En cette fin juillet, c’est bientôt l’épilogue du Tour de France. Alors qu’il reste encore trois étapes, la course semble promise au Britannique Christopher Froome, confortablement installé en tête du classement général depuis près de deux semaines. Ce cru 2016 n’aura pas laissé longtemps la place au suspense. Ces dernières étapes alpestres inverseront-elles la donne ? Difficile d’y croire tant le sujet de Sa Majesté a survolé, et survole toujours l’épreuve.

D’ailleurs, rares sont les Tours qui se sont joués sur la dernière étape. Les mordus de vélo ont toujours en mémoire l’une des défaillances les plus improbables et les plus frustrantes de l’histoire du cyclisme, quand en 1989, l’Américain Greg LeMond dépossède Laurent Fignon, alors porteur du maillot jaune, après un dernier contre-la-montre mémorable. Les plus anciens pourront se rappeler d’un exploit similaire. Il y près de 70 ans maintenant, un coureur faisait basculer le Tour lors de la dernière étape. Il s’agit de Jean Robic. Bien que Breton d’origine et de caractère, celui-ci a vécu les dernières années de sa vie en région parisienne. Il est aujourd’hui inhumé dans une commune essonnienne, celle de Wissous dans laquelle il a brièvement habité.

Jean Robic a brièvement habité à Wissous (JL/EI)

Jean Robic a brièvement habité à Wissous (JL/EI)

Quand on parle cyclisme en Essonne, beaucoup pensent à la famille Gallopin, souvent sur le devant de la scène notamment grâce à Tony, qui collectionne les bouquets de vainqueurs. Certains pourraient penser à la fratrie des Turgis, très prometteuse, ou encore à l’ancien champion de France sur route, aujourd’hui retraité, Dimitri Champion. Mais qui aurait pensé à Jean Robic ? Difficile de savoir que celui-ci est enterré en Essonne. Retour donc sur la carrière de cet homme de petite taille – il ne dépassait guère le mètre cinquante-sept – qui a marqué l’histoire du cyclisme français et mondial.

 

Vainqueur du Tour sans jamais porter le maillot jaune

Pourtant, la carrière de celui qu’on surnommait alors Biquet, à cause de son caractère bien trempé, a bien failli ne jamais voir le jour. En effet, celui qui est originaire de Bretagne, a débuté ce qui allait devenir une longue carrière en pleine période de troubles. C’est à la fin des années 1930 et dans le début des années 1940 qu’il fait ses armes sur les quelques courses amateurs qui subsistent sur le territoire français pendant la guerre. Mais celui qui vit quelque temps sous la menace du célèbre STO, comprenez service du travail obligatoire, va finalement entamer une carrière professionnelle en 1944. Une carrière forte en émotions.

Et c’est sur les routes du premier Tour de France d’après-guerre, en 1947, que Jean Robic va passer à la postérité. Cette course déjà si populaire est alors patiemment attendue par tout un peuple depuis sa dernière édition en 1939. À cette époque, deux générations s’affrontent. D’un côté, les anciennes gloires d’avant-guerre dont fait partie le Provençal René Vietto. De l’autre, la jeune garde à laquelle appartient Robic, conduite notamment par Géminiani.

L’épreuve commence plutôt mal pour Robic, car dès l’issue de la deuxième étape, il est quinzième au classement général, à plus de onze minutes du maillot jaune, René Vietto. Tout au long des étapes suivantes, il va n’avoir de cesse de reprendre ce temps perdu. Dans un premier temps, cela va lui sourire, puisqu’il remporte rapidement deux étapes et fait un sérieux rapproché au général. Mais la fin de la traversée des Alpes s’apparente au calvaire pour celui qu’on appellera bientôt Tête-de-Cuir, en référence au casque de cuir qu’il portait. Jean Robic accumule les défaillances tant physiques que mécaniques, si bien qu’il possède un retard sur le maillot jaune de plus de 23 minutes avant le passage dans les Pyrénées. Mais c’est là qu’une partie du mythe Robic va s’écrire. Parti seul en montagne, il franchit le col de Peyresourde, puis l’Aspin, le Tourmalet et l’Aubisque pour arriver en vainqueur à Pau. Un exploit rarement réalisé par la suite.

Replacé au général en occupant la troisième place, le petit Breton ne possède plus que trois minutes de retard avant la dernière étape sur l’Italien Brambilla, alors leader. Très remuant sur les étapes précédentes, celui-ci lance l’estocade à plus de 110 km de l’arrivée. En se servant des rampes de la côte de Bonsecours (ça ne s’invente pas !) à Rouen, Jean Robic dépose le maillot jaune et file vers Paris avec un petit groupe. Grâce à cette ultime attaque, il remporte le Tour de France avec près de 4 minutes d’avance sur son nouveau dauphin, Édouard Fachleitner. Il devient ainsi le seul coureur à ce jour à gagner la mythique épreuve sans jamais avoir porté le maillot jaune.

Un champion inhumé à Wissous

Cette précieuse tunique, Biquet réussira à la porter bien des années plus tard, en 1953. Toutefois, il ne parviendra pas à rééditer son exploit de 1947, la faute notamment à la star de l’époque, un autre Breton, Louison Bobet. Même s’il ne remporte plus la Grande Boucle après 1947, il va tout de même se rattraper sur les victoires d’étape. Au total, il va en capitaliser six sur les routes de France, souvent obtenues en montagne d’ailleurs.

La tombe de Jean Robic à Wissous (JL/EI)

La tombe de Jean Robic à Wissous (JL/EI)

Concernant la suite de sa carrière, Jean Robic va collectionner les places d’honneur, plus que les bouquets de vainqueur. Souvent placé, ce dernier va se signaler sur les plus grandes courses du calendrier, comme Liège-Bastogne-Liège, la Flèche Wallone, Milan-San Remo ou encore sur les routes du Critérium du Dauphiné libéré où il accumule les tops 10. Également à l’aise en cyclo-cross, il décroche ainsi le titre de champion du monde de la discipline en 1950.

Bref, c’est une carrière bien remplie que ce champion arrête en 1961 à l’âge avancé de 40 ans. À l’image de sa carrière, l’ancien coureur va avoir connaître une vie pleine de rebondissements, mais qui se termine sur un destin funeste. Après avoir tenu une brasserie dans Paris, il trouve accidentellement la mort dans la nuit du 5 au 6 octobre 1980. Alors qu’il était invité à une réunion d’anciens professionnels en Seine-et-Marne, le vainqueur du Tour de France 1947 se tue au volant de son véhicule sur le chemin du retour à proximité de Claye-Souilly dans un accident de voiture. Il est ainsi enterré auprès de sa mère à Wissous, ville qu’il a brièvement habitée. Aujourd’hui, outre une rue qui porte son nom, la commune organise le « souvenir Jean Robic », une compétition de cyclo-cross, en référence à son titre mondial. De quoi faire entrer le seul « Essonnien » vainqueur du Tour de France dans la mémoire collective.