Depuis sa création, L’OEil Urbain propose une résidence d’un an à la réalisation d’un projet photographique autour de la ville de Corbeil-Essonnes. Cette année Richard Pak, résident en 2014, expose un travail insolite et sensible à la Commanderie Saint-Jean jusqu’au 17 mai.

« Eric entrouvre la porte à moitié et me demande de patienter avant de disparaître à l’intérieur. Comme pour tout avec ces deux là, ça prend des plombes. Il sort finalement la tête et me fait signe d’entrer. Je dois me faufiler pour franchir la porte, qu’il ouvre à peine. Une fois à l’intérieur je pige enfin pourquoi. Ou plutôt non. On se serre tous les trois sur un minuscule rectangle long comme la largeur d’un couloir, large comme un paillasson. Devant nous, à droite, à gauche, s’étale une mer de sacs en plastique, remplis et placés méticuleusement les uns à côté des autres. »

(Richard Pak, Extrait de Les Frères-Pareils, volume III)

Une mouche sur un mur

Le travail photographique de Richard Pak se situe au croisement de plusieurs univers et plusieurs médiums. Il est insolite, sensible et interroge notre rapport à l’altérité. Le projet réalisé dans le cadre de la résidence de l’OEil Urbain présente ainsi la particularité de proposer une narration qui entrecroise l’écrit et la photographie. Le travail aboutit sur un livre : Les Frères-Pareils,  édité chez Filigranes et subdivisé en trois parties distinctes (deux chapitres photographiques et un chapitre littéraire).

Le projet débute véritablement en janvier/février 2014. « Je cherchais mes personnages  » nous raconte Richard Pak, « mon souhait était de continuer le travail engagé avec Pursuit mais en France, et plus spécifiquement à Corbeil. » La méthodologie est la suivante : accrochage d’annonces partout en ville, adressées aux habitants pour participer au projet photographique. En cas de réponses, le photographe rencontre les intéressés et s’invite chez eux, prend le temps de bien expliquer le projet, et enfin tente de rentrer dans leur quotidien, voire leur intimité.

Cette approche photographique implique un positionnement délicat car suppose de trouver une distance juste avec les gens. C’est une photographie relationnelle, un cheminement éthique à travers l’expérience de l’Autre. Pour Richard Pak, la distance juste signifie savoir s’effacer mais sans chercher à devenir invisible : « a fly on the wall » selon ses propres termes (une mouche sur un mur), soit l’observateur silencieux, que l’on remarque à peine mais que l’on n’oublie pas.

La rencontre des Jumeaux

« J’ai rencontré les jumeaux à la médiathèque de Corbeil, à l’occasion d’une exposition de peinture ou de dessin. Je vois d’abord Éric, sa dégaine, ses cheveux… J’attends qu’il termine de voir l’exposition. Il met beaucoup de temps. Je sors alors à l’extérieur pour fumer une clope et l’attendre, et je vois qu’il finit par arriver du bout de la rue. J’imagine d’abord qu’il est sorti par une porte arrière. Il s’agissait en vérité de Gilles, son frère jumeau. »

Richard Pak aborde Gilles en premier. Les deux frères étaient au courant du projet : « nous avons bien ri, à l’idée que ça soit nous » ont-ils raconté au photographe. Mais le projet est délicat à mettre en place du fait du déménagement imminent des deux frères, qui n’avaient alors pas d’appartement de remplacement. Impossible pour le photographe de savoir où ils seraient, ni quand, dans les semaines à venir. S’en suit une période de doute et de flottement. De nouvelles rencontres sont faites avec les habitants. Les jumeaux restent finalement sur Corbeil, soulagement pour Richard Pak qui décide de centrer son travail sur les deux frères : « Personne ne pouvait faire face aux jumeaux  »

La Nécessité de l’écriture

« On ne peut pas balancer ces photos sans texte »

Le travail de Richard Pak est une forme hybride mêlant narration visuelle, textuelle, et pour la première fois filmique : « La photo est ma langue maternelle mais j’apprends d’autres langage ». Sur le conseil de Michael Ackerman, Richard Pak réalise des enregistrements audio et des films des deux frères. La vidéo est présentée dans l’exposition à travers la lucarne d’un petit téléviseur cathodique. La forme est sobre, encore une fois mieux s’effacer pour laisser la place à Eric et Gilles.

Les jumeaux exercent une fascination et possèdent une potentialité romanesque qui peut poser des soucis : « On ne peut pas balancer ces photos sans texte » confie Richard Pak. Que peut-on écrire et ne pas photographier, ou photographier et ne pas écrire ?

« Un jour Gilles vient me voir, tout seul. On prend un café, il me parle. Il me raconte sa vie. La vie de sa mère, de son enfance en Pologne, une vie de musique, de rire, un conte de fée… ça, c’est impossible à photographier… la photographie ne peut pas rendre compte de ça. Ils sont très attachants. » 

© Richard Pak

© Richard Pak

L’univers de l’artiste est habité par la littérature – surtout la génération beatnik – Jack Kerouac, Raymond Carver ou dans un autre registre William Faulkner. Cette approche littéraire de la photographie permet d’extraire du sensible et de s’écarter de considérations trop sociologiques ou politiques.

« Le texte donne le hors-champ. Je parle des autres, ceux que je ne photographie pas, ou ceux que j’ai photographiés mais qui n’apparaissent pas ici. Enfin, je m’intègre dans le travail. Je ne suis pas juste une « mouche » : je vis et partage des choses avec eux. Pas besoin de faire d’effets de styles avec les jumeaux, ça serait un manque de respect pour ce qu’ils sont. »

Un premier positionnement en retrait dans l’image photographique, mais une présence plus marquée par le « je » du narrateur dans le texte. Ce double jeu/je permet à l’artiste de préserver un équilibre, une juste distance avec les deux frères.

La ville de Corbeil est quant à elle plus stylisée, le photographe crée une tension entre ces deux approches esthétiques. L’espace d’exposition est crée spécialement pour l’évènement. Un coffrage est installé dans la nef de la commanderie. « La première salle est dédiée à la ville de Corbeil : on se promène, on voit des traces, des indices, c’est un jeu de piste, il y a la création d’un décor : il s’est passé quelque chose. Corbeil n’est pas facile à photographier. C’est une ville en transition, elle se construit et se détruit à la fois, elle n’est plus ce qu’elle était et n’est pas encore ce qu’elle sera, elle est dans un entre-deux. On passe dans la deuxième salle par deux portes identiques dressées de chaque côté : on entre chez les jumeaux, et l’on découvre mes personnages… ils sont différents, ils sont donc les coupables idéals. En vérité, les jumeaux ne représentent pas Corbeil, car ne sont pas dans cette tension décrite plus haut. Mais ils sont les fils de Corbeil. Ils représentent davantage une époque passée, un Corbeil révolu. »

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© Richard Pak

Richard Pak a invité les deux frères à participer activement à la scénographie de l’exposition. Les jumeaux ont aménagé l’espace comme chez eux en tapissant le sol de la Commanderie de plusieurs dizaines de sacs plastiques. Les fameux sacs, que les jumeaux confectionnent eux-mêmes et transportent dans toute la ville avant de les entreposer, constituent le point d’orgue de cette histoire. Nul ne sait ce qu’ils contiennent, pas même le photographe :  « Leurs sacs sont comme des monceaux de leur cerveau, de leurs mémoires » analyse ce dernier. Ne pas savoir préserve le mystère et la poésie autour de ces deux existences. Les sacs sans doute représentent quelques choses en eux-mêmes, mais peut-être aussi de l’invisible et l’insaisissable en chacun de nous, ils sont la présence physique de ce que l’on ne peut pas voir, tels des fragments de nos existences imperceptibles.

Une photographie du sensible

La question posée par Richard Pak est comment aborder la différence dans une société normée ?

« Il y a une fascination pour les jumeaux. On ne sait pas comment les appréhender. Toute une mythologie s’est créée autour d’eux. J’ai entendu des histoires extraordinaires à leur sujet. »

Que faire des photos ? Comment seront-elles être perçues ? L’auteur a conscience que la réussite de son travail dépend de cette perception. Le contexte même d’exposer dans la ville de Corbeil est particulier, dans la mesure où les deux frères sont de Corbeil et sont le fruits de nombreux fantasmes. Face à ce soucis de perception et d’interprétation, la réponse donnée par l’artiste est des plus éloquentes :

« Si il y a un engagement, il est d’abord artistique et éthique, mais ni sociologique, ni politique. Il y a autant de vrai que de faux dans mes images. Cette histoire est une nouvelle vérité, ou réalité née d’une rencontre entre ma réalité et la leur. Je me sers d’eux, bien sûr pour ce travail, mais ils se servent de moi aussi. Ils sont loin d’être idiots. Nous avons développé une vraie complicité, parfois très potache : ils avaient peur que je lâche le projet, j’avais peur qu’ils lâchent le projet. Un jour ils m’ont offert un livre de plongée car ils savaient que c’était une de mes passions. Encore aujourd’hui ils viennent me voir et m’offrent des coupures de journaux où il est question de photographie. Et je les imagine souvent en train de lire le journal et découper leurs morceaux parce que « ça va plaire à Richard Pak ». J’espère vraiment pouvoir faire changer de regard. Il s’agit d’un prétexte pour faire rencontrer les jumeaux et les habitants, qu’ils puissent partager et échanger. Les gens ne les connaissent pas, et ils vont pourtant dans tous les vernissages, ils sont très cultivés, notamment en musique : Ils connaissent la musique des années 70 par cœur ».

L’ouverture du festival a été l’occasion de rencontres sincères entre les jumeaux et les visiteurs, permises grâce à l’authenticité du travail effectué par le photographe. Les deux frères échangent avec les gens, du lien social est crée. Ils s’approprient les lieux d’expositions, et déambulent durant le week-end entre la Commanderie et le théâtre. Ils dédicacent des petits dessins et des mots, sur les livres aux côtés de l’auteur. Le dimanche après-midi, ils accourent à tour de rôle auprès des visiteurs du théâtre, et leurs font une visite guidée de l’exposition de Michael Ackerman. La force de Richard Pak est d’avoir réalisé une photographie relationnelle, issue d’une d’expérience sensible et éthique, et qui génère du lien, opère des connexions, dans une époque où le lien social ne cesse de s’étioler.