« Il est souvent commun de remarquer que le refus de l’autorité est la conséquence de l’absence d’un père. Nous en avons encore eu l’illustration dans cette affaire ». Par ces mots, l’avocat de la Défense tente d’expliquer les onze condamnations inscrites au casier judiciaire de son client depuis 1994, dont le juge n’a pas manqué de souligner qu’elles montraient dans leur majorité « un problème avec l’autorité ».

Si l’accusé a en effet grandi sans son père décédé des suites d’un cancer lorsqu’il n’avait que 5 ans, c’est une succession de rencontres qui vont rythmer sa vie, jusqu’à ce 19 février 2013, date à laquelle il va tirer sur la voiture de Fatah Hou, 33 ans, ancien boxeur originaire comme lui du quartier des Tarterêts à Corbeil-Essonnes, et le blesser grièvement. « J’ai tiré sur sa voiture, mais je n’ai jamais voulu tuer cette personne, je voulais juste que ça cesse, je n’avais plus de vie », se justifiera l’accusé, expliquant avoir été victime de harcèlement et de tentative de racket. En toile de fond, les 2 millions d’euros versés par Serge Dassault à Younès Bounouara pour le remercier de ses services rendus entre 1995 et 2009, lorsque le sénateur de 91 ans était maire de Corbeil. Une somme d’argent également soupçonnée d’être au cœur d’achats de voix lors des élections municipales de 2008, invalidées par le Conseil d’État.

Un passé de militant, le refus de l’injustice

Avant de déraper, Younès Bounouara, 43 ans aujourd’hui, n’a pas toujours revêtu le costume de voyou, bien au contraire. De sa naissance à Bourg-la-Reine (Hauts-de-Seine) en 1972, jusqu’à son arrestation le 6 novembre 2013, il a porté plusieurs casquettes aussi diverses que variées.

Elevé par sa mère arrivée d’Algérie avec son père au début des années 70, il est le cinquième enfant d’une famille qui en compte sept. Après une scolarité ordinaire effectuée au sein du quartier des Tarterêts, il passe un CAP (Certificat d’aptitude professionnelle) et un BEP (Brevet d’études professionnelles) équipement et installation logistique, mais ne parvient pas à obtenir son bac pour cause de dyslexie. En parallèle, il aurait effectué plusieurs petits boulots en dehors de l’école pour gagner un peu d’argent : « Il était débrouillard depuis ses 12–13 ans », rapportera un de ses proches à une enquêtrice judiciaire citée comme témoin.

S’il quitte le système scolaire à l’âge de 19 ans, un homme semble cependant avoir marqué son adolescence : Bruno Piriou, membre du Parti communiste et opposant historique à Serge Dassault à la mairie de Corbeil-Essonnes : « Il était déjà leader dans son quartier » a confié l’élu aux enquêteurs. Pendant un temps, Younès Bounouara sera proche des jeunes communistes et manifestera à leur côté pour la remise en liberté de Nelson Mandela et contre la guerre du Golfe.

Autre signe de son militantisme de l’époque, il organisera des manifestations contre les vendeurs de drogue des Tarterêts après avoir vu certains de ses amis décéder d’overdose. Une photo du jeune Bounouara en tête de cortège, diffusée devant la Cour, témoigne de cette période qui forgera son « refus de l’injustice ».

Le départ d’un mentor, l’arrivée d’un autre

Lorsque Bruno Piriou quittera Corbeil avant d’y revenir quelques années plus tard, Younès Bounouara se sentira abandonné. Il multipliera alors les petits boulots et connaîtra son premier passage dans la délinquance via le vol de voitures, puis sa première peine de prison, condamné à trois mois de rétention.

À sa sortie, il fera la connaissance de Toufik Aoun, un éducateur qui va l’aider à se réinsérer : « Younès est une grande gueule, mais quelqu’un d’attachant », dira-t-il. Il trouvera un emploi stable de gardien d’immeuble à Dammarie-lès-Lys (Seine-et-Marne), mais c’est en 1995 que survient la rencontre «  qui a changé sa vie », comme l’a rappelé le président de la Cour. Celle de Serge Dassault (LR, ex RPR et UMP), alors tout récent maire de Corbeil-Essonnes.

Younès Bounouara rencontre l’avionneur lors d’une visite de ce dernier aux Tarterêts, son quartier d’origine. Serge Dassault venait d’être blessé par un jet de pierres et il l’aurait emmené à la pharmacie : « Il a été un véritable ascenseur social pour moi, a expliqué le prévenu, il m’a aidé à faire travailler les jeunes de la cité, à les sortir de là alors qu’avant, seul le destin de voyou les faisait rêver ». À 23 ans, il devient également père de famille pour la première fois et semble se stabiliser. Déjà leader du quartier, il va devenir le relais principal de l’actuel sénateur de l’Essonne.

Influent dans son quartier, peut-être un peu trop…

À l’aube de l’an 2000, il est incontournable et participe à ramener la paix dans les quartiers de la ville. Il va d’ailleurs travailler quelques mois comme chauffeur pour André Brossard, un industriel du bâtiment, adjoint au maire de Corbeil : « Je lui ai payé un costume et je lui versais un salaire, a raconté l’intéressé. Il est charismatique, il m’a permis de rencontrer des jeunes des quartiers. Au-delà du bandit qu’il était, il reste un gentil mafieux, attachant ».

Lors des émeutes de 2005 qui touchent plusieurs banlieues de France, il est appelé à l’aide par Serge Dassault pour empêcher que les Tarterêts ne s’embrasent. Seulement voilà, Younès Bounouara, surnommé « Gros lézard » tant pour son poids (204 kg) que pour l’influence qu’il a au sein du quartier, va subir une opération vitale qui lui fera perdre près de 100 kg en six mois. Le début de la fin : « Je suis devenu instable moralement, j’avais peur, je me sentais faible. C’est là que des mecs se sont mis sur mon dos », a-t-il reconnu.

Au cours des années 2000, sa position avantageuse lui avait en effet permis de toucher 2 millions d’euros de la part de l’ancien maire de Corbeil, officiellement pour « financer un projet industriel en Algérie », selon certains pour alimenter un système d’achats de voix en vue des élections municipales de 2008 auxquelles l’avionneur était candidat. C’est cette somme d’argent que la justice soupçonne d’être au cœur de l’affaire Bounouara. Cette dernière n’aurait pas été redistribuée comme prévu, entraînant la jalousie chez certains proches de l’accusé, dont Fatah Hou, la victime, qui a de nouveau confirmé devant la Cour avoir distribué de l’argent à des habitants des Tarterêts en échange de votes en faveur de l’industriel.

Pendant cinq ans, Younès Bounouara aurait donc été « harcelé« , « menacé » et aurait subi des tentatives de racket le forçant à « se cacher » et à « multiplier les aller-retour entre la France et l’Algérie », son pays d’origine. « Je devais de l’argent à tout le monde, j’étais devenu une Brink’s, a-t-il déclaré lors de son troisième jour de procès. On m’a passé à tabac, on m’a cassé trois côtes  », a-t-il précisé, sans pour autant pouvoir le prouver faute de plainte déposée. Avec son frère et ses six enfants, il aurait vécu « l’enfer ».

La suite est connue. Le 19 février 2013, à 12h40, il tire à deux reprises sur le véhicule de Fatah Hou, qu’il avait croisé quelques heures plus tôt sur la nationale 7 et qui était revenu se garer devant le café « Neness » (pour « Younès »), repère du prévenu situé rue Paul-Doumer à Corbeil-Essonnes. Touchée au thorax et à la colonne vertébrale, la victime restera trois jours dans le coma et s’en sortira avec de lourdes séquelles, dont une perte de sensibilité au niveau des jambes et la perte de l’usage de son bras droit. « J’ai voulu dénoncer le système Dassault, est-ce que ça mérite la mort ? » , a de son côté clamé Fatah Hou.

Règlement de comptes ou dérive du « système Dassault » ?

C’est toute la question à laquelle la justice va tenter de répondre d’ici le 18 mai prochain, date de la fin du procès. François Sottet, le président de la Cour, a tenu à rappeler que les investigations révélaient « une gestion municipale pas totalement exempt de clientélisme ».

Hou fait en effet partie des jeunes ayant avoué par attestation avoir participé à l’achat de voix lors des municipales de 2008 et avoir « touché 2 000 euros » pour faire du porte-à-porte au sein des Tarterêts. Des allégations qu’il retirera pourtant quelques jours plus tard après avoir, selon lui, « subi des pressions ». Mais en 2012, il rencontre le sénateur pour lui réclamer de l’argent que ce dernier n’aurait pas encore versé à son beau-frère, participant lui aussi du « porte à porte ». Un rendez-vous qu’il enregistrera en caméra cachée et au cour duquel Serge Dassault expliquera « avoir donné l’argent » et qu’il « ne donnerait plus un sou à qui que ce soit ». « Si c’est Younès, démerdez-vous avec lui », lâchera même l’ex maire de Corbeil.

L’accusé, qui s’est rendu à la police après neuf mois de cavale en Algérie, a toujours nié avoir utilisé l’argent pour acheter des voix. « L’argent n’a pas d’importance pour lui car il sait qu’il en aura toujours. C’est un chef de village », dira aux enquêteurs Machiré Gassama, ancien directeur de la jeunesse et des sports à Corbeil.
Ce dernier, comme tous les autres membres de la mairie de Corbeil cités à témoigner, est entendu ce vendredi 13 mai par la Cour d’assises d’Evry. À l’exception de Serge Dassault et de Jean-Pierre Bechter… absents.