À quelques jours du scrutin, le projet du Grand Paris Express ne laisse aucun candidat indifférent. Entre ceux qui souhaitent le mettre en œuvre, ceux qui veulent réduire sa voilure ou encore ceux qui veulent l’abandonner, il y en a pour tous les goûts. Détail de la situation.

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« En moyenne, un Francilien fait quatre déplacements par jour, parcourt une distance de 23 km, et met un temps d’environ 1h30 pour les faire ». Par ces mots, Jean-Pierre Orfeuil, éminent spécialiste des transports et mobilités et professeur émérite à l’Institut d’urbanisme de Paris de l’Université Paris Est, résume la situation que vivent plusieurs milliers de Franciliens et d’Essonniens chaque jour pour aller travailler très souvent vers la capitale. Pour se déplacer, ces derniers utilisent soit leurs propres véhicules, soit les transports en commun. Outre son réseau de bus et ses voies ferrées, la région d’Île-de-France pourrait voir se développer en son sein de nouvelles lignes de métro.

Dans le cadre de la réalisation du Grand Paris qui vise à transformer l’agglomération parisienne en une grande métropole mondiale, le programme du Grand Paris Express (GPE) pourrait voir le jour. Avec la mise en place de ce projet, ce sont plus de 200 km de voies ferrées qui sont amenées à être créées entre 2020 et 2030. Composé de quatre lignes de métro automatique autour de Paris (15, 16, 17 et 18), le GPE prévoit aussi l’extension de deux lignes existantes (11 et 14).

Initié par Nicolas Sarkozy en 2009, puis porté en partie par la Région et la Société du Grand Paris (SGP), ce dossier estimé à plusieurs milliards d’euros, « 24 pour être exact », précise Jean-Pierre Orfeuil, se retrouve tout naturellement au cœur de la campagne des élections régionales. Un sujet qui ne laisse pas les candidats insensibles et qui est loin de faire l’unanimité.

Le projet providentiel ?

Avec près de 70 gares, ce nouveau métro est censé être emprunté par plus de 2 millions de voyageurs chaque jour. Les objectifs à court terme seront de permettre aux usagers de réduire leur temps de déplacement, mais aussi à désengorger le réseau actuel. Une idée que partage la liste sortante conduite par le socialiste Claude Bartolone. « Il y a une saturation et une densification du milieu urbain. Il y a des pôles de compétitivité et de développement économique partout et le GPE doit pouvoir les relier. Ce métro, c’est la garantie que les habitants de nos territoires puissent profiter du développement économique de notre territoire », affirme Hella Kribi-Romdhane, vice-présidente de la Région et numéro 2 sur la liste socialiste en Essonne.

L’analyse est quasiment similaire du côté de la liste d’union Les Républicain-UDI-MoDem. « Le développement de la région ne peut se faire sans le Grand Paris Express, mais il ne faut surtout pas oublier la rénovation de l’existant. Faire les deux n’est pas antinomique, c’est vital », garantit la centriste Faten Hidri, conseillère régionale sortante.

Serait-ce donc le projet providentiel attendu par beaucoup pour régler les problèmes récurrents en termes de transports en commun dans la région ? Pas si sûr. Certains n’y voient pas d’intérêt, notamment sur le point de vue économique. « On se met en vigilance sur le sujet du Grand Paris Express, admet Philippe Camo, conseiller régional sortant présent sur la liste estampillé du Front de Gauche. On a l’impression qu’il s’agit d’une vraie coquille vide pour le moment en termes économiques ou encore de gouvernance ».

Est-il faisable ?

« Comment peut-on payer le Grand Paris Express et faire la rénovation de l’existant, s’interroge Nicolas Dupont-Aignan, tête de liste pour Debout La France (DLF). Dire que c’est réalisable, ce ne sont que des sornettes. Jamais nous ne trouverons les fonds pour les financer. C’est un scandale absolu ! », s’emporte le maire de Yerres qui exprime sa préférence pour la rénovation de l’existant et non pour la création du GPE. « Sur les 25–30 milliards annoncés, je préfère en mettre 10 à la rénovation de l’existant. C’est moins cher et plus efficace », argumente ce dernier.

Des arguments partagés par la tête de liste Front National en Essonne, Audrey Guibert. « C’est la folie des grandeurs ! Il faut d’abord penser à ce qui ne fonctionne pas avant de penser à créer autre chose. D’autant plus que dans certains cas, la création du Grand Paris Express pourrait être non rentable. Certaines lignes auront un rapport fréquentation/investissement  mauvais. C’est inconcevable ! ».

D’autres encore s’interrogent sur de possibles dépassements de budget. « Les projets pharaoniques de nouvelles lignes de métro du GPE nous apparaissent inutilement ruineux. Nous sommes opposés aux 30 milliards d’euros d’investissements, d’autant plus que les estimations devraient comme habituellement connaître de lourds dépassements », s’inquiète Aurélien Véron, président du Parti libéral démocrate et tête de liste régionale du mouvement Aux urnes citoyens. « Généralement, on arrive toujours à multiplier par deux le budget initial au cours de la réalisation de celui-ci, note Jean-Pierre Orfeuil, spécialiste des transports et mobilités. Nous pourrions arriver à 52 milliards d’euros, voire même pour ce projet à un triplement de la mise de départ d’ici 15 ans. On tablerait donc sur du 70 milliards d’euros de budget ».

Face à ces critiques sur le financement de ce projet, les listes de Bartolone et de Pécresse jouent notamment sur la participation de différents acteurs du territoire. « Il faut qu’il y ait un soutien économique de tous les acteurs concernés, dont l’Etat, annonce Hella Kribi-Romdhane. Notre tête de liste Claude Bartolone a un vrai poids et il a des ambitions très fortes pour la région. Il a la capacité de mobiliser ces acteurs et je n’ai pas d’inquiétudes sur sa motivation à mettre à contribution l’Etat ». La Société du Grand Paris, le Stif, la Région et donc l’Etat sont tous mis à profit pour la réalisation du Grand Paris Express. Un sentiment que partage la liste d’union Les Républicain-UDI-MoDem. « L’Etat jouera un rôle important, mais il n’y a pas que ça, explique la centriste Faten Hidri. Il faut qu’il y ait un financement intelligent. Nous pourrions aller vers la mise en place de crédits-bails et vers une réduction du train de vie de la région », affirme ce soutien de Valérie Pécresse. Une Forte participation de l’Etat dont certains doutent. « On a déjà du mal à avoir de petites choses, alors une participation pour un projet allant jusqu’à 30 milliards laisse dubitatif », rétorque Nicolas Dupont-Aignan.

Un "totem de paille" de 6 mètres de haut a été installé à l'entrée d ela ville de Villiers-le-Bâcle. (JL/EI)

Un « totem de paille » de 6 mètres de haut a été installé à l’entrée de la ville de Villiers-le-Bâcle pour protester contre le passage de la Ligne 18. (JL/EI)

Quid de la Ligne 18 ?

Le Grand Paris Express est amené selon les plans actuels à se développer en priorité dans la petite couronne. Néanmoins, une partie de l’Essonne est directement concernée par ce projet. Il s’agit du Plateau de Saclay. Il est ainsi prévu que la Ligne 18 desserve les différents pôles de recherche présents sur place, sous la forme d’un métro aérien. Accueilli par une levée de boucliers, notamment de la part des militants écologistes et membres associatifs locaux, ce projet fait également réagir les candidats. Différentes visions s’opposent.

Hormis les listes de Valérie Pécresse et de Claude Bartolone qui s’accordent sur le fait de maintenir ce projet tout en permettant aux riverains d’être le moins impactés possible par les nuisances sonores et visuelles, les autres listes sont réfractaires au projet. Le clan écologiste souhaite ainsi revenir sur ce qui est inscrit pour l’instant dans les plans. « Nous sommes tout bonnement contre la création des lignes 17 et 18 », résume Jacques Picard, conseiller régional sortant. Pour lui, « ces dernières sont injustifiées » notamment en termes de fréquentation et d’impacts sur l’environnement. Des propos relayés par sa colistière Marie-Pierre Digard. « Nous sommes pour un raccordement de Massy à Orly, mais cela s’arrête là. Qu’elle soit aérienne ou enterrée, on ne veut pas que cette ligne traverse le Plateau de Saclay ». Les écologistes prévoient ainsi la mise en place d’un tramway et d’un réseau de bus à haut niveau de service. « Abandonner la Ligne 18 nous ferait faire une économie de près de 6 milliards d’euros qui pourrait financer ces nouveaux modes de transports », poursuit la candidate.

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Même constat pour le Front de Gauche qui propose un programme quelque peu similaire sur cette question. S’ils demandent tout de même que cette ligne soit prolongée jusqu’à la gare de Orsay-Gif, ces derniers préconisent ainsi la création d’un tramway pour rallier Versailles. Parallèlement à cela, ils proposent de lancer une étude sur la faisabilité d’un développement de la Ligne 18 vers l’Est, c’est-à-dire vers le RER D. « La Ligne 18 pourrait rallier Orly à la gare de Villeneuve-Saint-Georges. Cela créerait un lien direct entre le RER D, ligne en très grande difficulté, et Orly, 1er pôle d’emploi du Sud francilien », souligne Philippe Camo.

Enfin, du côté de Nicolas Dupont-Aignan ou encore d’Audrey Guibert, l’abandon de la réalisation de cette ligne est assumé. « Cette ligne n’a pas de cohérence. Elle ne relie que des clusters entre eux et oublie les usagers. Cela amplifie l’inégalité entre territoires en termes d’accès aux transports », certifie la leader frontiste. « C’est un grand pôle de recherche et de développement économique. Il faut impérativement qu’il soit interconnecté pour l’avenir », tacle Hella Kribi-Romdhane.

Bref, vous l’aurez compris, il est encore difficile à dire quand et dans quelles conditions sortira de terre le Grand Paris Express, s’il est réalisé bien sûr.