Et voilà, on y est. Dans l’esprit de beaucoup de jeunes essonniens, ce jeudi 1er septembre coïncide avec le jour de la tantôt attendue, tantôt redoutée, rentrée des classes. En effet, à partir de cette semaine, plus de 275 000 jeunes scolarisés de la maternelle au BTS vont intégrer leur nouvelle classe dans le département. Parmi eux figurent 150 000 écoliers qui sont attendus dans les désormais 841 écoles que compte l’Essonne. Ces milliers d’écoliers essonniens découvrent aujourd’hui leur nouvelle classe, leurs nouveaux camarades, renouent avec leur cour de récréation, la cantine… Bref, ils vont reprendre un rythme qu’ils ont laissé de côté pendant deux mois. Un « rythme », c’est d’ailleurs le bon mot ! Car deux ans après la généralisation de la réforme et la mise en place des fameux rythmes scolaires, c’est maintenant l’heure d’en tirer les premiers enseignements. Un bilan quelque peu mitigé à l’échelle du département, à l’image de son application tantôt voulue, tantôt refusée.

Les « maires récalcitrants » n’ont pas totalement jeté l’éponge

En 2012, il s’agissait d’une des déclarations politiques qui avaient fait couler le plus d’encre. Voulue par le premier gouvernement de Jean-Marc Ayrault, cette réforme refondant les rythmes scolaires a été initiée par le ministre de l’Éducation Vincent Peillon en mai 2012, avant d’être publiée le 24 janvier 2013 sous la forme d’un décret. « Le but est simple, commente le directeur académique Lionel Tarlet. C’est une organisation pédagogique qui a été souhaitée dans l’optique de faire progresser tous les écoliers. Le tout en aménageant la scolarité des enfants en composant des semaines cohérentes ». L’aménagement de ces rythmes pouvait se faire dans les communes dès la rentrée 2013. Celles souhaitant plus de temps pour la concertation se voyaient accorder un délai d’un an pour en faire autant. En Essonne, seules dix communes avaient choisi de mettre en place ce décret dès la rentrée 2013. Pour les autres, soit elles mettaient en place les rythmes, soit elles entraient en résistance. En effet, la rentrée 2014 avait été le théâtre de plusieurs manifestations de maires, ne voulant pas appliquer cette réforme au sein de leur commune. Cadenas aux portails ou même serrures changées pendant la nuit précédant la rentrée, les scénarii avaient été nombreux pour ce premier mercredi travaillé par les écoliers. Mais après un mois de combat, les choses étaient rentrées dans « l’ordre » par la force des choses. Le Tribunal administratif de Versailles leur avait ordonné de rouvrir les portes des écoles le mercredi.

Deux ans après, toutes les villes de l’Essonne appliquent aujourd’hui ce décret. « Sur le département, on a 180 communes avec écoles, et on a des 180 projets éducatifs de territoire (PEDT) que chaque municipalité a travaillé », se satisfait Lionel Tarlet, même si du côté des maires récalcitrants au projet, on n’a pas bougé d’un iota. « Je suis toujours hostile à cette réforme, lâche Jean-Marie Vilain, le maire de Viry-Châtillon. À mon sens, ce n’est pas la meilleure des solutions pour apprendre dans de meilleures conditions. Mais bon, nous avons quand même mis en place des activités périscolaires à cet effet ». Même constat pour son homologue et voisin de Savigny Éric Mehlhorn. Ce dernier avait fermé ses écoles avec des chaînes et des cadenas. « J’ai fait partie des rebelles, se rappelle l’édile. Je le suis toujours un peu ».

Une manifestations d'élus avaient eu lieu le premier mercredi travaillé à la rentrée 2014. (MM/EI)

Une manifestation d’élus avaient eu lieu le premier mercredi travaillé à la rentrée 2014. (MM/EI)

Idem à Massy ou encore à Janvry. Dans cette dernière, Christian Schœttl qui était devenu la voix des maires indignés contre cette réforme exprime son mécontentement sur le sujet. « On nous demande de faire un certain nombre d’activités en plus avec des cotisations en moins. On nous parle de rythmes scolaires et d’intérêts de l’enfant, mais en même temps on nous dit qu’il faut garder une semaine de vacances pour les sports d’hiver… On est dans le discours, pas la réalité », grogne-t-il. Pour sa part, Francis Chouat le maire d’Évry, convaincu des bienfaits des rythmes scolaires, se réjouit qu’aujourd’hui « personne ne demande à ce qu’on revienne sur la réforme. C’est donc un acquis », note-t-il.

Des activités périscolaires de qualité pour tous ?

Par conviction ou par « force », les rythmes scolaires ont donc été appliqués. Chaque commune a mis en place des horaires différents, mais aussi des activités périscolaires propres à elles-mêmes. Le panel est plus ou moins large par endroits. « Nous proposons aux enfants quatre parcours d’activités par jour, affirme David Ros, le maire d’Orsay. Et tous les trois mois, on repart sur de nouveaux cycles ». Le cas est à peu près similaire à Évry ou à Epinay-sous-Sénart notamment. Dans cette dernière, pléthore d’activités sont proposées. « Nous proposons des cours de couture, de langues, de théâtre, des disciplines artistiques, culturelles, ou encore sportives, assure l’adjointe en charge de l’enfance, Aurore Bayere. Dans la plupart des cas, nous faisons appel à des associations locales. Les enfants, les acteurs locaux et nous, nous y trouvons donc notre compte », se félicite cette dernière.

Dans d’autres villes, le catalogue d’activités est plus restreint, quelques fois par contrainte. « Le problème c’est que dans une zone rurale comme Janvry, il est très difficile de faire un certain nombre d’activités », déplore son maire Christian Schœttl.

Dans d’autres cas, c’est à cause de choix politiques que le nombre d’activités est restreint. « Ici, nous faisons de la garderie ‘’plus’’, avoue Éric Mehlhorn, maire de Savigny. On ne propose pas d’activités particulières comme ailleurs. Nous avons tout de même dû faire des recrutements d’animateurs pour encadrer les enfants durant ces temps ».

Quelques communes avaient posé des cadenas en 2014. (MM/EI)

Quelques communes avaient posé des cadenas en 2014. (MM/EI)

Ainsi, il y a vraiment des disparités importantes selon les endroits. La qualité des activités n’est donc pas la même, mais le directeur académique ne s’arrête pas à ce fait. « Il y a toujours eu des inégalités. Cette réforme ne va pas les éliminer, mais elle fait en sorte de les réduire, confie-t-il. Rien n’est inutile et c’est parfois dans les communes sans grands moyens financiers qu’il y a les plus belles choses qui se passent. L’argent ne fait pas tout ».

Des propos que le représentant du SNUipp 91, Emmanuel Cabiran, ne partage pas forcément. « En terme de qualité pour tous, cela reste à voir. Mais ce qui m’inquiète le plus, c’est que certains collègues vont préconiser de faire plus de français et de mathématiques au détriment d’autres matières comme les arts ou l’EPS qui seront réservées aux activités périscolaires. Or, c’est le rôle de l’école d’ouvrir à la culture ou aux sports de manière plus générale », indique Emmanuel Cabiran. Certains maires qui ont peur de faire doublon avec l’enseignement des professeurs ont trouvé la parade. C’est le cas de Christian Schœttl à Janvry. « Nous avons mis en place des activités carencées par l’Education nationale comme des cours d’anglais ou le sport ».

Un second problème taraude cependant Emmanuel Cabiran. « Les activités sont de plus en plus payantes. On est à quasiment 50% de communes qui sont payantes. Cela est problématique pour les familles les plus modestes. Dans ce cas-là, on est loin de la qualité pour tous ».

Des rythmes adaptés ?

À chaque ville ses activités périscolaires et à chaque commune ses rythmes. D’ailleurs permettent-ils  à tous les élèves d’acquérir les connaissances dans de bonnes conditions ? Là encore, la question fait débat. « C’est une bonne question, lâche Vincent Delahaye, maire de Massy. Ce qui ressort souvent de la part des profs et des parents, c’est que les enfants sont plus fatigués qu’avant la mise en place de la réforme ». Un constat partagé dans de nombreuses communes essonniennes. « On ne peut que constater et en particulier chez les plus petits, un état de fatigue incontestable et constant alors que les nouveaux temps de l’école devaient justement générer leur mieux-être », fait remarquer Vanessa Capelo, maire-adjointe de Viry-Châtillon, en charge de la vie scolaire. Le cas de figure se retrouve même dans des communes globalement satisfaites de l’application des rythmes scolaires, comme à Epinay-sous-Sénart. « C’est une réforme qui devait raccourcir les journées, mais dans notre commune, on est passé d’une fin de journée fixée à 16h30 à une fin pour 17h30, avec la mise en place du périscolaire », renseigne Aurore Bayere, maire-adjointe à Epinay-sous-Sénart.

Des propos confirmés par le représentant du SNUipp 91. « Cette très grande fatigue des enfants en fin de semaine se matérialise souvent par de l’absentéisme le samedi matin, quand l’école est ouverte, ou bien le mercredi matin, fait état Emmanuel Cabiran. Cinq matinées d’apprentissage et le périscolaire où certains n’allaient pas avant provoquent une grande fatigue ».

Pour sa part, Lionel Tarlet, le directeur académique de l’Essonne tente de relativiser cette fatigue. Pour lui, comme pour d’autres maires, comme ceux d’Évry ou d’Orsay par exemple, la fatigue proviendrait du cadre familial. « La fatigue n’est pas toujours imputable à l’école. L’école est fatigante, certes, mais des fois, les enfants sont fatigués le matin, car ils ont regardé un film en famille ou qu’ils sont sortis en semaine. Toutes les familles n’ont pas encore intégré le rythme. Des rythmes validés par les chronobiologistes d’ailleurs ». À l’inverse, Emmanuel Cabiran se sert de ces mêmes chronobiologistes pour avancer une autre idée. « Chez les chronobiologistes, il y a quelque chose qui fait consensus : le fait d’avoir un rythme régulier. Sinon, l’enfant qui n’arrive pas à se caler à un rythme entretient sa fatigue ».

Bref, même deux à trois ans après l’adoption de ces rythmes, ils sont encore loin de faire l’unanimité. « Pour avoir une vraie expertise scientifique et objective, il faut au moins attendre dix ans pour tirer ce qu’elle aura apporté aux enfants », précise Lionel Tarlet. Il ne reste donc plus que sept ans à attendre pour les plus pressés d’entre vous.