Un micro, deux enceintes, quelques banderoles contre la loi Travail et une poignée de citoyens engagés contre « un monde et une ville qui ne tournent plus rond ». Après Paris, Lyon, Toulouse ou encore Besançon, la première « Nuit debout » de l’Essonne était organisée vendredi dernier de 15h à 22h sur la place des Terrasses de l’Agora d’Evry : « A l’image de ce qu’il se passe sur la place de la République à Paris, l’idée est de faire converger les luttes, explique Mickaël, l’un des organisateurs du rassemblement, le mouvement a pris dans une soixantaine de villes françaises, Evry est la cinquième commune de banlieue à se mobiliser. Avec la force symbolique d’avoir été dirigée pendant dix ans par l’actuel Premier ministre, Manuel Valls ».

Fortement attendu et diffusé par les réseaux militants de gauche du département, l’événement est, en tout cas, bien encadré par les forces de l’ordre. Policiers nationaux, et en civil, police municipale et agents de la Direction générale des renseignements intérieurs sont présents tout au long de la fin de journée. L’autorisation de rassemblement a été donnée par les services de l’Etat, mais la manifestation n’a pas reçu le soutien des collectivités locales et de la municipalité. Le Front national a de son côté publié un communiqué pour demander l’interdiction du rassemblement.

Tribune libre et temps pluvieux

Pour cette première en Essonne, les choses ont mis du temps à se lancer : « Le micro est ouvert à tous ceux qui auraient des choses à dire, n’hésitez pas ! » doit rappeler à plusieurs reprises Mickaël, qui fait office d’animateur. Avec une règle simple : « parler uniquement en son nom ». Des débuts timides dus aussi aux horaires de la manifestation : « Nous avons été autorisés à nous rassembler entre 15h et 22h, précisent les organisateurs. Il devrait y avoir plus de monde en début de soirée, mais c’est déjà une chance de pouvoir organiser cela ».

Après quelques hésitations, les premiers volontaires prennent la parole : « Je m’inquiète pour la liberté de paroles des candidats, explique un participant, les nouvelles règles fixées par le Conseil supérieur de l’audiovisuel (CSA) concernant le temps de parole des candidats à la présidentielle sont honteuses ». Aujourd’hui, tous les candidats officiels bénéficient de cinq semaines d’égalité de temps de parole avant le premier tour de l’élection. Avec la nouvelle loi, cette période serait réduite à deux semaines, favorisant ainsi les partis institutionnels. « Nous ne sommes pas assez représentés dans le système politique actuel, regrette un autre orateur, surtout par ceux qui gouvernent actuellement ».

Certains n’hésitent pas à s’adresser directement à Manuel Valls : « Evry a enfanté le Premier ministre, j’ai plein de choses à lui dire, notamment concernant la répression policière contre les jeunes et les pauvres ! Monsieur Valls, il est important que la gauche se charge de cette question ».

A certains moments, la prise de parole tend carrément vers le plaidoyer : « A quand la légalisation du cannabis ? harangue Farid Ghehiouèche, co-fondateur de Cannabis Sans frontières, il faut en finir avec ces jeunes qui prennent plus de prison que certains politiques corrompus ! » Avant de conclure, non sans humour : « Je vous invite à faire la « Nuit de Beuh » partout en France ! ». Une initiative aussitôt freinée par Mickaël : « Nous sommes là pour parler en notre propre nom, en tant que citoyen et non pour faire la promotion d’un mouvement », rappelle-t-il. L’intéressé finira par distribuer quelques tracts avant que la pluie ne vienne interrompre les échanges pendant près d’une heure.

Des « conditions de travail de merde »

Au retour de la grosse averse, les quelques organisateurs et un public, en grande partie militant, reprennent place en cercle sur la place des Terrasses, à mesure que le soleil revient. Il est 17h et arrive bientôt l’heure de la sortie des bureaux. Le lieu étant piéton, ils sont quelques uns à s’arrêter et écouter les échanges par curiosité. Les rangs grossissent finalement jusqu’à atteindre une petite centaine de participants aux alentours de 18h. Pendant ce temps, les interventions se succèdent. Eric, syndicaliste à la Poste, revient sur « la lutte contre la loi El Khomri et la casse du code du travail. Aujourd’hui, les patrons font ce qu’ils veulent » témoigne-t-il.

Un autre participant se réjouit de cette « possibilité de s’exprimer » et va développer son malaise : « on vit dans une société de consommation, on nous met plein de choses dans la tête, des assurances, des téléphones. Du coup tout le monde est endormi. Un moment faut se réveiller, car on se fait marcher dessus. Si on est pleins à dire ‘y en a marre’, on se lève et on dit ‘non’ ». « Je me pose beaucoup de questions, poursuit une citoyenne présente, j’ai 40 ans, je travaille dans le milieu social depuis des années. Qu’est ce que cette loi va amener sinon encore plus de précarité pour les salariés ? Dans les foyers, les personnes en fin de vie sont maltraitées, car le personnel est surchargé par les tâches ».

Entre les interventions, Mickaël rappelle le cadre et n’hésite pas à aller à la rencontre des personnes présentes pour les ‘interviewer’ au micro et connaître leurs attentes d’un mouvement tel que « Nuit debout ». Il a ainsi passé plusieurs soirées place de la République depuis le début du mouvement. David, l’un des autres organisateurs, et habitué de la place parisienne, tente aussi de faire prendre de l’ampleur à « ce mouvement où les gens ont la parole, alors qu’ils n’en ont pas l’habitude ». Alors saisissez-la » plaide-t-il devant les participants.

Certains n’hésitent alors pas à passer un coup de gueule : « mon employeur refuse de m’aménager mes horaires, alors que je suis en maladie » raconte une participante. Une salariée du secteur bancaire parle de ses « conditions de travail de merde », « révoltons-nous ! » lance un autre, « les citoyens doivent se réemparer de la politique, du pouvoir ». Quelques élus locaux, en leur nom propre, prennent aussi le micro comme des conseillers municipaux d’Evry, de gauche et de droite et des militants de communes avoisinantes.

Nourriture partagée et pauses musicales

A mesure que la soirée avance, quelques idées sont lancées, comme celle de commencer un mouvement « Colibris » dans la région d’Evry, ainsi qu’une commission potager pour aider les habitants à cultiver leurs propres jardins partagés. Une association locale, ‘L’attribut de Draveil’, s’installe sur la place des Terrasses et propose même durant la soirée à manger à prix libre. Au menu, couscous végétarien, « avec ce que nous avons récupéré de la Biocoop » confie une bénévole. Un plat chaud qui connaîtra un franc succès à mesure que la nuit tombe et que les températures baissent.

Au fur et à mesure que le temps passe, les échanges deviennent plus profonds et certains au départ spectateurs se montrent plus aptes à parler au micro, comme cette mère de famille accompagnée de son fils, « venue par curiosité, car on préférait venir en banlieue qu’à Paris » qui donne ses motivations : « faut que ça bouge un peu ». « Je voulais jeter un petit coup d’oeil, voir ici la mobilisation » explique un participant, « j’ai été sur Paris voir, il faut que ça prenne, car on touche aux limites de la société capitaliste, soit on laisse faire, soit on développe les alternatives, notamment sur l’alimentation, les communautés d’entraide. La seule problématique, c’est la répartition des richesses ».

Les questions d’écologie et de crise climatique reviennent ainsi plusieurs fois dans les échanges. « J’ai pris conscience de la situation depuis la COP 21, qu’on ne peut plus attendre du gouvernement qu’il agisse » indique au micro une jeune femme, « nous devons nous organiser » lance un autre, « les gens se rassemblent car tout le monde en a marre, si nous nous réunissons, nous trouverons des solutions ». Tandis que les propositions d’actions sont en débat, avec la possibilité d’organiser une prochaine « Nuit debout » dans un quartier d’Evry – la prochaine date retenue étant finalement vendredi prochain au même endroit – deux jeunes rappeurs se proposent de prendre le micro et en profitent pour chanter quelques couplets à capela, rejoints par une jeune chanteuse. Une animation immortalisée sur les nombreux « snapchat » de leurs amis.

« Les gens sont très très timides »

C’est ensuite à la guitare que Waldden offre une petite session acoustique, encouragé par les applaudissements de la soixantaine de personnes qui restent sur place jusqu’à l’heure limite du rassemblement, 22h. Alors que de petits groupes de travail sont en place et que les modalités du prochain rassemblement (vendredi 22 avril de 18h à 22h) sont votées, les initiateurs de ce premier appel dressent un bilan de cette journée. « Ce soir c’est un tour de chauffe pour continuer, c’est dur de reprendre la parole, dur de rêver, dur d’espérer que la société, on ne la subisse plus, qu’on vive notre vie avec plaisir ». « J’ai été content d’être là, assure un jeune adulte, ce qui est bien, ce sont les réflexions, sur le gaspillage, le travail, le chômage. Au début à entendre les débats on se dit que ce sont de vieux communistes qui parlent, mais on écoute, et au final on se dit que cette ‘Nuit debout’ est un espace à part ».

Pour Mickaël, qui aura tenu le micro et fait office d’animateur durant de longues heures, cette première expérience est assez concluante : « c’est une population qu’on ne voit pas à République, les gens sont très très timides. Il y a un désir de venir voir, mais pas forcément de s’intégrer au mouvement ». Il se dit en tout cas « très heureux que ça continue » et indique au passage qu’un autre volontaire devra tenir le rôle de maître de cérémonie pour la prochaine car lui sera absent. Une douzaine de personnes se sont également inscrites dans la démarche ‘Colibris’ visant à « soutenir tout type d’initiative sur le territoire » résume Marina, impliquée sur ce projet naissant. Quelques dernières interventions invitent les plus motivés à s’impliquer pour écrire les prochains tracts de la « commission communication » (qui s’est dotée d’un wiki) ou préparer la prochaine assemblée : « vendredi prochain je ramène café et sucre, les filles du gâteau » . « Demain (samedi), il y a marché, j’y serai » termine une autre participante.

Article de Maxime Berthelot, Mylène Hassany, Jérôme Lemonnier et Julien Monier