Les affaires de clientélisme à Corbeil-Essonnes refont surface. Bruno Piriou évoque le « système Dassault » au sein de son nouvel ouvrage L’argent maudit. Plus qu’un inventaire des faits retraçant cette affaire, ce livre se veut aussi être une réflexion sur la gauche d’une manière générale.

04

 

« Quand nous sommes en présence d’élus en examen, comment se fait-il qu’ils soient pour la plupart réélus ? Pourquoi gagnent-ils ? ». Ces questions, ce sont celles que se pose Bruno Piriou dans son nouveau livre intitulé L’argent maudit. Coécrit avec son jeune collaborateur de l’époque Ulysse Rabaté, ce livre retrace ainsi plus de vingt de la vie politique singulière de l’actuel conseiller municipal d’opposition de Corbeil-Essonnes. Car oui, depuis quelques années, cette commune de 43 000 habitants a souvent fait parler d’elle au sein de la chronique des faits divers. Depuis la fin des années 2000, l’ancien maire de la ville Serge Dassault puis son successeur Jean-Pierre Bechter sont dans le viseur de la justice. La cause, leur implication présumée dans des pratiques d’achats de votes, de complicité de financement illicite de campagne électorale et d’un financement de campagne électorale en dépassement du plafond autorisé notamment. Ces derniers font aujourd’hui l’objet de mise en examen au même titre que d’autres intermédiaires dans le cadre de ce que l’on appelle le « système Dassault ».

C’est ainsi au cœur de cette affaire que Bruno Piriou vous propose de pénétrer plus dans le détail. Grâce à une enquête qui aura duré un an, l’opposant historique de l’avionneur milliardaire dresse les raisons qui seraient selon lui les explications des réélections successives de Serge Dassault et de Jean-Pierre Bechter à Corbeil-Essonnes. Outre les suppositions de dons d’argent, l’ancien candidat battu quatre fois aux élections municipales par le duo Dassault/Bechter remet aussi la gauche en question.

« Ils ont tué la ville »

« Lorsqu’en 1995, je me lance dans le combat politique contre le milliardaire Serge Dassault qui vient d’être élu maire de Corbeil-Essonnes, je ne me doutais pas que je serai au cœur d’un feuilleton politico-judiciaire inédit sous la Ve République ». Par ces mots, Bruno Piriou fait état du contexte dans lequel il vit depuis vingt ans dans l’ancienne sous-préfecture de l’Essonne. Ce dernier résume ainsi la mise en place d’un système clientéliste dans sa ville qui attendrait aujourd’hui des proportions « spectaculaires ». « Avec l’installation d’un système de clientélisme, Serge Dassault et ses amis ont littéralement tué la ville en installant notamment un climat parfois délétère », tonne le conseiller municipal d’opposition de sensibilité communiste qui évoque « la destruction des services publics de la commune ». Le livre regorge aussi d’anecdotes collectées auprès des Corbeil-Essonnois eux-mêmes comme notamment des dons d’argent pour monter une entreprise, acheter des voitures ou encore pour partir en vacances.

Comme principale réponse à la réussite de ce « système Dassault », Bruno Piriou avance l’hypothèse d’une « société qui ne serait plus égale. Dans ce type de société dans laquelle il est difficile pour certaines classes sociales de se loger ou de trouver un travail, quelques-uns n’hésitent plus à se tourner vers des gens riches comme Serge Dassault qui donnent de l’argent à tout-va », poursuit l’auteur de L’argent Maudit. Si bien qu’aujourd’hui, vingt ans après la première victoire de l’avionneur, c’est toute une génération de jeune qui aurait recours à cette solution et qui veut à leur tour chercher leur dû. Une situation qui pourrait devenir parfois incontrôlable. «  En témoignent les incendies dans les écoles », souligne Bruno Piriou.

« Nous sommes également fautifs »

Toutefois, ce livre n’est pourtant pas totalement « un pamphlet ni une charge contre Serge Dassault et Jean-Pierre Bechter », affirme l’auteur. En effet, cet ouvrage qui fait état de certaines pratiques est aussi une critique du Parti communiste et plus largement de la gauche. « Nous ne voulions pas faire un livre qui ne présente que les affaires. Nous voulions présenter comment Serge Dassault arrive à s’installer à Corbeil, comment arrive-t-il à la période où il est mis en difficulté, c’est-à-dire en 2008–2009, comment le système a pris des dimensions spectaculaires et aussi comment nous avons perdu ». Car oui, l’auteur indique qu’un système crapuleux serait bien en place à Corbeil-Essonnes, mais il n’expliquerait pas à lui seul sa réussite. « Si nous perdons en 1995, c’est en partie à cause d’un manque de renouvellement de notre classe politique. Nous n’avons pas su nous adapter à la société des années 1990 ». Dans ce livre qui prend parfois des allures d’autobiographie, Bruno Piriou n’est pas toujours tendre avec sa famille politique ou encore avec lui-même. « Il y a une démarche d’honnêteté intellectuelle et d’analyses froides. Si bien que l’on peut dire aujourd’hui que la bataille des idées, nous l’avons perdu. Nous sommes également fautifs ».

En plus d’être une observation du cas de Corbeil-Essonnes, ce livre se veut aussi être une réflexion « sur ce qu’est devenue la gauche en France, insiste Bruno Piriou.  Il n’y a plus que 16 villes de gauche sur les 196 villes de l’Essonne et pourtant, il n’y a pas de Serge Dassault dans ces villes-là. Il y a urgence d’interroger les contours d’une gauche dont on aurait besoin aujourd’hui ». S’appuyant sur le travail de sociologues, d’historiens et de spécialistes de politique, ce « livre ouvre quelques pistes », précise l’auteur qui tentera « d’apporter sa contribution » à la mise en place d’une « nouvelle façon de concevoir la politique » d’ici 2020. Reste à savoir quel rôle ce dernier occupera.

« La justice continue d’avancer »

Dans tous les cas, Bruno Piriou se satisfait d’une chose, c’est que « la justice poursuive son travail, explique-t-il. On découvre une nébuleuse financière qui est une question politique nationale. Grâce à notre combat qui dure depuis le début, nous avons permis aux policiers et aux juges de découvrir qu’un monde financier de la famille Dassault, qui était inconnu par la justice jusque-là, existait réellement. Que ces individus soient mis en examen est une vraie victoire pour nous », conclut le conseiller municipal d’opposition. Reste maintenant à savoir si les mises en examens déboucheront sur une nouvelle poursuite judiciaire ou non…

L’argent maudit, de Bruno Piriou et Ulysse Rabaté, éditions Fayard, 18€.