A n’en point douter la date du 11 janvier restera dans l’Histoire. Plus d’1,5 millions de personnes ont manifesté dans le calme à Paris en hommage aux victimes des attaques terroristes de la semaine passée. Une manifestation sans précédent depuis la libération, « Paris centre du monde » déclare François Hollande. Mais cette manifestation révèle également une ironie étrange : le journal le moins consensuel qui soit se retrouve avec le monde entier comme soutient.

Charlie-Hebdo est né des cendres de Hara-Kiri, journal satirique de Cavanna, interdit de vente par le gouvernement français le 17 novembre 1970. Le n°94 de l’hebdomadaire titrait la veille : « Bal tragique à Colombey : 1 mort » suite au décès du général de Gaulle le 9 novembre. Le choix du titre « Bal tragique » faisait référence à un fait divers survenu le 1er novembre, un incendie dans un dancing faisant 146 morts. La page irrévérencieuse de l’hebdomadaire associait ces deux événements pour souligner le décalage entre le deuil éphémère des victimes de l’incendie, et celui interminable du général entretenu par les différentes autorités politiques de l’époque. 8 jours plus tard naissait Charlie-Hebdo, avec la même équipe, afin de continuer de se battre pour la liberté d’expression. Dimanche dernier, c’est près de 4 millions de personnes endeuillées qui sont descendues dans les rues pour rendre hommage aux victimes du 7 janvier et défendre la liberté de la presse.

Une hypocrisie politique ?

Pourtant la présence de certains chefs d’états à la manifestation de dimanche dernier aurait de quoi faire hurler de rire les regrettés dessinateurs du journal satirique. La participation de représentants de l’Otan et de la Troïka, du premier ministre gabonais Ali Bongo, ou du premier ministre hongrois Viktor Orban – pour ne citer qu’eux – ont suscité de vives réactions parmi les organisateurs et sur les réseaux sociaux. Bon nombre de personnes décident à la dernière minute d’ouvrir un troisième cortège sur le boulevard Beaumarchais, estimant que les chefs d’états présents ne respectent pas les principes de la laïcité, de démocratie ou de liberté d’expression, en somme tout ce contre quoi œuvre Charlie-Hebdo depuis des années.

Que dire de la venue de David Cameron ? Premier ministre britannique dont le gouvernement a permis à la Police Métropolitaine de Londres de dépenser des millions pour espionner les journalistes britanniques, tant et si bien qu’elle se voit aujourd’hui reprochée d’abuser de la loi « RIPA » (Regulation of Invest Powers Act) comme le révèle cet article de The Guardian. Que dire de la présence de Nicolas Sarkozy, cible favorite de Cabu qui le représentait avec des cornes de diables ? Que dire de la présence d’Angela Merkel, dont le journal satirique se plait à dessiner sa politique européenne comme une série de mesures qui étrique les conditions sociales ? Mais au delà de la seule question d’une récupération politique obscène, ce rassemblement n’exprime-t-il pas plus largement l’expression d’un front international pour la liberté et contre le terrorisme ?

Une manifestation citoyenne

En dépit de la venue très contestée de ces personnalités politiques, l’absence de tout marquage idéologique (ni ballon, ni drapeau, ni banderole, ni autocollant) est respectée. A la place, les pancartes et banderoles scandent louanges à la liberté de la presse, à la démocratie, à la paix et l’unité entre les peuples et les religions. Pour beaucoup c’était la condition nécessaire pour ne pas laisser cet espace à la seule manœuvre de communication des chefs d’état présents. Libérée de tout ces oripeaux, la manifestation est apaisée et silencieuse, la rue est devenue un espace d’expression démocratique, un havre de recueillement et de cohésion.

L’ambiance est alors insolite. De nombreuses personnes ne descendent plus dans la rue depuis des années, voire ne sont jamais descendues. Et elles se sont déplacées en masse dimanche dernier. Toutes les artères menant à la place de la République sont encombrées sur plusieurs centaines de mètres. Toutes les origines et toutes les confessions sont présentes et font corps dans un calme qui gronde. Plusieurs manifestants étrangers ont également faits le déplacement parmi lesquels des tibétains, et des militants du mouvement Podemos. Tous arborent maquillage, pancartes, drapeaux, autocollants ou crayons à papier qu’ils brandissent en l’air, et depuis la statue de la République, en hommage aux disparus. Les forces de l’ordre sont acclamées au son de « Merci la police ». Les tireurs sur les toits du boulevard Voltaire répondent aux manifestants, et les remercient. Autour de la place, les habitants présents aux balcons n’hésitent pas à lancer par centaines des papiers « Je suis Charlie » à la foule. A chaque lancé, elle acclame le « lanceur » et l’invite à les rejoindre dans la rue. La Marseillaise est souvent chantée, ainsi que les slogans « Liberté d’expression » ou encore « Nous n’avons pas peur ». Le plus fréquent retentit depuis les boulevards au son de milliers de voix : « Nous sommes Charlie ! » comme de lointains échos qui résonnent entre les pavés et auxquels répondent les bruits sourds et tremblants d’applaudissements, qui submergent peu à peu la foule entière. Toutes ces figures largement photographiées, entre le deuil et la colère, rappellent évidemment celles du rassemblement du 1er mai 2002 contre Jean-Marie Le Pen.

« Je suis Charlie » symbole d’une « union sacrée » ?

Le lundi 12 janvier, le journal Libération titre : « Nous sommes le peuple ». Le slogan « Je suis Charlie » ne signifie peut-être plus seulement « Je suis Charlie-Hebdo », à savoir un signe de soutien, de compassion pour les victimes de l’attentat terroriste du journal Charlie-Hebdo mercredi 7 janvier. Les débats sur la récupération politique d’un tel évènement, montre que celui-ci dépasse désormais le journal satirique. « Je suis Charlie » est devenu le symbole d’une lutte pour la liberté. Depuis des années les syndicats et partis politiques œuvrent à mobiliser les forces sociales. Ils fantasment sur le mot d’ordre idéal permettant de fédérer, d’unir l’ensemble des citoyens dans la rue et défendre une cause commune. Ces mots, ils ont été trouvés dans les décombres d’une tragédie : « Nous sommes Charlie ». Le 11 janvier 2015, tous les participants semblent avoir en eux ce besoin latent de rassemblement et d’unité, d’avoir attendu ce moment depuis des années dans une époque où le lien social est meurtri et sans cesse mis à mal. Devant l’ironie de la participation de certaines personnalités, et face à la récupération nauséabonde de certaines idéologies politiques, tout le peuple a montré l’exemple à suivre à travers sa diversité, son multiculturalisme, et sa cohésion, notamment entre forces de l’ordre et manifestants.

Mais nous pouvons légitimement nous interroger sur la signification de cette union sacrée pour l’avenir. Autrement dit, passé ce moment de communion, comment se servir de cet événement pour redresser la tête, s’en sortir par le haut, et non pas se laisser entraîner dans ce que l’on ne veut pas : ce fameux choc de civilisation.

« C’est dur d’être aimé par des cons » disait un camarade… alors faisons tout pour être plus intelligent.

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