Cela fera bientôt un mois. Bientôt un mois et les stigmates sont encore bien visibles dans certains secteurs de l’Essonne. Par endroits, on s’affaire encore à nettoyer les berges des rivières, brunies par des couches de sédiments séchés. On arrive ainsi à deviner avec les traces laissées par l’eau sur les murs, la hauteur ahurissante de ces différentes crues. Car il faut remonter assez loin dans le temps pour retrouver un épisode de crue aussi fulgurant. 1982 pour la Seine, avec des niveaux égalés, voire dépassés selon les endroits. 1978 pour l’Yerres. Plus loin encore pour l’Yvette. Bref, il faut remonter à un temps que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître, comme le dit la chanson.

Au total, 115 communes ont été touchées par ces intempéries et ces crues survenues fin mai. Les préjudices ont été estimés à plus de 19 millions d’euros pour les collectivités territoriales essonniennes, dont au moins 7 millions rien que pour le Conseil départemental. « Et ce ne sont que les premières estimations », lançait d’ailleurs il y a quelques jours la nouvelle préfète de l’Essonne, Josiane Chevalier, convaincue que cette estimation va gonfler au fil des semaines.

Près d’un mois après cette période de crise, quels enseignements peut-on tirer de ces tragiques évènements ? Que peut-on faire pour éviter que ces évènements ne se réitèrent ?

Renforcer la vigilance sur les affluents

« Pour l’instant, il est encore trop tôt pour le dire ». Cette phrase est presqu’une réponse générique, reprise par la quasitotalité des acteurs ayant agi durant cette période de crise. Les collectivités territoriales, les syndicats de gestion des cours d’eau ou encore les services de l’Etat en sont à la phase du retour d’expérience. Pourtant, bien que cette phase ne soit pas encore totalement arrivée à son terme, certains évoquent déjà des axes de réflexion. C’est le cas de la préfète de l’Essonne. Selon elle, un chantier devra être débattu rapidement. Il s’agit de l’attention portée au réseau des rivières. « Pour la Seine, il y a une surveillance accrue. À l’inverse, il n’y a pas assez de surveillance sur ses nombreux affluents. On peut vraiment travailler sur ce point pour être plus réactif et efficace », commente Josiane Chevalier. Des critiques que les différents syndicats de gestion des eaux entendent, même si ceux-ci rappellent que leurs services opèrent déjà au quotidien sur leurs secteurs. « Une trentaine de personnes travaillent sur ce réseau chaque jour, et ils ont fait du très bon travail pendant cette période de crise, répond Jean-Marc Bouchy, directeur des services du SIVOA, qui gère l’Orge aval. Toutefois, il faut que nous nous améliorions sur nos connaissances hydrauliques, concède-t-il. Il faut que nous comprenions mieux ce phénomène de crue, ainsi que les temps de transfert entre les rivières que nous ne maîtrisons pas encore à la perfection ». Un constat partagé par de nombreux autres syndicats de gestion des eaux notamment par le SIAHVY (Yvette). « C’est une crue exceptionnelle que nous avons vécu douloureusement, note Michel Barret, président du syndicat. C’est un épisode supérieur à une crue cinquantennale. Elle servira dorénavant de référence pour nos études ».

Afin de pouvoir améliorer cette gestion, certains avancent l’idée de rassembler une partie des syndicats de gestion des eaux d’un même bassin. C’est le cas de Xavier Grillo, directeur du service rivière et milieu naturel du SIARCE qui gère la rivière Essonne. « Au Siarce, nous contrôlons l’Essonne en amont de Boulancourt dans le 77 jusqu’à son embouchure à Corbeil-Essonnes. Il serait mieux de pouvoir également gérer au sein d’un même établissement ses principaux affluents. Dans notre cas, il faudrait fusionner le syndicat qui gère l’Essonne et celui qui agit sur la Juine », argumente Xavier Grillo. Celui-ci souhaiterait voir la création d’un établissement public d’aménagement et de gestion de l’eau, dit EPAGE, afin d’améliorer la gestion au niveau, la remontée des informations et donc la prise de décisions.

 

Être de meilleurs communicants

Outre cette surveillance pointée du doigt par la préfète, cette dernière souhaite ainsi améliorer la communication autour de ces évènements. « Il ne faut pas hésiter à mobiliser les acteurs et même les habitants sur ces questions, lance Josiane Chevalier. Des brochures avec des informations sur ce qu’il faut faire en cas de crue pourraient être imprimées et distribuées à cet effet à la population ». Une chose que va tenter de faire le SyAGE, le syndicat qui gère l’Yerres, mais par le biais de son site internet. « Nous nous sommes rendu compte que la population a totalement perdu la notion de la crue. C’est pourquoi nous allons poursuivre notre campagne de mobilisation sur la vallée de l’Yerres auprès des habitants. Ces derniers peuvent s’inscrire sur notre site pour être informés en temps réel », affirme Jean-Baptiste Ferrero, du SyAGE.

Il est nécessaire d’associer les riverains, mais encore faut-il savoir communiquer entre les différents acteurs. « Les élus ont été avertis même pas une heure avant l’arrivée de l’eau. Dans ces circonstances, comment peut-on alerter au mieux les administrés », peste la députée Maud Olivier, à propos de la montée subite de l’Yvette. Des propos relayés notamment par le maire d’Orsay, David Ros. « Le phénomène météorologique a été tellement intense que les barrages ont été rendus totalement transparents. Nos équipements sont prévus pour une crue qui survient tous les vingt ans, mais là, c’était du niveau d’une cinquantennale, se justifie Séverine Collomb, chef de service au SIAHVY. Une fois que les bassins sont saturés, ils se déversent rapidement dans la rivière et il est difficile pour nous d’agir ».

Les niveaux de 1910 et de 1924 n'ont pas été battus, encore heureux (JL/EI)

Les niveaux de 1910 et de 1924 n’ont pas été battus, encore heureux (JL/EI)

Que mettre en place sur les cours d’eau ?

Les PPRI, comprenez plans de prévention du risque inondation « seront notamment revus et ajustés si nécessaire », assure la préfète. Cette dernière aimerait également voir, quand cela est possible, la création d’ouvrages sur les cours d’eau. « Il va falloir identifier des espaces pour savoir s’il est possible de créer de nouveaux bassins de rétention ou d’autres ouvrages », insiste Josiane Chevalier. Depuis quelques jours, les différents syndicats de gestion des eaux réfléchissent sur ces questionnements. Une chose semble sûre, il ne devrait pas y avoir d’autres barrages ou bassins de rétention d’eau. « On ne peut pas imaginer des barrages pharaoniques. Avant d’avoir un impact sur une crue, cela se répercutera fortement sur les impôts », constate Jean-Baptiste Ferrero du SyAGE.

Ainsi, la majeure partie des syndicats mise sur l’identification et le recensement de zones humides pouvant être inondées en cas de crue. « Ce sont surtout des zones de forêts ou de prairies, informe Jean-Marc Bouchy, du syndicat de l’Orge, le SIVOA. Nous pouvons peut-être augmenter la capacité de certains bassins de rétention, mais nous allons certainement plus nous tourner vers l’identification des zones à inonder ». Même constat pour son homologue en charge de la gestion de l’Essonne. « Nous avons cette chance de bénéficier de nombreuses zones de marais. Cela a évité à Corbeil-Essonnes d’être gravement inondée, relate Xavier Grillo. Dans un cas comme le nôtre, ce serait dommage de ne pas se servir de ce que la nature met à notre disposition. Nous allons donc étudier comment optimiser ces espaces naturels en vue d’une nouvelle crue ». Du côté de l’Yvette, la priorité va être également de chercher des espaces comme ceux-ci. « Notre objectif d’ici cinq ans est de pouvoir trouver des espaces qui absorbent 300 000 à 400 000 m3 d’eau. Ce serait déjà un grand pas », avance Michel Barret, président du SIAHVY.

La situation est quelque peu différente pour l’Yerres. Cette dernière traversant plus de zones urbanisées que l’Essonne, l’Orge ou même l’Yvette. « Dans la Vallée de l’Yerres, presque tout est urbanisé. Il est quasiment impossible de mettre ce genre de dispositif en place », confie Jean-Baptiste Ferrero du syndicat de l’Yerres. Du côté de l’Yvette, on a trouvé quelques solutions. « Nous allons travailler sur de la renaturation, annonce le président du SIAHVY, Michel Barret. Cela signifie qu’on supprime des clapets, qu’on rend les berges plus naturelles, car on y supprime le béton ». Autre technique mise en place par le syndicat de l’Yvette : la révision du gabarit hydraulique. « Sur l’un des affluents de l’Yvette, la Mérantaise, on a revu sa trajectoire et son débit. Après travaux, nous avons permis à cette rivière de passer d’un débit de 3m3 par seconde, à 8m3. Ce qui a très bien fonctionné et évité que Gif soit inondée par cet affluent », se félicite Michel Barret.

Repenser le système d’assainissement

Éviter les inondations passe donc vers une meilleure gestion, quand cela est possible, des cours d’eau essonniens. Mais certaines communes ont été inondées par la montée des rivières d’une part, mais parfois aussi par le refoulement des réseaux d’assainissement d’autre part. C’est notamment le cas de la commune de Viry-Châtillon. « Après le retrait des eaux de la Seine ou encore de l’Orge, nous avons eu à faire face à de nombreux refoulements d’égouts. Il faudra avoir des discussions avec le SIVOA pour endiguer ce problème », expliquait il y a peu Jean-Marie Vilain, le maire de la commune. Une situation sur laquelle le syndicat des eaux en question va travailler dans les semaines à venir. « Avec la montée des eaux, notre réseau d’assainissement a été vite saturé. Il faudra lutter contre l’arrivée d’eau parasite dans ce réseau. Mais ce travail se fera de concert avec les municipalités et les intercommunalités », renseigne Jean-Marc Bouchy.

La situation vécue par Viry-Châtillon s’est manifestée dans d’autres villes du département, notamment en bordure de l’Essonne. Pour éviter cela, peu de possibilités, hormis peut-être « un redimensionnement des canalisations, évoque Xavier Grillo, du Siarce. Cela éviterait la gêne du refoulement. Le problème, c’est que cela coûte cher ».

Des solutions existent est certaines d’entre elles seront sans doute appliquées dans les prochains mois. « Une chose est sûre, il faudra agir vite, tonne Michel Barret. Avec le réchauffement climatique, ces épisodes vont sûrement se multiplier. Peut-être même deviendront-ils la norme désormais ».