Dans le box des accusés, chemise blanche, veste noire, queue de cheval impeccablement tirée, Younès Bounouara fait face à Fatah Hou, assis dans un fauteuil en cuir, le bras droit bandé posé sur un coussin. Pour des raisons médicales, ce dernier ne peut ni se tenir debout trop longtemps, ni se servir de son bras comme il le souhaiterait. Les séquelles du 19 février 2013, date à laquelle il fut grièvement touché au thorax et à la colonne vertébrale par une balle tirée par Younès Bounouara. Il était alors au volant de sa voiture et venait de stationner aux abords du « Neness » café, le repère de son agresseur.

« Je n’ai jamais voulu tuer personne »

Dès l’ouverture de son procès, l’accusé n’a cessé de répéter qu’il ne s’agissait que d’un accident : « Oui, j’ai tiré sur la voiture de Fatah, assume-t-il, mais je voulais simplement lui faire peur. C’est déplorable ce qu’il s’est passé, je le regrette, je n’aurais jamais dû le faire, mais je n’ai jamais voulu tuer personne  ».
Pendant des années, il aurait en effet été « harcelé », « menacé » et même « passé à tabac  » par plusieurs personnes originaires comme lui de la cité des Tarterêts à Corbeil-Essonnes et proches de Fatah Hou. Elles auraient tenté de lui extorquer de l’argent reçu de la part de Serge Dassault, dont il était le relais dans les quartiers depuis 1995 : « Serge Dassault m’a donné deux millions d’euros pour me remercier des services que je lui ai rendus. Cet argent a servi à monter un projet industriel en Algérie, mon pays d’origine  », explique Younès Bounouara.

Lors de la campagne pour les municipales de 2010, il soutient au premier tour Jean-François Bayle (DVD). C’est à ce moment-là que le beau-frère de Fatah Hou serait venu le voir pour lui demander de l’argent : « Il réclamait sa part. Mais quelle part ?, s’interroge le prévenu. L’argent que j’avais reçu m’était uniquement destiné ».

Seulement pour certains, ce don aurait plutôt permis à l’industriel de financer un système d’achat de voix pour assurer sa réélection aux municipales de 2008, puis celle de son successeur, Jean-Pierre Bechter, en 2009. « J’ai donné l’argent à Younès en 2011, dira Serge Dassault aux enquêteurs lors de son audition, je n’ai donc pas pu tenter d’acheter des voix étant donné que les élections étaient déjà passées  ».

« Dénoncer le système Dassault, est-ce mériter la mort ? »

C’est en tout cas ce que clament Fatah Hou et son entourage. Selon eux, l’argent donné par Dassault n’aurait pas été redistribué comme convenu. La victime fait d’ailleurs partie des cinq jeunes des Tarterêts ayant avoué à la justice avoir participé à l’achat de voix lors des municipales de 2009 et avoir « touché 2 000 euros » pour faire du porte-à-porte au sein des Tarterêts. Des aveux que Fatah Hou retirera quelques jours plus tard après avoir, selon lui, « subi des pressions ».

En 2012, il rencontrera le sénateur pour lui réclamer l’argent que ce dernier n’aurait pas encore versé à son beau-frère, participant lui aussi du « porte-à-porte ». Un rendez-vous qu’il enregistrera en caméra cachée et au cours duquel il expliquera « avoir donné l’argent  » et qu’il « ne donnerait plus un sou à qui que ce soit  ». « Si c’est Younès, démerdez-vous avec lui  », lâchera même l’ex maire de Corbeil-Essonnes.

« J’ai simplement voulu dénoncer le système Dassault, dira Fatah Hou. Est-ce que ça mérite la mort ?  ». Un micmac que la Cour a tenté d’éclaircir vendredi 13 mai, lors de l’audition des membres de la mairie de Corbeil-Essonnes cités comme témoins dans cette affaire.

La sphère corbeil-essonnoise fait bloc

François Sottet, le président de la Cour, avait tenu à le rappeler dès le début du procès : « Les investigations ont révélé une gestion municipale à Corbeil-Essonnes pas totalement exempt de clientélisme  ». Un constat appuyé par l’invalidation par le Conseil d’État des élections de 2008 et 2009 pour « l’existence de pratiques de dons en argent d’une ampleur significative à destination des habitants de la commune  ».

Serge Dassault et Jean-Pierre Bechter, cités comme témoins, ont fait savoir qu’ils ne viendraient pas à la barre, mais certains membres de leur entourage ont fait bloc derrière Younès Bounouara, avec comme point commun d’avoir été victime de pressions et de réfuter les accusations d’achat de voix. Si bien qu’à certains moments la victime n’est pas loin d’être présentée comme le coupable : « J’ai été étonné que ce soit Younès l’accusé et Fatah la victime  », reconnaît Pascal Boistel, directeur de la communication de Serge Dassault puis directeur du cabinet de Jean-Pierre Bechter. « Parce que l’inverse vous aurait semblé plus logique ?  » , lui demande le président de la Cour : « M. Bounouara était intrusif, grande gueule à la méditerranéenne, mais charmant et très impliqué dans la vie associative des Tarterêts. Avec M. Hou c’était différent, il était souvent en bande et l’ambiance était toujours à couper au couteau », répond le témoin.

Pascal Boistel met également en cause René Andrieu, autre figure des Tarterêts et partie civile avec Fatah Hou pour avoir été présent dans la voiture de la victime au moment des faits : « C’est un type pervers et un manipulateur, explique-t-il. Lorsque j’arrive à Corbeil en 1998, on me l’a présenté comme un mafieux  ». Devant la Cour, il raconte comment ce dernier et Fatah Hou seraient venus le voir avec deux autres personnes pour rencontrer Serge Dassault, prétextant vouloir trouver du travail à la femme de René Andrieu : « Ils voulaient voir Dassault et Bechter pour parler des élections, poursuit-il, ils disaient être prêts à révéler un système d’achats de voix  ».

Et l’intimidation ne se serait pas arrêtée là. Lors des cérémonies du 8 mai 2013, René Andrieu serait directement venu menacer de mort le directeur de cabinet : « Il m’a dit ‘’Toi et Bechter ce sera une balle dans la tête’’  ». Des allégations que n’ont pas apprécié les parties civiles.

« Il faut couvrir Serge Dassault ! »

« Je suis choqué, M. Boistel a oublié de dire qu’il a rigolé avec nous ce jour-là, a réagi Fatah Hou. Depuis le début de ce procès, j’entends que j’ai harcelé tout le monde, que c’est soit disant moi. Mais tout le monde reconnaît que je n’étais jamais là et je suis l’un des seuls à avoir un casier judiciaire vierge. En attendant, j’ai pris une balle et je suis handicapé à vie ».

Même son de cloche du côté de René Andrieu qui estime être victime d’injustice : « Vous allez voir qu’à la fin du procès, c’est moi qui vais me retrouver là-dedans !, s’emporte-t-il en montrant le box des accusés. Jean-Pierre Bechter a déchiré lui-même la plainte déposée pour menaces de mort, c’est lui qui me l’a dit. J’ai effectivement été voir M. Boistel pour ma femme, mais c’est lui qui nous a parlé des achats de voix. Mais ça, il ne le dira pas. J’en ai plus qu’assez de ce Polichinelle !  ». Avant de s’excuser, repris par le président de la Cour : « Ils ont tous appris la chanson par cœur, il faut couvrir Serge Dassault !  ».

Attentif derrière la vitre, Younès Bounouara n’a pas manqué une seconde de la scène et en a profité pour rappeler qu’il s’agit de son procès et non de celui de M. Dassault : « Vous voyez ce genre de comportement ? C’est ça la pression, a réagi le prévenu. Monsieur Boistel était rouge comme un pivoine. A force, les gens n’en peuvent plus  ». Avec une certitude mais aucune preuve tangible : « Je sais que Fatah est derrière tout ça ».

Cités comme témoins dans l'affaire Bounouara, Serge Dassault (à gauche) et Jean-Pierre Bechter (à droite) ne se présenteront pas devant la cour (DR/EI).

Cités comme témoins dans l’affaire Bounouara, Serge Dassault (à gauche) et Jean-Pierre Bechter (à droite) ne se présenteront pas devant la cour (DR/EI).

« Le porteur de valises » témoigne

Quelques heures plus tôt, Jacques Lebigre, 74 ans, ancien chargé de mission pour le groupe Dassault et ex-adjoint de l’industriel à la mairie de Corbeil, avait lui aussi des certitudes : les médias seraient à l’origine de l’agression de sa fille à son domicile le 21 mai 2013, soit quelques mois après les faits : « La presse m’a dépeint à longueur d’articles comme ‘’le porteur de valises’’ de Serge Dassault, accuse-t-il tourné vers les journalistes, photo de sa fille défigurée à l’appui. Si bien que ses agresseurs, gantés et cagoulés, lui ont demandé où son père ‘’cachait la valise Louis Vuitton avec l’argent ?’’ ».

Après avoir nié l’existence d’un quelconque attaché case, celui qui est également mis en examen dans la procédure des achats de vote a expliqué avoir lui aussi été victime de pressions et de harcèlement de la part d’anonymes qui voulaient entrer en contact avec l’avionneur : « Il se disait que Serge Dassault donnait de l’argent, ce qui était faux. Mais les gens y croyaient et passaient par moi pour tenter de le contacter ».
Il aurait reçu « des masses de messages infâmes », notamment de la part d’un individu se faisant appeler « Renard du désert ». Et lorsque le juge lui demande si ces messages auraient pu provenir de Fatah Hou ou de René Andrieu comme il semblait le penser lors de son audition face aux enquêteurs, sa réponse est prudente : « Non, et comme les messages ne sont pas signés…  ».

Il niera avoir participé à un système d’achats de voix et restera évasif sur le rôle de Younès Bounouara : « Corbeil serait un lieu étrange où un milliardaire ferait la loi, mais ce n’est pas le cas. Lorsque nous sommes arrivés aux responsabilités en 1995, les quartiers étaient en déshérence totale. Nous avons tendu la main aux ‘’grands frères’’ qui s’occupaient des jeunes, se souvient-il, Younès Bounouara en faisait partie. Par la suite, lui et Andrieu se sont révélés de bons encadrants. Mais je ne sais pas si Serge Dassault lui a donné de l’argent, il ne rend de compte à personne  ».

Fatah Hou « le loustic » et « ses emmerdeurs »

Reste que les écoutes téléphoniques des conversations entre Jean-Pierre Bechter, Serge Dassault et Machiré Gassama, directeur de la jeunesse et des sports à Corbeil, révèlent que les trois hommes se méfiaient du clan Hou. Au point de vouloir intervenir directement au Maroc, auprès de la famille de Fatah Hou. Une semaine avant que Younès Bounouara ne tire sur sa victime, l’ancien maire de Corbeil et son successeur rencontrent en effet un membre de l’ambassade marocaine au siège de Dassault Aviation, Rond-point des Champs-Élysées à Paris. Un rendez-vous au cours duquel Fatah Hou est qualifié de « loustic » et ses acolytes « d’emmerdeurs ».

Lors d’un appel passé à Machiré Gassama pour lui raconter l’entrevue, Jean-Pierre Bechter ne fait pas dans la langue de bois : « Je sens que quand ils vont arriver au Maroc, ils vont être surpris de l’accueil », déclare-t-il, rieur. Problème, les parents de Fatah Hou habitent…en France.

Machiré Gassama, présent à l’audience comme témoin, parle de la victime et de son entourage sans prendre de gant : « C’est une bande, vous êtes face à un système criminel. Je me suis moi-même fait tirer dessus en 2014, je suis sûr que Fatah Hou est derrière ça. C’était un dealer, il séquestrait les gens quand il n’obtenait pas ce qu’il voulait. Ce qu’il lui est arrivé est malheureux, mais il a sa part de responsabilité  ». L’avocat général s’étonnera des certitudes du témoin qui semble accorder du crédit à la rumeur publique : « Les gens me parlent, je sais des choses, répliquera l’intéressé. A Corbeil, tout le monde sait que c’est Fatah Hou  ». « On dira que c’est votre intime conviction, tranchera le président. Mais la Cour se fondent sur des certitudes, des éléments concrets, et pas sur des ‘’on dit ’’  ».

Plongés depuis une semaine dans les entrailles d’un Corbeil impitoyable, il ne reste plus que deux jours à la Cour et aux jurés pour démêler le vrai du faux d’ici au mercredi 18 mai, date de la fin du procès.