. On note beaucoup d’affrontements dans les transports, sur le secteur du lycée. Il y a quasi systématiquement des interpellations ». Selon lui, « ce sont des conflits pour la plupart de basse intensité, mais il y a parfois des épisodes plus marquants, avec un blessé grave à Montconseil. Les motifs sont stupides, extrêmement bêtes, sans jugement de valeur ». Il peut ainsi parfois s’agir à l’en croire de « propos à la sortie du lycée ou sur internet qui enveniment les choses ». Les forces de l’ordre qui étaient sur le secteur de Montconseil mardi soir « ont du faire face à une foule hostile » lorsqu’ils sont arrivés sur place indique le DDSP, en précisant que « les interpellations ont eu lieu au plus près du scénario ». Concernant l’intervention de ses collègues, il avoue qu’il est difficile « d’empêcher les gens de passer à l’acte, faire usage d’un fusil, c’est une demi-seconde », mais assure que ses services « seront très présents dans les prochains jours, sur les secteurs Montconseil et Tarterêts. Il y aura des contrôles des voitures, des piétons, des ouvertures de coffres ».

Jeudi soir, la police stationne à proximité du centre commercial des Tarterêts, comme à chaque bout du quartier de Corbeil-Essonnes

Jeudi soir, la police stationne à proximité du centre commercial des Tarterêts, comme à chaque bout du quartier (JM/EI)

106 fonctionnaires de police supplémentaires sont ainsi affectés à la commune durant quelques jours, ce qui avec les 50 policiers nationaux et 36 municipaux déjà présents porte à 192 les effectifs de police sur place, selon les chiffres de la préfecture. Le jeudi soir, plusieurs groupes de véhicules de police stationnaient par exemple en bas des Tarterêts, à proximité du marché, comme entre le lycée et le centre commercial du quartier. Ce déploiement de moyens suffira-t-il à calmer les choses ? C’est maintenant ce que ce demandent la plupart des Corbeil-Essonnois croisés depuis le double drame. « Ce qu’on craint surtout, c’est le retour de la guerre des quartiers » entend-on à de multiples reprises en ville. Et pour cela, le renforcement sécuritaire ne sera pas suffisant à lui seul sans un travail sur les racines des problèmes de la commune. Le DDSP en convient : « il faut arriver à faire cesser cette spirale infernale, y compris en faisant de la prévention. Il y a une plaie spécifique sur Corbeil-Essonnes, et même si on a d’autres lieux de violence dans le 91, là ce sont des gamins, qui ont passé un seuil extrêmement grave, pour quelque chose de futile. Si on interpelle l’auteur, on cherchera surtout à savoir, pourquoi on en est arrivé là ».

« On n’a pas envie de rester dans un environnement pareil »

Le deuil passé pour le jeune homme mort mardi soir à Montconseil, plusieurs acteurs associatifs et habitants du quartier cherchent à trouver la réponse à certains de ces maux. Le sujet était ainsi sur beaucoup de lèvres, jeudi soir lors d’une veillée d’hommage à la jeune victime, au sein de la Péniche, la salle municipale du quartier. Au micro de France Bleu 107.1, le président de l’amicale des locataires de Montconseil Habib Ben Abdeljelil appelle à l’apaisement et au recueillement : « il faut soutenir cette famille. Dans le quartier de Montconseil, tout le monde est choqué, surtout ceux qui ont vécu la scène de leur balcon, on n’arrive pas à comprendre, Corbeil-Essonnes ce n’est pas une grande ville, 40 000 habitants. Trois meurtres ce mois-ci, c’est trop, y en a assez de ces violences ». Fin août, un Sdf était retrouvé tué dans le vieux Corbeil. « Je me demande pour ceux qui sont concernés par des faits de violence si graves, quelles sont leurs aspirations, leurs alternatives, si ils se sentent soutenus ou trop découragés pour penser à un avenir serein et solide » indique dubitative, Mélissandre*, habitante du quartier, « des guerres de gangs qui se poursuivent sur des décennies, comment ? et pourquoi ? Comment des gens plus jeunes que nous n’ont pas reçu l’enseignement de leurs ainés pour ne pas risquer leurs vies qui commence à peine ». Comme d’autres, elle se questionne : « on n’a pas envie de rester dans un environnement pareil, que notre fille traverse un quartier où des balles (et pas de foot) se perdent, où elle sera moins en sécurité qu’autre part ».

Certains acteurs citoyens réfléchissent à une mobilisation des habitants pour contrer la violence. L’idée d’une marche blanche a été actée, mais après plusieurs échanges entre militants et la famille du jeune homme décédé, il a été décidé qu’elle se déroulerait vers les vacances de la Toussaint. « Il est plus sage de respecter les familles pendant qu’elles se recueillent, la marche blanche se mettra en route à partir d’octobre, les parents seront devant » explique Saïd Elhoujjaji, l’un des initiateurs de cet événement. Pour lui, le mot d’ordre sera « la solidarité avec les mamans endeuillées, la solidarité et le refus de la stigmatisation ». Cet acteur associatif de la commune « et père de trois enfants » veut que le maximum de personnes se responsabilisent : « il faut mettre fin à ces actes abominables, et stopper ce climat délétère, puis que l’on arrête de parler de cette ville en mal ». Une volonté partagée par de multiples habitants et acteurs locaux. Il fait peu de doute que la tâche sera rude pour résorber le mal profond qui caractérise Corbeil-Essonnes.

Réunion des acteurs locaux et des autorités mercredi soir dernier en mairie de Corbeil-Essonnes

Réunion des acteurs locaux et des autorités mercredi soir dernier en mairie (JM/EI)

Le printemps de Corbeil se réunit pour sa part le jeudi 22 septembre à 19h chez René au 72 rue Fernand Laguide, pour « réfléchir ensemble à comment créer ce lien qui manque tant dans cette ville abandonnée ».

*le prénom a été changé