C’est la zone prévue pour être la « jonction » des deux parties du campus urbain en cours d’aménagement sur le Plateau de Saclay. D’un côté, le Moulon, situé entre Gif et Orsay, de l’autre le quartier de l’Ecole Polytechnique, à Palaiseau. Au milieu de cette bande de 7 kilomètres de long pour deux de large, se trouve le secteur de Corbeville. La zone est localisée précisément au milieu de ces deux Zones d’aménagement concertée (ZAC), et a fait l’objet fin juillet dernier d’une Déclaration d’utilité publique (DUP), dans le cadre de l’Opération d’intérêt national en cours sur le Plateau.

A côté des programmes immobiliers d’ampleur concernant la venue de centres de recherches, d’écoles et d’entreprises, ce secteur de Corbeville sera aménagé après 2020. L’esquisse du futur de cette zone a néanmoins été posée dans le Contrat de développement territorial de la frange sud du Plateau. « Ce qui a été acté, c’est de lancer une ZAC sur ce secteur, pour en faire un quartier innovant » avance le maire d’Orsay David Ros (PS). En majeur partie sur sa commune, plus un morceau sur Saclay, le secteur de Corbeville devrait accueillir à terme 1500 nouveaux logements familiaux, des équipements scolaires, sportifs, « et éventuellement un grand équipement comme un nouvel hôpital » précise le maire.

Dernière possibilité mise récemment sur la table : voir se construire sur cette zone l’un des villages de l’Exposition universelle de 2025, à laquelle la France candidate. «  L’Essonne est potentiellement candidate pour l’exposition universelle de 2025. Nous ferons une annonce officielle au printemps » confirme le président (LR) du Conseil départemental François Durovray. Corbeville se positionnerait ainsi comme le site des Ardoines et le Triangle de Gonesse, également sur la ligne de départ. Les 30 hectares nécessaires à ce projet se situeraient en bordure de la N118, ce qui constituerait « une bonne opportunité » selon David Ros, « mais seulement si ça ne dénature pas » le reste de l’aménagement.

50 hectares de terres agricoles expropriées

Car avant d’en arriver là, beaucoup de chemin reste à parcourir. « La réflexion urbaine n’en est qu’à ses débuts, beaucoup d’études doivent être réalisées avant de fixer la programmation du site » explique l’Etablissement public d’aménagement (EPA-Paris-Saclay). Des délibérations des conseils municipaux doivent préciser la nature du projet, « nous voterons en mai ou juin prochain » illustre David Ros. Et la Déclaration d’utilité publique de Corbeville est désormais contestée juridiquement. Cet arrêté prévoit entre autre l’expropriation des terrains inclus dans le périmètre du projet, dont 50 hectares de terres agricoles de la ferme de la Martinière, située entre Orsay et Saclay.

Emmanuel Laureau est l’exploitant des terres de cette ferme. Il a pris la suite de son père Jacques Laureau, dont la famille est sur place « depuis quatre générations ». A la tête de 195 hectares de blé, maïs et colza, il a déjà perdu 20 hectares fin 2015, enlevés pour créer un corridor vert au milieu du Plateau. Avec les 50 hectares supplémentaires qui doivent lui être expropriés, l’exploitant perdrait plus d’un tiers de la surface de ses terres, compensées par « un bail annuel » de surfaces équivalentes à cultiver sur les anciens terrains d’AgroParisTech. « C’est une atteinte à la propriété privée, et on nous prend des terres de très bonne qualité, drainées et fertiles » soupire l’exploitant.

Emmanuel et Jacques Laureau contestent l'expropriation de leurs terres. (JM/EI)

Emmanuel et Jacques Laureau contestent l’expropriation de leurs terres. (JM/EI)

Une procédure justifiée par les institutions, qui soulignent que ces terrains ne font pas partie des 2300 hectares protégés au sein de la Zone de protection naturelle du Plateau (ZPNAF). De plus pour David Ros, ce secteur « avait vocation dès le départ à être aménagé, c’est acté par tout le monde ». Un sentiment que ne partage pas Emmanuel Laureau, qui a décidé de déposer un recours contre la DUP et la procédure d’expropriation au Tribunal administratif, tout en se montrant pessimiste sur ses chances : « c’est le pot de terre contre le pot de fer ». Cet exploitant agricole ne sera pourtant pas seul face au « rouleau-compresseur » de l’Opération d’intérêt national, puisque plusieurs associations du Plateau ont déposé leur propre recours.

Un crowdfunding pour le recours

L’UASPS – Union des associations de sauvegarde du Plateau de Saclay et des vallées limitrophes, ainsi que l’AVB, les Amis de la Vallée de la Bièvre, se lancent également dans la bataille juridique. Elles ont déposé un recours contentieux, en lançant du même coup un financement participatif de 10 000 euros pour les frais juridiques. « Il y a déjà eu un recours gracieux, rejeté en novembre » rappelle Catherine Giobellina de l’UASPS, « on a étudié différentes possibilités, si on leur prend ces 50 hectares, le reste de l’exploitation n’est pas rentable, et c’est un pan de l’agriculture du Plateau qui va disparaître ». Les associations vont donc attaquer sur la question environnementale, et le fait que la DUP « prévoit une réserve foncière sans projet précis ».

Il est reproché à cet arrêté de ne pas décrire l’ensemble des futurs aménagements. « L’utilité publique n’est pas prouvée, et le rapport de la commission d’enquête est creux » souligne Michel Meunier, de l’AVB. Un argument que le maire d’Orsay réfute : « la nature du projet est connue, si on avait présenté le projet entièrement ficelé, on nous aurait reproché le manque de concertation ». Une concertation qui devrait bien avoir lieu, une fois le processus enclenché, assure l’élu, qui précise que « la DUP permet de geler le prix des terrains, si la discussion était lancée trop tôt, cela ferait monter leur valeur. Les différentes juridictions devraient confirmer l’utilité publique du projet ».

« L’Etat joue à la limite de la légalité » jugent pour leur part les associations qui contestent la logique de l’expropriation, promettant d’ailleurs que « la bataille juridique ne fait que commencer ». Outre ces 50 hectares de terres agricoles, le secteur à aménager de Corbeville comprend les terrains situés au sud de la D128, notamment l’ancien site de Thalès, ainsi que quelques pavillons à proximité de la 118. Il serait également desservi par la ligne 18 du Grand Paris express qui le traverserait en 2024 (lire notre article). « On ne peut pas se permettre d’avoir l’expo France sans le métro 18. L’un ne va pas sans l’autre » affirme François Durovray.