« Ce silex taillé que je tiens entre mes mains a très certainement été façonné par la main de l’homme il y a 100 000 ans. Et encore, il est même possible qu’il soit plus âgé encore ». Par ces mots, Frédéric Blaser, responsable scientifique des fouilles archéologiques qui se déroulent en ce moment même en plein milieu des champs qui séparent Tigery de Lieusaint, nous replonge dans un très lointain passé que peu de personnes peuvent imaginer. « Le décor avec ces champs d’aujourd’hui est très loin de celui qu’il pouvait y avoir à l’époque. Ce plateau était alors parcouru de dépressions où l’eau stagnait, permettant à la faune et à la flore de se développer à proximité », ajoute ce dernier. Même chose pour le climat. « Il restait tempéré malgré quelques épisodes de froid intense. Il ne faut pas oublier que tout le nord de l’Europe actuelle était recouvert de glaciers, jusqu’en Belgique ».

Le décor du Paléolithique quelque peu hostile pour l’Homme d’aujourd’hui est ainsi planté. Cette lointaine époque ne ressemble en rien à celle vécue de nos jours, mais certains vestiges d’un autre temps en sont l’un des derniers témoins. Comme sorties d’un profond sommeil, ces pierres sont apparues ces dernières semaines, suite à des fouilles archéologiques préventives réalisées sur la commune de Tigery. Des études réalisées dans ces sols, avant que ceux-ci ne soient amenés à faire l’objet d’un lourd programme d’aménagement et d’urbanisme.

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Un foyer datant du Néolithique (JL/EI)

« Approprions-nous notre passé »

C’est donc au cœur d’une parcelle agricole de près de 60 hectares que ces fouilles ont pris forme il y a plusieurs mois. « Cela a commencé par un diagnostic en 2011, se remémore Frédéric Blaser. On s’est rendu compte que cette plaine réunissait des vestiges allant du Paléolithique avec ses silex taillés à la Première Guerre mondiale et ses quelques tranchées, en passant par le Moyen-Âge. Bref, ce secteur est fréquenté par l’Homme depuis plus de 110 000 ans. Maintenant, approprions-nous notre passé ». Mais ce qui intéresse notre homme, ce sont les vestiges de la Préhistoire allant du Paléolithique (-100 000 avant JC) au Néolithique (-6000 avant notre ère). Ça tombe bien, le sous-sol de Tigery est très riche de ce point de vue là.

À quelques semaines de la fin officielle des fouilles, prévues pour la fin mai, voire début juin, l’équipe de l’Inrap, comprenez l’Institut de recherches archéologiques préventives, présentait une partie de « ses trouvailles ». Mais pour faire ces découvertes, il a souvent fallu effectuer de belles tranchées dans ces plaines agricoles. « Pour retrouver des vestiges préhistoriques, il faut souvent descendre en profondeur, relate Frédéric Blaser. Généralement, dans les cinquante premiers centimètres de terre, on retrouve l’occupation historique depuis près de 10 000 ans ». Ainsi, l’équipe a dû creuser sur parfois plus de deux à trois mètres pour effectuer les recherches sur ces vestiges appartenant à une autre ère. Qu’ont-ils donc trouvé ? « Plusieurs pointes ou encore des débris de taille de pierre et une multitude d’informations que nous n’avons pas encore totalement traitées, résume le responsable scientifique du site. Sans oublier les deux magnifiques bifaces que nous avons ressorti de terre, et dont l’un aurait été façonné il y 100 000 ans ».

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Un des deux bifaces retrouvés à gauche, accompagné de pointes (JL/EI)

Seules des pierres ont donc été arrachées à cette terre. « Les matières organiques comme le bois par exemple, ont disparu au fil du temps. C’est pourquoi il est assez rare de ressortir de terre autre chose que des pierres », affirme Frédéric Blaser qui se souvient pourtant avoir découvert des restes de mammouth non loin d’un site de fouilles à Melun.

Sénart : un site exceptionnel

 

La campagne de fouilles sur la commune de Tigery se terminera bientôt. Mais d’autres vont se poursuivre dans différentes communes de la ville nouvelle de Sénart. C’est même au sein de ce secteur que se concentre une bonne partie des fouilles à l’échelle de la région. « Sur les treize sites actuellement en activité, cinq sont regroupés dans le périmètre de la Ville nouvelle de Sénart », confie Frédéric Blaser. Comment expliquer cela ? Ce site a-t-il plus souvent été habité par les populations préhistoriques que d’autres ? La réponse est plus simple que cela. « Tout simplement, le contexte de ville nouvelle fait que les communes sont amenées à se développer en matière d’urbanisme. Notre but à l’Inrap est de faire des fouilles archéologiques préventives. C’est-à-dire que nous détruisons de manière ordonnée les terrains qui seront ensuite détruits puis construits par les aménageurs », explique Marie-Christiane Casala directrice interrégionale de l’Inrap.

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Sur cette motte de terre plusieurs analyses sédimentaires ont été pratiquées (JL/EI)

Les fouilles sont donc directement en corrélation avec les programmes immobiliers et les différents aménagements. La Ville nouvelle de Sénart étant en plein développement, les projets immobiliers y abondent. C’est d’ailleurs ce qui est prévu pour ces terrains d’ici quelques années. « L’urbanisation de ces espaces viendra assez rapidement, lâche le maire de Tigery, Jean Crosnier qui se réjouit au passage de voir les trouvailles faites par les archéologues. Ce secteur doit accueillir à terme une ZAC ». D’ici là, les espaces dédiés aux fouilles seront entièrement comblés de terre. Les vestiges quant à eux, seront notamment exposés au public du côté de Nemours mi-juin notamment.