Ce vendredi 26 février, le tribunal doit se prononcer sur le démantèlement de deux campements roms situés sur la commune de Wissous. Une situation périlleuse que certains ont déjà vécue à maintes reprises.

« Je ne sais même plus dans combien de camps j’ai vécu ». Par ces mots, Odor, un membre de la communauté rom vivant à Wissous résume un grand pan des huit dernières années de sa vie passées en France. Lui et sa famille venue de Roumanie, se sont vus expulser des différents bidonvilles au sein desquels ils tentaient de bâtir un quotidien stable dans cet environnement précaire. Et cela risque de se reproduire une fois de plus en début de semaine prochaine pour eux comme pour le restant de leur communauté vivant également sur place.

Une expulsion pour le « bien de tous » ?

Grosjean et Baloche, voici les noms de ces deux camps qui ont fleuri en périphérie de cette petite commune du nord du département, confinée entre l’autoroute A6 d’un côté et la zone aéroportuaire d’Orly de l’autre. En quelques mois d’existence, ces camps regroupaient plusieurs centaines de personnes en leur sein. Une population d’ailleurs « très difficilement quantifiable », indiquaient quelques observateurs, qui évoquaient plus de 300 personnes sur le plus grand des deux camps, basé sur un des flancs de l’autoroute.

Outre les propriétaires des terrains, la municipalité a manifesté son souhait d’expulser ces populations, qui occupaient de manière illicite ces espaces. Renforcé dans sa décision par un important incendie dans l’un de ces camps, le maire Richard Trinquier a choisi d’ordonner l’expulsion de ces deux camps en octobre dernier. « Ils polluent les riverains par d’épaisses fumées et des odeurs irrespirables […] Les abords des 2 camps deviennent une vraie déchetterie sauvage », indiquait-il dans l’un de ces éditos municipaux à ses administrés. «  Mon rôle de Maire est d’assurer la sécurité et la quiétude de mes concitoyens, mais aussi de juger des conditions de salubrité et d’hygiène pour les habitants des deux camps. Il était temps pour tous d’agir et de les faire évacuer pour leur bien et surtout le bien de tous les Wissoussiens ».

« Tout recommencer de zéro »

L’expulsion était pourtant imminente depuis la semaine dernière. C’était sans compter sur le dépôt d’un référé auprès du tribunal. En effet, ce vendredi 26 février, le tribunal doit étudier l’un des référés lancés par l’avocate des Roms, Julie Bonnier, dont le but est de casser les arrêtés municipaux ordonnant l’expulsion des camps présents sur la commune de Wissous. « Rien n’est encore fait, mais concrètement, il y a peu de chances que le référé soit reçu », déplore Laurent Ott, le président de l’association Intermède Robinson, qui suit la communauté rom de Wissous.

Toutefois, même si le tribunal peut encore revenir sur sa décision de faire démanteler ces bidonvilles, la majeure partie des familles roms a déjà fait le choix de fuir les camps occupés depuis de nombreux mois. « C’est l’effet néfaste des annonces d’expulsion imminente et des fréquents passages de patrouilles de police devant les camps qui a fait que les familles ont pris peur. Beaucoup ne souhaitent pas revivre une nouvelle expulsion », lâche Laurent Ott.

Il y a une semaine, des baraques se tenaient encore dans cette prairie (JL/EI)

Il y a une semaine, des baraques se tenaient encore dans cette prairie (JL/EI)

Ainsi, en moins d’une semaine, le camp qui longe l’A6 a fondu comme neige au soleil. Sur les près de 300 personnes présentes mi-février, les trois quarts avaient déjà quitté les lieux en milieu de semaine. En partant, ces derniers ont pris leurs affaires et même des parties de leurs baraquements de fortune, afin de pouvoir les reconstruire dans un nouveau camp de la région. Bref, il s’agit presque d’un bidonville fantôme.

Certaines familles ont fait le choix de rester et d’attendre la décision de justice pour réagir. C’est le cas d’Odor, un père de famille d’une trentaine d’années. Expulsé à maintes reprises au cours des derniers mois, celui-ci a déjà vécu dans les bidonvilles de Marne-la-Vallée, de Massy-Palaiseau ou encore d’Igny avant d’arriver à Wissous. « Je reste ici, car je ne sais pas où aller. De toute manière, partout où je me suis établi, ça a été la même chose. À chaque fois on doit tout recommencer de zéro », constate ce dernier, fataliste sur son sort. Tout reprendre de zéro signifie trouver un nouveau camp, construire une nouvelle baraque, trouver un nouveau travail et une nouvelle école pour les familles qui ont des enfants. « C’est souvent ça le problème. Il est déjà difficile de scolariser nos enfants, car nous mettons plusieurs semaines avant d’avoir les dossiers à jour concernant la domiciliation des enfants, note Laura, une jeune roumaine de 24 ans travaillant pour le compte de l’association Intermède Robinson. Avec ces expulsions, on casse le travail fait pendant plusieurs semaines et on repart pour une autre procédure tout aussi longue dans une nouvelle commune. Il n’y a donc pas que les parents qui trinquent, les enfants aussi ».

Y a-t-il une solution pérenne ?

Ces expulsions de campements sauvages plongent encore plus les personnes qui appartiennent à cette communauté dans la précarité. Des solutions sérieuses existent-t-elles pour permettre aux Roms d’entrevoir une amélioration de leur quotidien ? Oui, répond la préfecture de l’Essonne. « Préalablement à cette évacuation, un important diagnostic social a été réalisé. Il permet d’envisager pour les personnes les plus fragiles et volontaires un accompagnement spécifique, et pour les personnes présentes qui le souhaitent de bénéficier d’un dispositif d’insertion. En outre, des hébergements d’urgence seront proposés aux occupants, financés par l’État et la commune de Wissous », indiquent les services préfectoraux. Toutefois, la réalité serait bien différente selon les membres associatifs. « Notre association à la particularité de suivre les familles dans d’autres camps, une fois la période d’expulsion passée, présente Laurent Ott. Dans la majeure partie des cas, l’hébergement d’urgence n’est que temporaire. Mais le gros problème, c’est qu’après le suivi n’est pas assuré et ces populations retournent dans les camps ».

L'une des dernières résidentes du camp situé le long de l'autoroute (JL/EI)

L’une des dernières résidentes du camp situé le long de l’autoroute (JL/EI)

Quelle(s) solution(s) faudrait-il mettre en place ? Doit-on s’appuyer sur l’exemple de la base de vie de Ris-Orangis, construite à deux pas de l’ancien hippodrome. Cette dernière permet à douze familles de vivre dans un logement en dur et de bénéficier d’un suivi social renforcé. « Ce sont des recettes qui ne fonctionnent pas, tonne le président d’Intermède Robinson. C’est du mauvais travail social. Les familles étaient là pour 6 mois, c’était non-renouvelable qui plus est », ajoute le membre associatif qui dresse un constat d’échec de cette base de vie. Un bilan sur lequel la préfecture, qui est en charge du dossier avec les services du Conseil départemental notamment, n’a pas souhaité réagir. Un résultat qu’ infirme pourtant l’association Le Rocheton qui est en charge du suivi social des familles présentes sur la base de vie. « C’est une réussite totale, affirme Dario D’Amato, directeur de l’association. Les 18 familles entrées sur la base de vie ont toutes obtenu un travail, des qualifications professionnelles et un logement soit 100 % de réussite. Tous les enfants ont été scolarisés, les écoles ont été exemplaires également. Ces familles sont autonomes et c’est une réussite », se félicite ce dernier. L’association Le Rocheton encadrera d’ailleurs un autre groupe de familles sur cette même base dans les prochaines semaines. « Nous travaillons sur l’ouverture d’un troisième temps d’expérimentation sociale. Des familles issues des bidonvilles de Wissous et de Champlan seraient impactées par ce projet, ayant fait l’objet d’un diagnostic social spécifique », ajoute Dario D’Amato

Néanmoins, pour Laurent Ott, une meilleure solution pourrait exister. Et cette solution, c’est celle du village d’insertion. « Nous avons présenté un projet de village d’insertion pour les familles de Wissous. On s’est porté volontaire pour le piloter. On sait qu’on en a les compétences, on sait comment on ferait, on peut avoir des ressources en interne. On organiserait les choses de telle manière que ce soit un village viable et à durée indéterminée. Arrêtons de fabriquer de la précarité », affirme Laurent Ott. Pour ce dernier, la clef de la réussite du projet résiderait sur ces points précis. Le seul problème dans tout cela, c’est que l’association ne possède pas de terrains pour bâtir ce village d’insertion. « Nous n’avons pas prospecté auprès des communes. C’est du ressort du préfet. On a juste fait savoir que nous pourrions piloter un village d’insertion », insiste le président d’Intermède Robinson. Or, ce projet ne recueillerait pas pour le moment l’assentiment des autorités. « Du côté de la sous-préfecture de Palaiseau, on nous a fait comprendre que notre proposition n’avait aucune valeur, car elle n’est pas aboutie sur le plan économique et sur le plan foncier », râle ce dernier.

Ainsi, aucune solution pérenne ne semble se concrétiser pour ces populations qui sont sans doute amenées à vivre une situation s’apparentant au mythe de Sisyphe. Un éternel recommencement donc, qui se matérialise déjà par le départ des familles de Wissous vers d’autres camps comme ceux de Marne-la-Vallée et Juvisy-sur-Orge.

Mis à jour à 11h15 mardi 1er mars avec les propos de Dario D’Amato, directeur de l’association Le Rocheton.