Cela fait 186 ans que cette entreprise trône fièrement dans les rues du centre-ville de Corbeil-Essonnes. 186 ans qu’elle traverse les âges et qu’elle marque chaque période de son empreinte. 186 ans qu’elle rayonne au niveau local, mais aussi à l’échelle de la France. Cette entreprise, c’est l’imprimerie Hélio-Corbeil.

Glorieux témoin du patrimoine industriel et de l’Histoire de l’Essonne, cette entreprise a su s’inscrire dans la durée tout en étant constamment à la pointe de la modernité. Une longévité rare dans le monde industriel d’aujourd’hui, qui fait d’elle une exception dans le territoire. « On va essayer de continuer à écrire son histoire le plus longtemps possible », assure Bruno Arasa, le directeur général de l’imprimerie. Partons à la découverte de cette entreprise au parcours singulier.

Entre sommets et dégringolades

Car c’est une aventure qui a débuté il y a longtemps, très longtemps. Cela a commencé officiellement sous le règne du roi Charles X. Dans les années 1820, un jeune homme d’affaires corbeillois achète un immeuble dans lequel se trouve une presse à bras. Cette personne c’est Louis-Simon Crété. Après avoir obtenu le droit d’imprimer de la main même du roi Charles X en 1829, ce dernier va concrétiser cette affaire en créant l’Imprimerie Crété. Ce patronyme est aujourd’hui bien connu à Corbeil-Essonnes, puisqu’il va être inscrit sur le fronton de l’imprimerie pendant près de 125 ans.

Bénéficiant des avancées technologiques qui voient le jour durant la Révolution industrielle, la jeune société d’abord installée sur la rive-droite de la commune va rapidement avoir besoin de plus de place pour accueillir les nouvelles machines et surtout les nouveaux employés. C’est pourquoi elle va vite prendre ses quartiers au cœur même du centre-ville de Corbeil-Essonnes en 1837, au niveau du boulevard qui porte aujourd’hui son nom. L’essor de cette dernière ne va pas s’arrêter là. Pour le centenaire de la société, l’Imprimerie Crété a déjà décuplé tant sur l’aspect de la taille des installations que sur celui du nombre de machinistes, avec pas moins de 500 ouvriers. Après un ralentissement dans son développement suite au krach de 1929 et à la guerre – elle sera en partie soufflée par un bombardement –, l’activité de l’imprimerie repart de plus belle pour atteindre son apogée dans les années 1950–1960 avec plus de 2 500 salariés en son sein.

L’un des diamants qui grave les cylindres
L’atelier de gravure avec les différents diamants
Plusieurs cylindres déjà gravés, prêts à imprimer
Un cylindre en préparation
Les deux rotatives héliogravure

Cette ascension spectaculaire la projette sur le devant de la scène sur le plan local aux côtés de la papeterie Darblay, de l’entreprise agroalimentaire Doittau, des Grands-Moulins, ou encore de la société de chemin de fer Decauville, toutes localisées à Corbeil-Essonnes, mais aussi et surtout au niveau national. Un temps deuxième plus grande imprimerie de France, elle traverse des crises sans précédent dans les années 1970, comme l’ensemble de la profession. « Plusieurs imprimeries ont fermé durant cette période suite aux chocs pétroliers, se souvient un ancien salarié de chez Crété, arrivé en 1972. Plusieurs plans sociaux se sont succédé, mais l’imprimerie n’est pas tombée ». Pas tombée, certes, cependant, celle qui a entre-temps pris le nom d’Hélio-Corbeil, a dû mettre un genou à terre. En effet, la quasitotalité des effectifs et du matériel est partie sur la fin des années 1990, victimes directes et/ou collatérales des différents plans sociaux. Après quelques reprises ratées, l’entreprise est finalement sauvée par ses employés en 2012, avec la création d’une société coopérative et participative, comprenez SCOP. Un modèle déjà plébiscité par les forgerons de Méréville.

Une mutation réussie

Et le pari de la SCOP était osé. Après douze longues années de plans sociaux, l’ultime échappatoire pour l’imprimerie semblait être le rachat de l’entreprise par ses employés. « C’est un modèle qui commençait à faire ses preuves, voilà pourquoi j’ai pensé à en monter une ici », commente Bruno Arasa, l’ancien délégué syndical de l’entreprise dans le début des années 2000. Ainsi, 80 des 120 personnes travaillant pour l’imprimerie en 2011 ont choisi de poursuivre l’aventure sans autre patron qu’eux-mêmes. 80 personnes ont payé trois mois de leur salaire pour renflouer l’entreprise et en sont devenus des salariés-actionnaires. « Cela signifie que nous sommes tous sur le même pied d’égalité », confie Bruno Arasa.

Les rames de papier en cours d'impression. (JL/EI)

Les rames de papier en cours d’impression. (JL/EI)

Pour autant, même si cette décision a été validée par le tribunal administratif en début d’année 2012, rien ne laissait présager du succès de cette nouvelle affaire. « Même si nous étions très bien encadrés par les syndicats dont celui du Livre notamment, nous ne savions pas forcément où nous allions et surtout si le succès serait au rendez-vous », indique le directeur général. Pourtant, celui-ci s’est tout de même matérialisé rapidement par l’embauche de 13 nouveaux salariés-actionnaires, portant à 93 l’effectif total. « Avec ce nombre de salariés, nous sommes l’une des plus grosses, si ce n’est la plus importante SCOP pour ce qui est du milieu de l’imprimerie en France », ajoute Bruno Arasa.

Quelles perspectives ?

Toutefois, si ce modèle fonctionne convenablement pour le moment, il est encore difficile à dire si l’ancienne Imprimerie Crété, devenue entre-temps Hélio-Corbeil, fêtera son bicentenaire en 2029. Car si pour le moment, la société poursuit son bonhomme de chemin avec près de 10 millions de périodiques qui sortent de leurs rotatives chaque semaine (Ndlr : 7 millions de Télé Magazine, 2,3 millions de Télé 7 Jours et 700 000 Télé Star), le milieu de l’imprimerie d’une manière générale est toujours en crise. « Quelques imprimeries qui travaillent régulièrement avec nous sont en redressement judiciaire. Seulement, si elles viennent à fermer, nous ne pourrons pas être en capacité de reprendre leurs volumes respectifs de travail. Dans ce cas, nos clients pourraient nous retirer cette charge de travail pour la faire produire à l’étranger. Nous serions en quelque sorte un dommage collatéral. C’est le principal risque », explique Bruno Arasa.

Les magazines prennent forment à la sortie de la rotative. (JL/EI)

Les magazines prennent forment à la sortie de la rotative. (JL/EI)

Pour pallier à un éventuel problème, Hélio-Corbeil, dont les rotatives impriment 700 mètres de papier à la minute et 50 000 exemplaires par heure, réfléchit aux différentes possibilités qui s’offrent à elle. « Le modèle économique actuel est en train de s’effondrer dans le monde de l’imprimerie. C’est pourquoi je pense qu’il faut le repenser dès maintenant. J’estime que la clef de la réussite réside dans la mutualisation avec d’autres activités », analyse le directeur d’Hélio-Corbeil. L’idée serait ainsi de regrouper la majeure partie des activités liées aux périodiques dans les mêmes locaux. Le brochage ou encore le routage pourrait se faire directement à la sortie des rotatives, et non plus dans une autre entreprise. « Cela générerait des économies d’échelle », souffle Bruno Arasa.

Dans tous les cas, les 29 000 m² de locaux d’Hélio Corbeil peuvent accueillir ces nouvelles activités. À moins que ce soit l’entreprise qui choisisse elle-même de quitter ses propres locaux pour un autre endroit ?