En France, les fans d’athlétisme connaissent depuis longtemps Mélina Robert-Michon, la patronne du lancer du disque français, médaillée d’argent lors des Jeux olympiques de Rio. Mais une autre athlète bouscule depuis quelques mois la hiérarchie de la discipline : il s’agit de Pauline Pousse (Athlé 91).

A 28 ans, l’Essonnienne a décidé depuis peu de se consacrer à fond à sa carrière dans l’athlétisme. La tâche n’est pas facile, mais à force de travail et avec l’aide de ses proches, de ses soutiens, de son entraîneur Patrick Malliet et du Comité de l’Essonne, Pauline Pousse s’est invitée dans la cour des grandes. Essonne Info est allé à sa rencontre.

 

Essonne Info : Pauline, l’été se termine et ces derniers mois ont été plutôt intenses pour toi. Comment vas-tu ?

Pauline Pousse : Je suis fatiguée (rires) ! Très fatiguée mais ça va. Je suis heureuse de ma saison, de ce que j’ai fait. En termes de performances, il y a encore un petit peu de marge, mais je suis satisfaite de ce que j’ai fait. Avec mon coach (Patrick Malliet, ndlr), l’année dernière, on s’était fixé comme objectifs de faire plus de 62 mètres et de faire les Jeux olympiques. Les objectifs sont remplis à 100%, donc c’est que du bonheur.

En quelques mois, tu es passée de jets à 59 mètres à des jets au-delà des 62 mètres. Et tu penses qu’il y a encore de la marge !

Le fait d’être restée bloquée à 59 mètres l’année dernière s’explique par un fait simple : je travaillais (Pauline est kinésithérapeute, ndlr). Je valais déjà beaucoup plus, mais la fatigue physique et nerveuse – surtout nerveuse – liée au travail faisait que je n’arrivais pas à m’exprimer complétement en compétition. Je faisais des semaines entre 40 et 50 heures, il fallait courir pour aller aux entraînements. Cette année, je ne voulais pas risquer de rater mon rêve des Jeux. J’ai donc décidé de m’arrêter au 1er avril, quand les compétitions arrivaient, pour ne pas être parasitée par la fatigue liée au travail.

Le geste si particulier du lancer du disque (NB/EI)

Le geste si particulier du lancer du disque (NB/EI)

Les perf’ étaient attendues, elles se sont concrétisées cette année parce qu’il y avait un peu moins de fatigue. L’an dernier, j’avais déjà fait plusieurs fois plus de 60 mètres à l’entraînement. Ce n’était pas normal d’avoir une régularité de performances aussi hautes et de ne pas avoir de performances de pointe. J’avais une moyenne à 58,50/59. Normalement, j’aurais dû avoir des performances de pointe à 62/63. Pour atteindre ces distances, il faut un peu de réussite, être en forme, avec de bonnes conditions… Plein de petites choses qui, mises bout à bout, font gagner quelques mètres. Je ne voulais pas prendre le moindre risque cette année.

Un billet pour Rio ? « Ce n’était pas possible que ce soit vrai. Et pourtant, ça l’était ! »

Le 25 juin, lors des championnats de France à Angers, tu réalises les minimas pour Rio. Qu’as-tu ressenti à ce moment-là ?

Fiuh (rires) ! Ça a été très mélangé. Trois semaines avant, j’avais dit à mon coach que si je ne devais faire les minimas qu’une fois dans l’année, c’était le jour des championnats de France. Je suis arrivée hyper motivée mais je voulais aussi prendre du recul. Je me suis dit « Eclate-toi, c’est peut-être la dernière compétition pour réaliser les minimas, prend du plaisir ». Je fais un bon premier jet avec 60,80 mètres. Techniquement, ce n’était pas très abouti. Je me suis alors dit qu’il y avait moyen d’aller chercher très loin. Au deuxième jet, j’entends la foule qui crie; je me dis « Putain, il doit y avoir une perf »‘, mais ce n’était pas encore affiché sur le tableau. Je me suis dis « Pourvu que ce soit plus de 62 », je ne voulais pas que ce soit 61,80 ou 61,98. Et quand je vois le tableau afficher 62,68, il y a une sorte de soulagement, du bonheur, l’émotion qui monte.

Et pourtant, je me dis « C’est que le deuxième jet, tu peux faire mieux, essaie de rester dans ton concours et de contrôler toutes ces émotions ». C’était un peu paradoxal. Au final, je n’ai pas du tout réussi à me contrôler (rires) ! Mais en même temps, se dire que ça y est, je vais faire les Jeux olympiques…

L’essentiel était là, l’objectif était atteint !

A ce moment-là, je ne réalise pas encore. Je sais que je l’ai fait. Avec mon coach, on s’est pris dans les bras. Mes parents et beaucoup de gens autour pleuraient, tout le monde est venu me féliciter. Et en même temps, j’étais dans ce truc un peu abstrait. Tu te dis que tu l’as fait mais que tu vas te réveiller, que ce n’est pas possible que ce soit vrai. Et pourtant, ça l’était ! J’ai été sur ce petit nuage pendant un ou deux jours avant de descendre, de comprendre que c’était bien la réalité et qu’il allait falloir faire mes bagages pour Rio.

« Au Brésil, j’ai été déçue. J’aurais aimé ça plus grandiose »

Comment as-tu vécu ces deux semaines à Rio ?

Rio, ça a été plein de sentiments différents. Ce fut pas mal de déception par rapport à l’organisation et par rapport à ce qu’on nous disait des Jeux. En me basant que ce que les gens me racontaient et ce que je m’étais imaginé, j’ai été déçue. Beaucoup d’athlètes m’ont confié que Rio n’a pas été à la hauteur sur plein de choses : le village olympique n’était pas fini, la nourriture n’était pas ce qu’il y avait de meilleur contrairement aux éditions précédentes. Chez nous, une seule douche sur trois fonctionnait.

L’organisation était aussi décevante. C’était hyper compliqué pour s’entraîner, pour se déplacer en transports… et le fait que les stades soient aux trois-quarts vides. Je m’étais fait une image, de rentrer dans le stade olympique le jour de ma compét’ dans un stade blindé. Là… En athlétisme, le stade n’était plein que pour Usain Bolt. Je concourais un soir sans Usain Bolt à l’affiche, mais c’était quand même une grosse soirée avec la finale de la perche, les séries du 110 mètres haies, la finale du 800 mètres… Je comprends aussi que les prix étaient très élevés pour les Brésiliens, mais c’est dommage. Les prix auraient été plus bas, pas mal de gens auraient pu venir. Pour tout le monde, ç’aurait été beaucoup plus sympa.

Qu’est-ce qu’on ressent quand on est à Rio pour les JO, avec toute la délégation française ?

On peut se sentir petite fille. Je me sentais petite à côté d’un mec comme Teddy Riner ou d’une fille comme Mélina Robert-Michon qui a fait ses cinquièmes JO. On se sent petit et admiratif. Mais je me disais que j’étais avec eux. Quand même quoi ! C’était un double sentiment : la fierté d’être là et de réaliser mon rêve d’athlète, et d’un autre côté j’aurais aimé ça plus grandiose.

Parlons de ton concours. Ça n’a pas été facile : le 15 août, il pleuvait, il y avait du vent, tu lançais en deuxième position et tu n’as pu vraiment défendre tes chances que sur ton 3e et dernier jet (58,98 mètres)…

C’était la tempête. Le concours a été arrêté une demi-heure par la pluie. J’en veux un peu à l’organisation parce que tu te dis que ça n’a pas été juste. Sachant que trois jours après, une autre course a été recourue, je me suis dit que nous aurions pu relancer aussi. Ce n’était pas juste par rapport aux filles dans le deuxième concours qui ont eu un plateau quasiment sec et qui ont pu faire trois jets à fond; nous, on n’a pu faire qu’un seul jet à fond en fait.

Dans quelques instants, ce disque va être envoyé à plus de 50 m (NB/EI)

Dans quelques instants, ce disque va être envoyé à plus de 50 m (NB/EI)

J’ai l’habitude de lancer sur des plateaux mouillés. J’ai presque eu le regret de voir le concours s’arrêter. J’aurais préféré qu’on continue sous la pluie parce que je me savais capable de sortir 58/59 comme ça, alors que d’autres n’y seraient pas arrivées. En arrêtant le concours, on avantageait celles qui n’aiment pas lancer sous la pluie. Après, ce sont les circonstances. C’est comme ça.

« Mélina Robert-Michon me conseille sur plein de choses. Elle fait en sorte de te faire avancer »

En plus, ta marque a failli suffire car les autres concurrentes n’ont pas été très à l’aise non plus. Tu termines 13e, la place la plus rageante, au pied de la finale…

La place de l’idiote ! J’aurais pu passer en finale. Quand je vois que ça passe à 60,20 mètres, je me dis que j’avais vraiment les moyens. J’étais plus forte physiquement qu’aux championnats de France. Il y a un petit regret, mais avec le recul, je me dis que j’arrivais avec la 19e performance d’engagement et je finis 13e. J’ai donc quand même répondu présente. Avec ces circonstances, j’ai quand même fait quelque chose de pas mal.

L’autre française, Mélina Robert-Michon, a répondu présente : elle a décroché la médaille d’argent en battant au passage le record de France qu’elle détenait déjà (66,73 mètres). Tout ça à 37 ans lors de ses cinquièmes JO ! Ça doit donner envie de faire pareil ?

Oui ! C’est sûr que gagner une médaille européenne, une médaille mondiale et une médaille olympique, ça donne envie. Mélina, je ne la prends pas comme un exemple. Quand j’ai commencé le disque, elle avait déjà fait ses premiers JO (en 2000 à Sydney, ndlr). Je la regardais avec des yeux admiratifs. Maintenant, c’est plus une amie. Elle me conseille sur plein de choses. Mais je ne la prends pas comme un exemple. J’ai dû mal à être « groupie » (rires) ! Et puis, on n’a pas la même technique, tout simplement. Elle lance les pieds au sol alors que je lance en sautant en final.

Ce qui est sympa, c’est que Mélina n’est pas avare en conseils. Elle fait en sorte de te faire avancer. On a plus cette relation d’émulation. On s’entend très bien. Elle est contente car c’est la première fois qu’en France, une fille vient « la faire chier ». On en rigolait à Angers quand je suis passée devant elle avec mes 62,68 : c’était la première fois depuis très longtemps (Robert-Michon l’a finalement emporté sur son ultime jet). Elle a encore de la marge par rapport à moi. Quand elle « s’énerve », elle peut facilement faire 63/64, alors que moi, pour y arriver, je dois être au top du top. Mais petit à petit, je me rapproche, je la « fais chier » de plus en plus, donc j’ai l’espoir un jour avant que l’une de nous arrête de la battre; ce serait pas mal, une belle ligne dans ma carrière (rires) !

« J’ai envie de devenir professionnelle. J’espère que ce sera possible »

A quoi ressemble l’entraînement des spécialistes du lancer du disque ?

Le lancer de disque, c’est très complet. On pense souvent que seuls les bras travaillent alors que pas du tout. Il faut de la force dans les jambes, d’où vient l’inertie. Et pour transmettre l’inertie des jambes au bras, il faut de bons abdos. L’entraînement est à base de beaucoup de musculation de tous types. Moi, je fais beaucoup de travail dynamique. Je sais que Mélina fait peu de muscu classique. Elle se concentre beaucoup plus sur le renforcement autre, mais toujours sur le même principe. Il faut renforcer les jambes, être très forte côté gainage et souplesse.

Et en plus de tout ça, il faut rajouter des heures et des heures de technique. C’est très subtil. Un petit truc de rien du tout, un placement de pas grand-chose, un retard de 5 centimètres, et c’est des fois 4 ou 5 mètres de différence au bout. C’est hyper technique, et ça met longtemps à s’apprendre et à s’apprivoiser. C’est le principe du ressort que tu tends au maximum et qui revient le plus vite possible. Le lancer de disque, on a l’impression que ça consiste à seulement mettre une baffe, alors que pas du tout.

Qu’envisages-tu pour la saison prochaine ?

Le lancer de disque n’est pas une discipline qui rapporte beaucoup d’argent, sauf quand on commence à faire des podiums internationaux. Mélina a la chance d’être professionnelle, d’avoir des sponsors, de faire partie de la Ligue nationale d’athlétisme. Pour le moment, ce n’est pas mon cas. J’ai envie de devenir pro l’année prochaine. J’espère que ce sera possible. Il faut négocier, trouver de l’argent auprès d’entreprises, de la Fédération. Ce n’est pas gagné, mais j’ai envie de voir ce que je peux donner en étant professionnelle pendant toute une saison. L’avenir nous le dira.

« En 2017, j’espère être finaliste des Mondiaux »

Et côté compétition ? En 2017, il y aura les Mondiaux à Londres notamment. Et dans quatre ans, de nouveaux JO à Tokyo !

Je ne pense pas à Tokyo parce que c’est trop loin. Les gens ne se rendent pas compte de tous les sacrifices qu’il faut faire d’un point de vue physique, mais aussi côté famille, amis… Si c’était facile et qu’il suffisait de s’entraîner deux mois pour faire les Jeux, il n’y aurait pas de soucis. Mais ce sont des week-ends avec mon chéri reportés parce que je dois m’entraîner, ce sont des vacances impossibles à prendre pour la même raison… On voit le côté sympa des athlètes qui vont faire des stages à l’étranger et faire des compét’, mais on ne voit pas toujours le travail derrière. Tout ça, c’est pesant à la longue. Je n’ai plus 20 ans, donc commençons déjà par une saison supplémentaire. Après, je ne sais pas. Il y a aussi des envies de maternité. Je me projette sur la prochaine année, puis on verra.

Mais si j’arrive à être professionnelle, l’objectif pour l’année prochaine est clair : j’espère être finaliste aux Mondiaux. On dit que lorsqu’on arrête de travailler, on gagne en moyenne trois mètres. Cela peut m’amener à un record à 64/65. Si j’y arrive le jour des championnats du monde, on peut rêver. Mais déjà, être finaliste, ce serait exceptionnel vu la densité du niveau mondial.