Rabbin, professeur, président, rappeur… Michel Serfaty est sur tous les fronts. Rencontre avec cette personnalité essonnienne récompensée pour ses engagements.

Serfaty

De l’émotion ce mercredi soir au Conseil départemental d’Evry. En ce jour de décernement du prix Ilan Halimi, de nombreuses pensées ont une nouvelle fois été adressées à la famille de ce jeune juif, kidnappé, séquestré, torturé, puis laissé pour mort près de la gare de Sainte-Geneviève-des-bois il y a de cela 10 ans (lire notre article). Et si récompense rime souvent avec joie, cette fois, il était surtout question d’espoir et d’optimisme dans cette lutte acharnée contre l’antisémitisme et toute autre forme de discrimination. L’année passée, l’« Amin Compagnie théâtrale » et le Collège Pablo Neruda de Grigny avaient été récompensés pour leur projet sur les différents génocides de notre histoire. Ce mercredi, c’est l’Amitié Judéo-musulmane de France qui leur a succédé. Axée sur le dialogue inter-religieux, cette association parcourt la France, en bus, pour tenter de combattre les préjugés. Président de l’association, le Rabbin Michel Serfaty ne semble quant à lui jamais être à court d’idées. Retour sur son engagement sans faille en quelques points.

Essonne Info : Vous êtes engagé depuis de nombreuses années contre l’antisémitisme, contre le racisme en général. Aujourd’hui vous êtes récompensé. Que représente ce prix Ilan Halimi pour vous ?

Michel Serfaty : C’est une reconnaissance. Un élan de plus, un encouragement. Je n’ai pas voulu candidaté les deux années précédentes, parce que je disais autour de moi : « nous recevons des subventions, encouragez d’autres associations pour que dans l’Essonne de nombreux militants agissent ». Là, changement de politique, cette année c’est le bureau qui a fait son enquête et qui a décidé de nous honorer. Moi je leur ai dit : « Ne me parlez pas de prix. Ce sont les personnes qui travaillent avec moi qu’il faut honorer ». Alors j’en ai parlé à mes amis, à mes collaborateurs, aux jeunes militants, et ils m’ont fait le plaisir de venir. Puis on s’est déguisés comme on à l’habitude de nous déguiser partout où on va (rires).

Vous êtes désormais connu dans la France entière pour vos actions, vos prises de parole, mais on oublie souvent votre parcours atypique. Vous étiez avant tout un grand sportif ?!

Oui, j’ai fait une carrière internationale de basket. Vingt ans de basket. Plusieurs sélections. J’ai été capitaine de l’équipe de France Maccabi pendant plus de 12 ans. Et surtout, j’ai été porte drapeau de la délégation nationale française/juive à quatre jeux olympiques israéliens. Et j’entrais avec le drapeau nationale et une kippa blanche scintillante (rires). Ce sont des bons souvenirs. Ça fait partie de ce qui me conforte et me réjouit.

Alors comment fait-on pour passer de basketteur professionnel à rabbin ? Qu’est-ce qui vous a poussé à devenir rabbin ?

C’était dans l’ordre des choses. Je suis né dans une famille de rabbins. D’une ascendance qui remonte très loin. Nous avons une tradition orale qui fait remonter mes origines à la Champagne. Qui prétend que nous descendons d’un rabbin de Troyes du nom de Rachi. Peut-être de juifs de France qui avaient été expulsés par Philippe Le Bel en 1306 et qui ont fui vers l’Espagne. Puis après un séjour de 200 ou 300 ans ont de nouveau été expulsés pour arriver au Maroc. J’ai reconstitué mon ascendance des familles Serfaty jusqu’en 1515. Je n’ai pas pu retrouver de traces en Espagne. Mais nous avons des traditions familiales dans les actes des contrats de mariage de ma famille, selon lesquelles nous vivions selon les lois des juifs de Castille. Cela est une preuve que nous avons transité par l’Espagne.

Ceci-dit, ce qui m’a le plus encouragé à concilier une carrière scientifique et rabbinique, c’est le scoutisme. J’ai fait le scoutisme de 5 ans à 22 ans, j’encadrais beaucoup de jeunes. Et arrivé au sommet de l’encadrement scout, je me suis demandé comment poursuivre. Et donc je suis passé de l’encadrement des jeunes à l’encadrement des adultes. Quand on me pose la question de savoir ce qu’est un rabbin, je réponds que c’est un cadre animateur d’adultes. Donc voilà, j’ai fait cette triple carrière, de basketteur, de chercheur, j’ai fini comme professeur d’université émérite, et de rabbin.

Vous avez en effet été professeur, où avez-vous enseigné ? Et surtout, qu’avez vous enseigné ?

Je suis maintenant professeur émérite. Donc je ne dirige que des Doctorats. Et j’appartiens à un laboratoire à Nancy, et un laboratoire à Evry. J’ai été mis à la retraite depuis bientôt 7 ans. J’enseignais l’histoire du texte biblique, sa transmission, la lexicographie. Je suis un philologue. Mais j’ai également enseigné l’histoire du droit hébraïque. Et je me suis intéressé en parallèle au monde biblique du Moyen-Orient ancien. Donc, la connaissance des civilisations qui ont entouré Israël à l’époque cananéenne, avant la naissance des monarchies israélites.

Qu’est-ce qui vous a ensuite poussé à œuvrer pour le dialogue inter-religieux ?

Tout simplement parce que j’avais accepté de présider la première commission du consistoire de Paris pour les relations avec les autres religions en 98. Et j’avais invité en priorité les plus hauts responsables musulmans de l’époque au consistoire. Donc j’avais noué avec eux des relations particulières. En 2003 les trois présidents, le président du Crif de l’époque, Roger Cukierman, qui y est encore, le président du consistoire de l’époque, Moïse Cohen, et le recteur de la mosquée de Paris, m’ont appelé, par je ne sais quelles circonstances, pour me dire : « Que faites-vous ? ». Et c’est à partir de là que je me suis lancé dans l’amitié judéo-musulmane de France. Et une fois lancé dedans, je ne pouvais plus m’arrêter.

Vous avez déjà mené pas mal d’actions avec l’AJMF, vous avez fait plusieurs tours de France, qu’est-ce que vous retirez de ces 10 premières années ? Voyez-vous une évolution dans l’attitude des gens ?

Je retire de l’optimisme, de l’espoir de voir notre mouvement se développer malgré les difficultés que l’on rencontre. On doit faire en sorte que de plus en plus de Juifs et de Musulmans se rapprochent pour dire autour d’eux qu’on n’a pas le choix que d’apprendre à vivre ensemble. Ceux qui restent en France, c’est à eux de prendre le taureau par les cornes et de se dire entre eux : « nous ne pouvons pas faire autrement. Nous ne pouvons pas continuer de nous regarder en chiens de faïence, apprenons à vivre ensemble ». C’est ce message que je retiens des dizaines, des centaines de rencontres. Imaginez ce qu’est un tour de France. C’est 6 à 8 semaines, de villes en villes, pour vivre de très nombreux événements. Pour moi c’est le mois de la fête et de la joie judéo-musulmane. Il y a cet élan qui doit se poursuivre, et j’espère qu’il se poursuivra.

En tout cas le mouvement s’amplifie. Et maintenant que la France a vécu ces moments de crise avec l’attaque au Bataclan entre autres, on observe un sursaut de conscience. Beaucoup d’associations de plusieurs communes nous appellent. Elles veulent se rapprocher de nous et nous disent : « On a besoin de vous parce qu’on ne peut plus supporter les propos désobligeants et outranciers sur les juifs ». Quand vous entendez des appels de cette nature, c’est que vous commencez à rayonner et quelque part, on a encore plus de responsabilités.

Dernière initiative au compteur, un featuring avec le rappeur Coco tkt. Le clip est sorti ce jeudi. Pourquoi Coco tkt ? Pourquoi le rap ? Et quels sont les autres projets à venir ?

Tout simplement parce que c’était une opportunité qui se présentait à moi. Un ami journaliste, m’a signaler Coco tkt (Julien Cocoa de son vrai nom). J’ai pris contact avec la justice, et je suis allé le voir au parloir du centre de détention de Châteauroux. J’ai eu 2h30 – 3h d’échanges avec lui. J’ai bravé toute sorte de résistance interne et le soucis du « qu’en dira-t-on ? » Et j’ai demandé à la justice de le laisser sortir pour travailler avec moi. Travailler à réaliser des clips de rap. Nous avons décidé de réaliser une dizaine de clips durant la durée de son contrat avec nous. Parce que qui écoute le rap ? Ce ne sont pas les beaux quartiers. Le rap c’est le vecteur de beaucoup de messages. C’est l’outil qui convient à la jeunesse de ces quartiers, donc profitons-en.

Et ce qui est en train de se produire, c’est que d’autres groupuscules de rap de différentes villes nous voient, et nous appellent. Et à partir de là, je peux espérer dans un proche avenir, un mois, deux mois, trois mois, réunir 4–5 groupes de rap, nous mettre d’accord sur un certain nombre de messages, et réaliser un concert.

Découvrez le clip de Coco Tkt featuring Michel Serfaty :