Avec des milliers d’exemplaires déjà vendus, Du goudron et des plumes, sorti le 21 avril dernier, est en train de s’installer dans le paysage politique littéraire français. À l’image de Pilleurs d’État, publié en mai 2015, le livre est l’occasion de dénoncer les aberrations de notre société et de ceux qui la dirigent. Au sommaire notamment, un dictionnaire des élus classés selon de la nature de leurs délits, des interrogations sur le système politique actuel, mais aussi des pistes de réflexion. Rencontre avec l’auteur.

Essonne Info : Pourquoi avoir choisi d’aller fouiller sous le tapis des politiques ?

Philippe Pascot : J’ai été élu, notamment maire adjoint à la mairie d’Evry et conseiller régional. Je connais donc bien le sujet. Il y a eu le temps de l’action, celui de la réflexion, il y a maintenant celui de l’écriture.

N’est-ce pas un peu hypocrite de la part d’un ancien élu de critiquer le monde dont il a un jour fait partie ?

Pourquoi ? Bien sûr que j’ai touché les indemnités dues à mes fonctions de l’époque. Mais je n’ai jamais détourné de l’argent, je n’ai jamais été mis en examen. Ce n’est pas parce que tu tombes dans un monde de malhonnêtes que tu dois rester malhonnête. Je ne suis ni un gourou, ni un leader politique, je m’interroge seulement sur le fonctionnement d’un univers dont j’ai fait partie. Le fait d’avoir vécu cela de l’intérieur me permet justement de me poser aujourd’hui ce que je pense être les bonnes questions, sans sentiment de vengeance ni de frustration.

« La formule populaire employée dans Lucky Luke »

Pourtant, le titre de votre livre reprend une expression qui désigne un châtiment corporel médiéval, qui visait à enduire quelqu’un de goudron chaud puis de plume pour le punir et l’humilier…

Je fais uniquement référence à la formule populaire employée dans Lucky Luke. Elle était alors destinée aux tricheurs et aux voleurs.

Comment avez-vous travaillé pour obtenir toutes ces informations ?

J’ai bossé jour et nuit, seul, sauf pour le premier tome de Délits d’élus que j’ai coécrit avec la journaliste Graziella Riou-Harchaoui. C’est un boulot énorme de recherche factuelle à partir d’articles de presse, de blogs ou encore de journaux municipaux d’opposition. J’ai soulevé tout ce que j’ai pu trouver sous le tapis. Je me suis aussi appuyé sur quelques magistrats, des associations comme Transparency International, Anticor et sur le Service central de prévention de la corruption. Sans oublier les amis et les témoignages d’individus lambda.

Un travail parfois compliqué par quelques obstacles comme « les nettoyeurs de réputation  » …

Oui. Il s’agit d’officines payantes qui organisent l’invisibilité des élus qui le souhaitent. Il y a aussi « la loi à l’oubli » instaurée par une directive européenne. Elle permet à une personne de s’opposer au traitement de ses données et au référencement des publications associées à son nom. En France, 66 élus y ont déjà eu recours. Tous ces éléments ont compliqué mes recherches.

600 élus répertoriés

Dans ce livre, vous mettez sur le devant de la scène près de 600 élus (entre 1 000 et 1 200 pour toute la trilogie) ayant déjà eu affaire à la justice. Ne redoutez-vous pas d’alimenter le « tous pourris » ?

Non, justement parce qu’ils ne le sont pas tous ! Sur les 618 000 élus que compte la France (510 000 si on ne prend pas compte les mandats cumulés), je n’ai trouvé que 1 200 élus concernés par la justice, soit 0,2% des élus du pays. Il ne s’agit que d’une grosse minorité, mais elle est intolérable. Et les plus pourris sont souvent en haut de la pyramide. On compte 10% des présidents de région et 30% des parlementaires qui ont déjà eu affaire au fisc ou à la justice…

La question du cumul des mandats est au cœur de votre livre. Faut-il l’interdire ?

Je ne suis pas contre le cumul des mandats, je suis contre celui des avantages et des indemnités. Il ne faut pas oublier que la fonction d’élu est bénévole, hors toutes ses indemnités, parfois cumulées, font de la politique un vrai métier, et de la fonction d’élu une vraie profession. Un élu peut par exemple cumuler jusqu’à cinq retraites sans plafond. Au bout de cinq ans de mandat, sa retraite moyenne est de 1 500 euros. Pour un salarié standard, c’est 996 euros après 42 ans de cotisation. Si on rendait le deuxième ou le troisième mandat entièrement bénévole, les élus verraient surement moins d’intérêt à cumuler.

Vous militez également pour l’obligation du casier judiciaire vierge…

C’est quand même incroyable qu’un casier judiciaire vierge soit obligatoire pour exercer 396 métiers, dont celui de fonctionnaire, et que ce ne soit pas une condition requise pour être élu. On parle de ceux qui vont faire de la politique, c’est-à-dire « gérer les affaires de la cité ». Sans parler de la loi sur l’inéligibilité des élus qui devait être appliquée automatiquement pour les crimes et les délits les plus graves, mais qui a été jugée anticonstitutionnelle en 2010. C’est comme ça que vous vous retrouvez avec des élus en prison qui continuent de toucher leurs indemnités ou qui sont carrément nommés préfet. L’instauration du casier judiciaire vierge pour les faits les plus graves permettrait de régler le problème. Nous avons d’ailleurs lancé une pétition pour demander au président de l’Assemblée nationale son instauration. Nous totalisons déjà 4 900 signatures, mais aucune d’élus…

« Le clientélisme se voit renforcé »

Se pose aussi la responsabilité des électeurs. Après tout, ce sont eux qui glissent les bulletins dans l’urne…

Oui. Il y a ceux qui ne sont pas au courant, et ceux qui ne veulent pas l’être. Reste que les conséquences sont immédiates : lors des dernières municipales, certains candidats ont par exemple été élus avec les voix de moins de deux électeurs sur dix, la faute à l’abstention. Les élus ne sont alors plus représentatifs et le clientélisme se voit renforcé.

Vous proposez donc de rendre le vote obligatoire ?

Bien sûr. L’abstention est organisée par la classe politique dirigeante de façon à ce que le pouvoir soit toujours partagé entre les mêmes mains. En rendant le droit de vote obligatoire, vous obligez d’une part les gens à se positionner, et d’autre part les politiques à reconnaître le vote blanc. Aujourd’hui, les gens ne votent plus car ils ne veulent pas choisir entre la peste, le choléra, les chemises brunes et les chemises rouges. L’offre politique ne séduit plus. Dans l’état actuel des choses, si le vote devenait obligatoire, nous arriverions à 95% de vote blanc et les élus seraient poussés dans leurs retranchements. Les choses seraient obligées de changer.

N’est-ce pas dangereux de pousser les gens à voter blanc ?

Je ne dis pas qu’il ne faut pas aller voter, mais les gens ne veulent plus du système actuel, sinon ils n’y aurait pas autant d’abstention. Le CSA a récemment modifié les règles* du temps de parole entre les candidats. On ne parle plus « d’égalité » mais « d’équité », le tout au profit des grands partis… On essaie de nous refaire le coup du 21 avril 2002, lorsque les Français ont choisi Chirac contre Le Pen. On veut nous forcer à voter pour un produit sans lire l’étiquette, sans regarder ce qu’il contient sous prétexte qu’il vaudra mieux voter pour lui que pour les extrêmes. Sauf que c’est exactement ça qui renforce ces extrêmes. Ce qu’il faut, c’est casser le mur pour en reconstruire un nouveau.

Et après ?

Détruisons-le d’abord avant de penser à la suite. À trop vouloir anticiper, ont risquerait de se contenter de le repeindre.

L’Essonne bien représentée

Votre livre est donc avant tout une critique de la société ?

Exactement, d’ailleurs je ne donne aucun nom de parti politique dans mon bouquin. Ce que je condamne c’est un système, une mafia politico-économique, une société parallèle naissante composée d’une minorité de personnes qui a l’essentiel du pouvoir décisionnaire. Les élus font tout pour garder leur place et les entreprises tout pour garder les politiques qui vont dans leur sens. Il faut en finir avec ce mélange des genres.

Avec dix élus répertoriés dans Du goudron et des plumes, l’Essonne est le 11e département avec le plus d’élus ayant eu affaire avec la justice. Est-ce un département comme les autres ?

Depuis 25 ans, l’Essonne, qui n’est pas loin de Paris, est un nid important de leaders politiques. Certains sont connus de la justice comme Julien Dray, Georges Tron, Nathalie Kosciusko-Morizet ou Serge Dassault. D’autres pas comme Jean-Luc Mélenchon, Malek Boutih, Nicolas Dupont-Aignan ou encore Manuel Valls. Mais tous appartiennent aux strates élevées du pouvoir, ils y a donc plus de chances qu’autour d’eux des personnes trempent leurs mains dans le pot de confiture.

Justement, dans Pilleurs d’Etat, vous qualifiez Manuel Valls, avec qui vous avez travaillé pendant près de 10 ans, de « calculateur enfermé dans la tour d’ivoire du pouvoir à tout prix ». Le Premier ministre est-il sans histoire ?

Je ne dis pas qu’il n’y a rien sur lui. Je dis simplement que je n’ai rien trouvé.

Allez-vous poursuivre vos recherches ?

Non, j’arrête là. J’ai écrit trois livres en deux ans pour tenter de moraliser la vie politique, je peux d’ailleurs me targuer de n’avoir à ce jour aucun procès. Mais je sors relativement épuisé de ces dernières années. Ce fut un travail de longue haleine.

Du goudron et des plumes, Délits d’élus Tome 2, de Philippe Pascot, aux éditions Max Milo. 19,90€

*Lors des élections présidentielles précédentes, tous les candidats officiels bénéficiaient de cinq semaines d’égalité de temps de parole avant le premier tour de l’élection. Avec la nouvelle loi, cette période est réduite à deux semaines, favorisant ainsi les partis institutionnels.