Le fondateur de Mediapart Edwy Plenel est l’invité d’une conférence à Brétigny ce samedi. Il débattra avec Tariq Ramadan de la situation des jeunes musulmans de France. Avant cette rencontre et dans un contexte singulier lié aux attentats de Charlie Hebdo, il a donné un entretien à Essonne Info.

Action pour un monde sans frontières (APMSF) est une association corbeil-essonnoise, qui s’est donnée comme objectif de lutter contre les inégalités, et d’aider dans leurs difficultés les jeunes musulmans, en travaillant particulièrement sur l’insertion. Elle organise ce samedi 17 janvier une journée de débats et de présentation de ses actions, avec ses partenaires à Brétigny-sur-Orge. Le moment fort de cette rencontre sera la « Conférence Débat Education : Le droit à l’insertion pour tous, les difficultés de la Jeunesse Musulmane en France » en présence notamment de l’intellectuel et universitaire Tariq Ramadan, et du journaliste et créateur de Mediapart Edwy Plenel.

C’est dans un moment singulier que se déroule cet événement prévu de longue date, que les organisateurs ont souhaité maintenir. Alors qu’à la suite des attentats perpétrés à Charlie Hebdo, Montrouge et Vincennes, la place des Musulmans revient dans le débat public, M. Hamitouche, le président de APMSF juge que l’« on ne parle pas assez des vrais problèmes, l’emploi, l’éducation, et les moyens pour nos jeunes ». Il souhaite ainsi par le biais de cette rencontre susciter le débat, « car l’ignorance, ça donne ces extrémismes, et cela participe à stigmatiser ».

La présence d’Edwy Plenel fait suite à la parution de son ouvrage Pour les Musulmans, dans lequel il invite les Français de confession musulmane à prendre toute leur place dans la République. Le président et fondateur du journal numérique Mediapart s’est entretenu avec Essonne Info sur la nature de sa présence à Brétigny (voir l’événement sur Facebook). Dans cette interview, il donne aussi sa vision des événements de Charlie Hebdo et du contexte singulier que nous connaissons (entretien réalisé par téléphone le 16 janvier 2015).

Un « attentat aux libertés »

Essonne Info. Quelle a été votre réaction, à la rédaction de Mediapart, aux attaques du mercredi 7 janvier ?

Edwy Plenel. Nous avons à Mediapart eu deux réactions. Une réaction simplement humaine, qui est je crois celle de tout le monde, celle d’être bouleversé par ce que nous avons qualifié tout de suite, « d’attentat aux libertés ». A nos libertés, pas seulement à la presse. A la liberté de penser, d’expression, d’opinions et à ce symbole du massacre d’une rédaction, et au fait de tuer des gens parce que l’on ne partage pas leurs idées. Et cette réaction s’est évidement prolongée car on a tué des gens parce qu’ils ont une identité, celle d’être Juif. Ce sont donc des actes antisémites.

Nous avons eu d’abord cette première réaction qui nous paraît naturelle et qui s’est traduite par cette veillée que nous avons fait le soir de l’attentat à Charlie Hebdo. Nous avons veillé ceux qui avaient été blessés, c’est à dire la France. La France dans ses idéaux, et la France, aussi, dans la diversité de son peuple. Car l’étonnement que tout le monde a pu voir et qui va jusqu’au héros de l’Hyper Casher, ce Malien de 29 ans, qui va finalement avoir la nationalité française, est qu’on a vu cette France faite de gens de toutes sortes d’origines, de toutes sortes d’apparences, de toutes sortes de croyances, de non croyance, c’est ça la réalité de la France. Ça c’est notre première réaction humaine, normale, évidente.

La deuxième réaction est celle de journaliste et nous, nous sommes comme journal, de ceux qui pensons que notre fonction n’est pas d’ajouter de l’émotion à la passion, mais de donner à comprendre. Ce n’est pas excuser l’injustifiable, mais cela veut dire, mieux comprendre ce qui s’est passé pour pouvoir mieux agir. Donc notre rôle à Mediapart a été à la fois de mettre en évidence cette vérité dérangeante qu’est ce fiasco sécuritaire, le fait que cet attentat ait pu avoir lieu sur une cible si évidente, alors que les terroristes, c’est-à-dire les frères Kouachi puis Coulibaly étaient dans les radars des services de renseignement. Quel problème ça pose ? Pourquoi malgré toutes les dispositions anti-terroristes votées cela a été possible ? Et c’est pour cela que nous soutenons la demande d’une commission d’enquête parlementaire qui fasse la lumière sur tout cela de façon indépendante.

« Ces jeunes sont des enfants de notre pays, ils sont Français »

Le deuxième enjeu de compréhension qui ne fait que commencer et qui concerne aussi bien les acteurs politiques, les acteurs médiatiques, l’ensemble des acteurs éducatifs, les acteurs de la société toute entière, c’est au fond de regarder en face le fait que ces trois jeunes qui ont rencontré une idéologie criminelle, une idéologie délirante qui les a amené à commettre ces crimes abominables, ces jeunes sont des enfants de notre pays, ils sont Français. Ils ont grandi en France, ils ont traversé une réalité que connaît toute une partie de notre jeunesse, aussi bien au niveau de l’école, des services sociaux, des éducateurs, de la police, de la prison. Et donc comment cela a été possible ? Qu’est ce que cela dit sur notre société, sur ce que notre République a déserté comme enjeux ? Sur la question d’une République qui soit vraiment pour tous, qui ne soit pas excluante, qui soit vraiment intégrante. Et dans cette réflexion, il y a évidement notre soucis – et tout le monde connaît la position de Mediapart là dessus – de combattre tous ceux qui voudraient se saisir de cet événement pour continuer à agiter des épouvantails qui peuvent produire des monstres nés du ressentiment, nés de la victimisation, c’est à dire ceux qui sont du côté de la bouquémisserisation, de l’essentialisation, de la désignation à la vindicte de nos compatriotes d’origine, de croyance ou de culture musulmane.

Comment percevez-vous la manière dont les représentants du monde politique et médiatique se saisissent de ces événements ?

La société des journalistes de Mediapart a signé avec d’autre sociétés de journalistes une déclaration commune qui s’intitule « Même pas peur ». Nous n’avons pas peur. La peur ne passera pas par nous. Et dans un moment comme celui là, il faut surtout ne pas céder à cette fascination morbide où nous regardons l’horreur comme des lapins pris dans des phares. Il faut être Spinoziste, ni rire, ni pleurer, comprendre. Même si nous pleurons ceux qui, pour certains, nous faisaient plus ou moins rire. Il y a évidement vis-à-vis de l’humour des goûts et des couleurs différentes. Mais il nous faut néanmoins comprendre, ce qui ne veut pas dire justifier, ce qui ne veut pas dire cautionner, mais comprendre. Et donc cela veut dire deux choses.

« Ce mot guerre pourrait nous mettre en guerre avec nous même »

Premièrement, car notre expérience internationale nous permet de le dire depuis le 11 septembre 2001, ne pas reconduire, ne pas répéter, l’erreur immense commise par les États-Unis d’Amérique. Qui loin de faire reculer la terreur ont ajouté au désordre du monde, en se précipitant dans le Patriot Act qui a produit Guantanamo, la torture, mais aussi l’invasion d’un pays souverain, l’Irak et qui a augmenté les déséquilibres du monde. D’où est sorti aujourd’hui l’État Islamique. Même si il y a évidement une idéologie, qui est évidement notre ennemie, notre adversaire, une idéologie totalitaire. Mais cette idéologie totalitaire a pu grandir et trouver de nouvelles recrues sur fond de ces désordres, accrus par une riposte qui n’était pas la bonne. Donc le premier combat qui traverse la classe politique est évidement de ne pas répéter cette erreur, de ne pas se précipiter dans cette « guerre » – c’est pour ça que nous n’employons pas le mot guerre, que seul le Premier ministre et une partie de la droite ont employé, mais que en effet et nous lui en donnons acte, François Hollande lui n’emploie pas, que le ministre de l’intérieur n’emploie pas. Car ce mot guerre pourrait nous mettre en guerre avec nous même, avec une partie de notre peuple, ce qui est évidement un piège très dangereux.

Le deuxième point, c’est évidement de résister, de manière tout ce qu’il a de plus cohérente, collective, à toutes les tentations d’amalgame. Et, au fond, de mobiliser la société autour des causes communes. C’était ça l’image de la foule du 11 janvier. Nous avons des causes communes, et nous avons un besoin politique de réinventer des causes communes, conformément à la promesse républicaine qui est celle d’une République démocratique et sociale qui ne fait pas – c’est la formulation de notre constitution – de distinction selon l’origine, selon l’apparence et selon la croyance. C’est l’enjeu essentiel aujourd’hui. Tenir les deux mots. Nous protéger évidement de l’impact sur nos sociétés, des désordres du monde, qui rencontre des jeunes égarés et épousant des idées idéologies meurtrières et délirante. Et en même temps, construire la meilleure barrière qui est celle d’une société qui retrouve des dynamiques collectives et qui n’est pas dans la guerre des uns contre les autres, mon identité contre ton identité, ma religion contre ta religion.

« La démocratie c’est le soucis de notre pluralité, de notre diversité »

Pour moi l’évènement de la semaine dernière, c’est de se rendre compte dans les morts policiers par exemple, dans ce héros de l’Hyper Casher, dans le correcteur de Charlie Hebdo, que évidement que les musulmans de culture, de croyance ou d’origine font partie de la France. Evidement qu’ils sont tous horrifiés autant que nous. Ils sont de part le monde, par ailleurs, les premières victimes de ce terrorisme totalitaire. Et donc c’est cette dynamique englobante qui mettra fin à ce « eux et nous », à ce « vous et nous », à cette assignation à une partie de notre peuple à faire ce chemin comme s’ils nous étaient extérieurs. Nous avons devant nous encore une fois, l’affirmation, la construction, la défense d’un nous contre toutes les idéologies d’exclusion qui se donnent la main. L’antisémitisme nourrit évidement les islamophobes quand il vient de jeunes qui sont de culture ou de croyance musulmane. L’islamophobie est l’habitude des discriminations, des inégalités, qui va de paire – et on l’a vu ces derniers temps dans l’espace public – avec la haine des femmes, avec la haine des homosexuels, avec la discrimination contre les Roms, avec la négrophobie contre nos compatriotes venus d’Afrique ou des Caraïbes. L’ensemble de ces questions de solidarité autour des minorités est essentielle. La démocratie ce n’est pas la norme imposée par une majorité, la démocratie c’est le soucis de notre pluralité, de notre diversité, et donc de nos minorités.

Quelle est la nature de votre présence au débat ce samedi avec Tariq Ramadan à Brétigny ?

Le rendez-vous où je vais demain, convié par cette association communautaire de Corbeil-Essonnes, qui ne cache pas qu’elle a un engagement religieux, a été pris dans le cadre, bien avant les événements, de mon livre Pour les Musulmans. Ce livre était une alarme pour dire « attention ». Attention vous les médias, attention vous les politiques, à force d’agiter des épouvantails, vous êtes en train de participer à la production de monstres. Et ces monstres nous les avons vu la semaine passée, et ils ont tué. Ce sont les monstres nés du ressentiment, de la victimisation. Ce n’est pas les excuser que de dire ça, loin de là, ils sont comptables de leurs actes, et ils les ont payés de leur vie. Mais c’est de dire qu’il est de notre responsabilité de ne pas nourrir cette nécrose qui est l’envers même d’une politique commune.

« Sortir de la victimisation, de la plainte, du replis »

Mon livre, cette main tendue à nos compatriotes musulmans, était aussi un appel pour qu’ils sortent de la victimisation, de la plainte, du replis sur eux-même. Qu’ils soient des citoyens à part entière, qu’ils contribuent à inventer cette République démocratique et sociale. Dans le cadre de ce livre j’ai accepté toutes les invitations. J’ai été aussi bien invité par des assemblées d’autres croyances, notamment chrétiennes, j’ai été par exemple parler dans un temple protestant il y a peu de temps, j’ai été invité par des Francs-Maçons, j’ai répondu à leur invitation, donc des gens qui pour certains sont agnostiques, athées, non-croyants et donc que leur conviction, leur croyance est de ne pas croire. J’ai été invité par des universités populaires, cela sera le cas encore à Gennevilliers le 2 février, la ville où ont grandi les Kouachi. Et ça a été le cas à Toulouse. J’ai été invité par des associations issues de toute la diversité de notre peuple. Et c’est dans ce contexte que j’ai accepté cette invitation, qui sera aussi une façon de dire les choses, car si on ne se parle pas, on maintient une partie de la population à l’écart. Ce sera aussi l’occasion de montrer qu’il n’y a pas d’exclusive, et quelqu’un comme Tariq Ramadan est un intellectuel d’Europe, des musulmans d’Europe, qui dit aux musulmans européens qu’ils doivent être citoyens européens, qu’il doivent s’engager dans la cité. Et bien nous pouvons dialoguer ensemble, comme l’a fait Edgar Morin qui a fait un livre de dialogue avec lui. Même si par ailleurs nous pouvons avoir des divergences politiques, des divergences de là où nous parlons. Moi même je suis areligieux, je n’ai pas de croyances mais je n’ai aucun mépris pour ceux qui ont besoin d’une croyance. Et donc ma présence demain, dans un cadre qui est à la fois communautaire et religieux, de gens qui affichent le fait d’avoir une identité religieuse, correspond à la démarche de mon livre. Si chacun reste chez soi, si on n’est pas capable de faire ce pas vers l’autre et bien notre pays continuera à se déliter.

Oui je l’assume, je suis résolument du parti de l’autre, de l’autre qu’il soit Catholique, Protestant, Juif, Musulman, Athée, Créolisé, Métissé de tout ordre, c’est notre peuple. Je me définis toujours comme un breton d’outre-mer, et cette diversité là, je pense que c’est l’imaginaire dont nous avons besoin. L’imaginaire d’une France multi-culturelle, multi-confessionelle et dont la laïcité n’est pas un interdit, pas une injonction autoritaire, dont la laïcité c’est d’abord le respect de toutes nos libertés de conviction, de toutes nos libertés de croyance, parmi lesquelles la liberté de ne pas croire.

  • Infos pratiques :
  • Samedi 17 janvier de 16h à 23h (débat à 19h), Salle 91, 15 rue du Roussillon à Brétigny
  • Tarif : 35€ avec repas, 11€ sans repas. les détails sur le site de APMFS