Le copinage entre élus, les placards dorés du pouvoir, voici les thèmes abordés par l’Essonnien Jean-Luc Touly dans son nouveau livre Les recasés de la République. Ces pratiques qui régneraient dans les hautes sphères de la République pourraient selon lui « nuire gravement à la démocratie française ». Décryptage de l’ouvrage.

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« Se recaser est devenu un exercice permanent, une véritable obsession chez les politiques, les hauts fonctionnaires et les dirigeants d’entreprises publiques ou privées ». Par cette phrase, Jean-Luc Touly dresse le portrait d’un « drôle » de monde. Selon lui, il s’agirait pourtant du système dans lequel se trouve actuellement le pays. Cette théorie, Jean-Luc Touly l’expose au sein de son dernier livre qu’il cosigne avec le journaliste Roger Lenglet, intitulé Les recasés de la République. Pour ce nouvel ouvrage, l’Essonnien domicilié à Wissous pointe du doigt les dérives qui régneraient dans les hautes sphères de la République française. « Suite aux livres que nous avions écrits précédemment sur les multinationales et les syndicats, nous avions bien noté le rôle que jouaient les politiques dans ces différents milieux. Nous avions donc choisi de nous pencher sur le cas des élus et notamment sur le sujet du cumul des mandats, résume Jean-Luc Touly. Au fur et à mesure que nous nous renseignions sur le sujet, nous nous sommes intéressés au rôle des hauts fonctionnaires, car il s’agit d’un statut particulier, jouissant de revenus très confortables et qui échappent souvent à tout contrôle ».

La nomination de certains hauts fonctionnaires ne se résumerait pas forcément aux compétences des postulants ou simplement au fruit du hasard selon les auteurs. Au contraire, le duo d’enquêteurs avance qu’il s’agirait d’une forme de « copinage » entre les élus de la République. Auteurs d’une enquête longue de 18 mois, Jean-Luc Touly et Roger Lenglet dressent ainsi le portrait de près de 120 « recasés de la République » qui exerceraient aujourd’hui au sein « de placards dorés ».

La multiplication des « placards dorés »

Car oui, pour les auteurs de cette enquête, une partie des hauts fonctionnaires bénéficieraient de placards dorés. « Une fois que vous êtes nommé haut fonctionnaire, vous le restez toute votre vie. Selon les différents postes, ces personnes gagnent entre 3 500 et plus de 10 000 euros nets par mois. Mais le principal problème, c’est qu’une partie d’entre eux perçoit ce salaire versé par l’Etat sans pour autant exercer de mission particulière », s’insurge Jean-Luc Touly.

Celui qui est également réputé comme étant un lanceur d’alerte avance l’exemple du statut de préfet hors cadre pour illustrer ses propos. L’objectif de ces postes qui ne sont rattachés à aucun territoire spécifique est d’exercer une mission de service public. Or, cela ne serait pas toujours le cas selon les auteurs du livre. « Ces missions de service public durent généralement trois ans avec possibilité de la renouveler deux ans de plus. Mais nous nous sommes aperçus que ces missions étaient très opaques, voire inexistantes et qu’elles dureraient souvent plus que le temps prévu », note Jean-Luc Touly. C’est le cas pour nombre d’élus selon ce dernier. Parmi eux, Brice Hortefeux ou encore les socialistes Michel Delebarre et Michel Vauzelle pour ne citer qu’eux. « Certains ont été nommés préfet hors cadre il y a vingt et le sont toujours, s’emporte l’auteur. Ils perçoivent ainsi ce salaire et peuvent cumuler avec un autre emploi ou poste. C’est scandaleux ».

Le livre met en lumière que ces placards dorés seraient en train de se multiplier. Les préfets hors cadre, bannis par le général de Gaulle puis réintroduits par François Mitterrand, connaîtraient un succès sans précédent. « Sur 250 préfets, il y a 77 hors cadre. Cela représente plus de 30% du total qui sont pour la plupart sans aucune affectation ou qui sont en attente d’exercer une mission de service public », avance Jean-Luc Touly. Et cette augmentation ne serait pas propre à une mouvance politique en particulier. Car la liste de ces « préfets sans préfecture » augmenterait de façon linéaire depuis les années 1980, gauche et droite confondue. « Malgré la présidence de François Hollande qui se veut exemplaire, ces pratiques ne font que de croître. À l’heure où l’on clame partout qu’il faille réduire les dépenses publiques, il faut naturellement endiguer tout ce système. Le changement, c’est maintenant et c’est plus qu’urgent ! », martèle Jean-Luc Touly.

Un système basé sur le « copinage »

Les auteurs de cette enquête s’interrogent aussi sur l’identité de ses personnes nommées hauts fonctionnaires, dirigeants d’entreprises publiques ou privées, et notamment sur les relations qui existent entre le « placeur » et le « placé ». Dans la majeure partie des cas, il s’agirait selon le Wissoussien de copinage entre élus. « Nous avons pu observer que le recasage n’obéit pas simplement à un système de nomination fait de lois, mais à une culture. Ces personnes font souvent connaissance à l’ENA ou durant leur carrière politique. Ceux au pouvoir placent des gens de leur entourage au sein de ces postes en pensant qu’un jour on aura besoin de l’autre. L’idée c’est de dire : « je t’ai positionné dans un bon poste, pense à moi en retour si un jour je me retrouve sur la paille sans rien ». C’est du donnant donnant ».

Ainsi, le livre fait état de grands perdants d’élection, à qui un poste « bien placé » a été attribué en attendant « pourquoi pas d’autres échéances électorales. C’est du recyclage d’élus », précise l’auteur. Parfois même, ce sont de proches collaborateurs d’élus qui sont recasés dans ces placards dorés. Dans le livre, les auteurs font ainsi référence au conseiller présidentiel de Nicolas Sarkozy, Camille Pascal, qui a obtenu sa nomination au Conseil d’Etat peu avant la défaite de ce dernier en 2012. Autres exemples plus récents, les nominations comme préfets hors cadre de deux proches de l’Essonnien Manuel Valls. Sébastien Gros, chef de cabinet de Manuel Valls, et Christian Gravel, autre proche du premier ministre qui dirigeait le Service d’information du gouvernement (SIG) viennent ainsi de faire leur entrée chez les hauts fonctionnaires.

En montrant ainsi près de 120 cas de « recasés », Roger Lenglet et Jean-Luc Touly tentent d’avertir l’opinion publique sur cette situation qui pourrait porter « atteinte à la survie de la démocratie » expliquent-ils. Le but étant de forcer la classe politique à faire un travail de réflexion sur elle-même.

Les recasés de la République, par Roger Lenglet et Jean-Luc Touly aux éditions First. Prix : 16,95€.