Ils étaient plus de 500 venus samedi soir assister au débat organisé à Brétigny, entre le journaliste Edwy Plenel et l’intellectuel musulman Tariq Ramadan. L’audience est majoritairement musulmane. Mais au lieu d’un débat, les deux hommes animent une conférence dont le discours aborde les différentes responsabilités qui incombent aujourd’hui aux musulmans.

Dans la tourmente nationale et médiatique que nous vivons depuis les attentats du 7 janvier dernier, l’une des réponses apportée est la solidarité nationale. Or une partie de la population française est parfois mise à l’écart de cette « union sacrée », sous réserve de se justifier parce que les tueries ont été commises au nom d’Allah. Samedi soir l’imam Cheikh Najah de Vigneux-sur-Seine est intervenu pour rappeler que l’Islam condamne fermement les assassinats :

«  Deux musulmans ont tué 12 personnes a Paris. Et ils ont dit ensuite « Allah Akbar, nous avons vengé le prophète ». Est ce que cela est islamiquement valable ? est-ce que le prophète a demandé a ce qu’on le venge ? Vu qu’ils disent que c’est au nom de Dieu, c’est bien de regarder ce que Dieu dit dans le Coran. Vu qu’ils disent que c’est au nom du Prophète c est bien de regarder ce que dit le prophète via les Hadiths (…). Ces jeunes-là n’étaient pas musulmans ! Comment oser prétendre venger le prophète quand celui-ci est miséricordieux envers tous ses prochains, même les plus mécréants ? Quand on tue un homme on tue toute l’humanité »

MathieuMiannay - Cheikh Najah, imam de la mosquée de Vigneux-sur-Seine

Cheikh Najah, imam de la mosquée de Vigneux-sur-Seine. (Mathieu Miannay / EI)

Mais comment les musulmans de l’Essonne vivent et ressentent les évènements de ces derniers jours ? Leur présence en nombre avec 500 personnes samedi soir, démontre qu’ils sont tout autant atteints par les évènements récents et en plein questionnement. Les réponses apportées par Edwy Plenel et Tariq Ramadan sont évidemment d’une nature différente de celle de l’imam. Le premier va apporter une réflexion politique, tandis que le second apportera une dimension plus spirituelle. Mais les deux hommes abordent la question philosophique de l’éthique comme le terreau de la cohésion nationale. Le journaliste de Mediapart cite même Spinoza : « ni rire, ni pleurer, comprendre ».

Essonne Info vous propose ici un résumé non exhaustif de la conférence afin de saisir les enjeux de ce positionnement pour les musulmans de l’Essonne.

MathieuMiannay - Tariq Ramadan

Tariq Ramadan. (Mathieu Miannay / EI)

Le temps immédiat de l’émotion 

A l’heure d’internet et des chaînes d’Info continue, notre époque est sous la domination de l’immédiateté. Le culte du présent asphyxie toute réflexion au profit de l’exacerbation des émotions. Spinoza écrit que les passions sont des empires, aussi Tariq Ramadan évoque l’incompréhension dans les rapports humains lorsqu’ils sont dominés par des charges émotives trop fortes dressées en opposition : « Nous avons la responsabilité de dire des choses qui sont audibles par ceux à qui nous nous adressons ». Il suggère donc de maîtriser ses émotions :

« La colère c’est le naturel, le spirituel c’est le contrôle. Et dans votre situation aujourd’hui nous avons besoin d’un vrai contrôle. Les choses sont inaudibles sous le coup de l’émotion, la charge émotionnelle est lourde. Il faut savoir porter la nuance. »

Dans le positionnement spirituel exprimé par Tariq Ramadan ce soir là, le rôle du maître n’est pas celui d’une autorité à laquelle un disciple doit se soumettre, mais celui d’un guide qui apprend la maîtrise de soi. Cette maîtrise est possible à la condition d’un travail critique. Or la critique n’est pas un jugement, sinon un jugement nuancé, mais un acte de comprendre.

L’écrivain confie à la salle le souvenir intime à propos d’un de ses anciens élèves, qui un soir a frappé sa propre mère au visage. Devant l’horreur le professeur condamne à l’époque son élève, jusqu’à ce que la sœur de ce dernier lui explique le geste dans le récit de leur vie. En contextualisant le geste dans un processus historique et social, il a appris à maîtriser ses émotions pour mieux les dépasser, et comprendre son élève. Tariq Ramadan explique qu’il y eut dès lors un basculement des rôles, l’élève devient maître et inversement car l’un a appris à l’autre le contrôle de ses émotions. Ce contrôle permet à Tarik Ramadan de dire : « Je juge l’acte, mais je ne juge pas l’Homme ». Dès lors comprendre ne revient pas à justifier l’acte, mais à tenter de saisir le processus social qui a conduit à cet acte.

De ce processus social, les personnes dans la salle ont interpellé les deux intervenants au sujet des dysfonctionnements du système éducatif et carcéral pouvant expliquer le parcours des terroristes. La question de la représentation politico-médiatique a également été abordée, ainsi que celle de l’image renvoyée pour les personnes de confession musulmane. Même si Edwy Plenel relativise : « Dans ces attentats, il y a deux nouvelles : le vrai visage de la France, c’est celui des victimes, des personnes de toutes couleurs, athées, juives, chrétiennes et musulmanes, et le vrai héros positif de cette histoire, c’est ce Malien de 29 ans qui a caché les otages de l’Hyper Casher ».

Mais ce positionnement éthique suppose de s’inscrire dans un temps long, plus propice à la réflexion.

MathieuMiannay - Edwy Plenel

Edwy Plenel. (Mathieu Miannay / EI)

Le temps long du politique (l’éthique)

Pour Edwy Plenel nous sommes dans le besoin de changer de régime temporel. Le problème est de savoir comment réunir les conditions d’un temps politique plus long, ou encore d’un temps de l’éthique. Pour le journaliste, la réponse ne viendra pas de l’extérieur, mais de l’initiative citoyenne. Il est de notre responsabilité de citoyens de penser des espaces au sein desquels nous puissions établir de nouveaux repères, permettant de dépasser le temps de l’émotion et laisser place à la compréhension de l’autre, et des forces sociales qui le traversent. Certains de ces espaces existent déjà, rappelle Edwy Plenel, dans le tissu associatif ou dans une certaine presse indépendante et participative à l’instar de Mediapart. Aujourd’hui le danger pressenti par Edwy Plenel et Tariq Ramadan serait un repli communautaire. C’est pourquoi les deux hommes insistent sur l’importance que les musulmans prennent position dans le monde, non pas pour s’en justifier, mais pour s’en emparer, en devenir des acteurs. « Nous devons mener la bataille tous ensemble, que personne ne soit plus spectateur » clame le journaliste. Pour Tariq Ramadan, il y a aussi un « travail culturel critique » à mener pour les musulmans de France : « il faut interroger notre héritage culturel, notamment la question patriarcale, et voir comment la culture française enrichit notre patrimoine. Les musulmans doivent être impliqués et avoir le courage de ne pas se soumettre aux injonctions communautaires ».

Cette responsabilité n’est bien sûr possible à la condition que chaque individu se sente citoyen et concitoyen de la République. L’essai d’Edwy Plenel « Pour les musulmans » prend ici tout son sens : comment réussir à créer ces espaces communs, à garantir une éthique entre les individus si l’on remet en question toute une tranche de la population française pour des raisons de croyance religieuse ? On comprend alors les réticences face à l’injonction du « Je suis Charlie ». L’intellectuel Frédéric Lordon lui-même écrit sur son blog le 13 janvier à propos des dangers de cette formule, par sa structure métonymique qui trouble les différentes significations : ne s’enferme-t-on pas dans le temps immédiat de l’émotion ?

MathieuMiannay - BallonsCharlie-1-2

Belkacem Hamitouche, président d’APMSF. (Mathieu Miannay / EI)

Se poser la question éthique (et non morale) est devenue une nécessité. Mais elle suppose une double responsabilité, individuelle et collective. Emmanuel Lévinas nous dit que l’éthique est une responsabilité devant Autrui, c’est savoir le considérer, et nous pourrions compléter : construire les rapports humains sur ce qui rassemble et non ce qui divise dans la diversité de chacun. Le succès de cet évènement, organisé par Action Pour un Monde Sans Frontières (lire notre article), est en cela encourageant. Il révèle ce même besoin de rassemblement et de cohésion ressenti lors de la manifestation du 11 janvier. L’accueil très chaleureux réservé à Edwy Plenel en est un parfait exemple. Submergé par l’émotion, le fondateur de Mediapart laisse échapper quelques larmes lorsqu’il « donne » à l’assemblée une prose de Charles Péguy et de Jean Jaurès, parmi les plus poétiques et éloquentes sur la liberté et la fraternité.