Ils s’étaient donnés rendez-vous à 7h30 mardi matin, devant le lycée polyvalent de l’Essouriau aux Ulis. La veille, le blocus et le débrayage de l’établissement avaient été votés lors d’une assemblée générale exceptionnelle. La première depuis le début de la mobilisation, il y a deux semaines : « Le lycée n’a pas une grande culture militante, admet Antoine Petitmangin, étudiant en histoire et animateur fédéral du Mouvement des jeunes socialistes (MJS), mais les choses commencent à bouger. Hier (lundi 4 avril), près de 150 élèves ont participé à l’assemblée générale, ils ont répondu présent aujourd’hui  ».

Avec les représentants départementaux de l’Union nationale des lycéens (UNL), de l’Union nationale des étudiants de France (UNEF) et du Mouvement des jeunes communistes de France (MJCF), il est à l’origine de la création du collectif « Loi travail : les jeunes de l’Essonne disent non ! » qui a vu le jour au moment de la grande manifestation du 9 mars dernier. Depuis, il coordonne le mouvement dans le département : « Nous nous sommes réunis le 12 mars pour faire converger nos efforts dans le but de faire pression pour le retrait total du projet de loi, poursuit-il. Plusieurs lycées, comme Marcel Pagnol à Athis-Mons, se mobilisent. D’autres lycéens vont nous rejoindre sur Paris. Nous tentons également d’impliquer les universités d’Evry et d’Orsay  ». Une façon de prouver que les lycéens, même s’ils ne sont pas encore sur le marché du travail, veulent se faire entendre.

Après le bac, des études à financer

8h15. Le ballet incessant des bus n’en finit plus de déposer les nouveaux arrivants, chacun leur tour accueillis par les « olé » des lycéens. Au micro, Basile, élève en terminale ES, s’époumone : « Hollande t’es foutu, la jeunesse est dans la rue ! ». Avec une trentaine d’élèves, il prépare cette journée d’action depuis deux semaines : « Nous nous mobilisons sur les réseaux sociaux et par le biais de tracts, explique-t-il, nous avons tenté d’organiser quelque chose jeudi dernier, mais nous n’étions pas très bien préparés. La direction de l’établissement refusait de nous laisser organiser une assemblée générale au motif qu’il n’y avait pas de salle libre et qu’il fallait préserver la bonne image du lycée. Maintenant que nous avons pu nous réunir, nous montrons que les lycéens sont inquiets pour leur avenir  ».

Si certains élèves avouent volontiers « suivre le mouvement », d’autres sont en revanche plus informés. Clémence, élève en terminale L, a par exemple accueilli favorablement le premier volet de la loi Macron concernant le travail le dimanche mais condamne la loi El Khomri. Elle redoute que les heures supplémentaires lors d’un contrat à temps partiel soient moins payées : « Je travaille déjà le week-end, c’est en cela que j’ai trouvé la loi Macron positive, précise-t-elle, mais après le bac, je compte faire une école d’art pour laquelle je vais devoir débourser 7 000 euros par an. Il va donc falloir que je travaille à côté pour financer mes études et j’aurai besoin de ces heures supplémentaires  ». Le projet de loi prévoit en effet que le taux de majoration des heures supplémentaires soit généralisé à 10% même lorsque ces dernières représentent plus d’un dixième des heures prévues par le contrat de travail du salarié. Actuellement, la majoration est de 10% dans la limite d’un dixième des heures prévues dans le contrat et 25% au-delà.

Pour d’autres, c’est l’allongement du temps de travail qui pose problème : « On touche aux 35h, on parle même de 46h de travail par semaine, s’indigne Karim, lui aussi en terminale, pour un gouvernement socialiste, c’est chaud… »

Quelle suite au mouvement ?

9h30. Alors qu’ils s’apprêtent à rejoindre Paris et la place de la Nation où les organisations jeunes et étudiantes se sont données rendez-vous, les lycéens se divisent. Une quarantaine d’entre eux rejoignent la capitale, d’autres vont simplement se rendre à l’université d’Orsay : « Mon père ne veut pas que je monte sur Paris, confie une lycéenne, il a peur que cela dégénère  ».

De son côté, Antoine Petitmangin envisage déjà la suite : « Nous aimerions mettre en place dans le département un projet de rassemblement comme ‘’La nuit debout’’ qui se tient tous les soirs place de la République à Paris. Nous réfléchissons également à une contre-réforme qui réduirait le temps de travail, garantirait un droit du travail plus protecteur en facilitant le recours au CDI et en obligeant les entreprises à rémunérer les stages dès le premier jour. Cela éviterait le recours abusif au stage là où il est possible de signer un vrai contrat de travail ».

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9h : en guise de protestation, certains lycéens décident de bloquer la circulation. (MB/EI)

Le Premier ministre Manuel Valls doit recevoir dans la semaine les représentants des syndicats jeunes et étudiants pour tenter d’arracher un compromis : « On ne se fait pas d’illusion, la dernière fois que Manuel Valls nous a reçu, c’était pour nous parler de la pluie et du beau temps, concède-t-il. En mai nous fêterons les 80 ans de l’arrivée au pouvoir du Front Populaire, c’est assez paradoxale de voir un gouvernement socialiste en complète rupture avec les idéaux de Léon Blum  ».

Une nouvelle manifestation est déjà prévue samedi 9 avril pour permettre à ceux qui n’ont pas pu manifester en semaine de le faire. Avec une seule crainte : que le gouvernement fasse traîner les choses jusqu’à l’été pour adopter le projet de loi au moment des examens et des grandes vacances : « Le bac et les révisions de fin d’année risquent de casser la dynamique, avoue Basile, c’est le risque, c’est surement comme ça que ça va se terminer  ».

Avant de conclure, lucide : « Avec la loi El Khomri, c’est un job précaire qui nous attend. Mais sans le bac, nous n’aurons pas de travail du tout  ».