Alors que le centenaire de la Première Guerre mondiale s’apprête à être célébré dans de nombreuses régions, l’Essonne se prépare à montrer le rôle « important et méconnu » qu’elle a tenu durant ce conflit majeur. 

Dans le cadre du Centenaire de la Grande Guerre, une multitude d’expositions et de manifestations sera organisée durant les quatre prochaines années. Entamée le 28 juillet 1914, celle qui devait être la Der des Ders a duré ainsi 4 ans, 3 mois et 14 jours pour se conclure le 11 novembre 1918 par à un armistice signé entre les différents belligérants dans un wagon en plein cœur de la forêt de Compiègne, près de Rethondes. Quatre longues années de combat qui auront vu près de 10 millions de soldats de toutes nationalités périr lors des différentes batailles. Une guerre qui aura défiguré des centaines de milliers d’hectares de terres agricoles, mais aussi des centaines de villages sur une ligne de 700 km allant du Pas-de-Calais au Nord, jusqu’à Belfort à L’Est.

N’ayant jamais connu la violence des combats, L’Essonne a pourtant activement pris part à cet épisode tragique de l’Histoire de la France et de l’Europe. Le département aura joué un rôle important dans l’organisation de l’arrière du front et aura connu son lot « d’anecdotes » de guerre.

Si près des combats

« Si loin et pourtant si près », telle est la maxime qui pourrait résumer la place de l’Essonne dans la Première Guerre mondiale. Souvent cités en exemple pour parler de ce conflit mondial, la Bataille de la Marne, le Chemin des Dames ou encore la très célèbre bataille de Verdun ont déjà fait l’objet de nombreuses études, « aux dépens de ce qui se passait à l’arrière du front », fait remarquer Dominique Bassière du service départemental des archives de l’Essonne.

Ainsi, l’Essonne qui à l’époque faisait partie du département de la Seine-et-Oise, formait ces territoires dits de l’arrière du front. Durant la première et la seconde Bataille de la Marne respectivement en 1914 et 1918, le nord Essonne « n’était situé qu’à 80 km des champs de bataille » rappelle l’archiviste. Une proximité avec les combats qui étaient perceptibles par les Essonniens de l’époque. Faute d’avoir encore des témoins de cette période, c’est au sein des fonds présents aux archives départementales de Chamarande que l’on retrouve des preuves de cette proximité. Dominique Bassière évoque ainsi les mémoires d’un illustre scientifique vivant en Essonne durant toute la durée de la guerre. Il s’agit de l’astronome Camille Flammarion. « Du haut de son observatoire de Juvisy, il pouvait voir au Nord-Est des lumières jaunes orangées et percevoir les canonnades françaises et allemandes durant les deux batailles de la Marne », explique l’archiviste. « Les troupes allemandes sont arrivées au plus près dans la région de Meaux. L’Essonne n’était donc pas si loin des conflits qu’on ne le croit », ajoute François Eschbach, directeur de l’Office National des Anciens Combattants (ONAC) de l’Essonne.

L’Essonne, un lieu stratégique

Bien que les stigmates de la guerre soient moins nombreux que dans la Meuse, l’Essonne aura tenu, au même titre que tous les autres départements proches du front, un rôle non négligeable pendant la Première Guerre mondiale. De par sa situation géographique, le département était l’un des « nœuds de l’organisation de l’arrière du front », précise Dominique Bassière. À commencer par ses réseaux de transports, très souvent surchargés. Outre les routes, les voies de chemin de fer étaient surchargées. « Il est arrivé que plusieurs trains remplis de militaires stagnent en gare de Corbeil-Essonnes ou de Juvisy, à cause du nombre trop élevé de trains qui circulaient en direction du front », poursuit-il.

Dans ces trains voyageaient les soldats de la France et de ses colonies. C’est ainsi que transitaient par l’Essonne des militaires Africain ou encore Indochinois. Une partie d’entre eux était réunie dans les camps d’entraînement essonniens, comme à Dourdan ou à Milly-la-Forêt, où un régiment de zouaves (Ndlr : soldats nord-africains) terminait leur apprentissage avant de partir au combat.

Une véritable terre de transit donc qui servait aussi de « garde-manger » pour les Poilus. C’est ce que montrent quelques fonds d’archives disponibles à Chamarande. « Avec leurs tickets de rationnement, les soldats étaient approvisionnés par les  réserves alimentaires présentes à Brétigny. Ce site représentait l’un des plus gros points de ravitaillement de la région », souligne l’archiviste.

Zone de mouvement, de ravitaillement, mais aussi de stockage de matériels militaires, notamment en termes d’aviation. C’est de l’aérodrome de Guillerval, tout près d’Étampes que décollait une partie des escadrilles françaises. Bref, l’Essonne était « en tous lieux un territoire de transit, avec le passage de militaires, de civils, mais également de réfugiés qui venaient des villages ravagés par des obus tirés par les deux camps », assure Dominique Bassière. « Un rôle important qui est de nos jours peu connu du grand public et des Essonniens, car l’arrière du front n’a été que très rarement traité par les historiens de la Première Guerre mondiale », regrette François Eschbach.

L'ordre de mobilisation d'août 1914. (JL/EI)

L’ordre de mobilisation d’août 1914. (JL/EI)

8 000 soldats morts pour le département

L’Essonne, un territoire au sud du front qui n’aura tout de même pas été épargné par les destructions. Ainsi, deux communes ont été victime pendant ces quatre années de guerre, de bombardements. Une partie d’Athis-Mons et de Corbeil-Essonnes dont sa gare ont été détruites par les avions allemands. « À bord de leurs Gotha, les Allemands ont réussi à bombarder ces deux villes, preuve une fois encore de la proximité du conflit », commente Dominique Bassière. Les pertes humaines lors de ces deux attaques ne furent finalement pas aussi importantes que celles du contingent militaire essonnien. De 1914 à 1918, ce sont plus de 8 000 Poilus qui vont tomber au combat. Un total qui reste pour autant bien inférieur aux pertes totales françaises, estimées à près d’1,4 million d’hommes, contre deux millions pour son adversaire allemand, dont quelques tombes sont présentes au cimetière d’Athis-Mons. « Ce sont peut-être des prisonniers de guerres morts en captivité  », s’interroge Dominique Bassière.

Ces soldats morts sur le champ de bataille auraient certainement pu être transférés parmi les quarante hôpitaux militaires ou civils présents en Essonne. « C’est une des particularités d’une zone en arrière de front, certifie l’archiviste, les hôpitaux sont présents partout. Certaines entreprises mettent entre parenthèses leur activités pour accueillir des blessés ».

Les archives départementales de l’Essonne regorgent de « souvenirs » de ces soldats essonniens partis au front. Entre les dessins réalisés par une partie d’entre eux, les baïonnettes ou les fascicules de mobilisation, les archivistes possèdent de nombreuses photos. « Ces photos représentent le quotidien, les dégâts, mais également quelques phases d’attaque où on voit les soldats en mouvement. Ces photos sont très rares, et elles ont réussi à passer aux mailles de la censure », se réjouit Dominique Bassière.

« Un travail de mémoire »

Cent ans après, rien ne rappelle le passé militaire de l’Essonne durant la Première Guerre mondiale et le rôle qu’elle a pu tenir. Aujourd’hui, les historiens peuvent donc retracer le fil de ces combats par le biais de certaines sources qui émanent des soldats eux-mêmes. C’est le cas de cet ancien sénateur de la Loire, Émile Rémond, dont le cahier est conservé à Chamarande. « Dans un carnet, il raconte le quotidien et les combats avec beaucoup de détails, expliquent les archivistes. Le but est ainsi de laisser une trace, de faire presque déjà un travail de mémoire ».

Un travail de mémoire qui se poursuit de nos jours avec la célébration du centenaire de la guerre et avec ses expositions qui permettent de « redonner vie » aux Poilus. Ainsi, du 12 au 22 mai inclus, l’ONAC organise en partenariat avec la commune de Grigny une exposition au centre culturel Sidney Bechet. Outre une série de panneaux explicatifs sur les moments clefs de cette guerre, différents objets sont exposés. « Dans le cadre de la grande collecte d’objets de cette période, nous avons réalisé une quête auprès des Grignois eux-mêmes, raconte François Eschbach, président de l’ONAC 91. Cela leur a permis de participer à ce travail de mémoire collective ». Pour le maire de Grigny, Philippe Rio, cette commémoration est importante, car elle est « un outil du bien vivre ensemble. Grigny est une ville monde avec ses dizaines de nationalités présentes sur la commune. La Première Guerre mondiale est fédératrice, car de nombreux ancêtres des Grignois d’aujourd’hui, de France ou d’Afrique sont allés faire la guerre ensemble. Cela renforce donc le fait d’appartenir à la même communauté ».

Les objets récoltés par les Grignois (JL/EI)

Les objets récoltés par les Grignois (JL/EI)

Dans tous les cas, les expositions sur la Grande Guerre vont se poursuivre partout en Essonne durant quatre ans, notamment aux archives départementales de Chamarande à partir du 28 juin. En attendant, vous pouvez toujours venir voir ces souvenirs du passé en salle de lecture, comme le font déjà de nombreux Essonniens. « Il y a un véritable engouement. Nous enregistrons trois fois plus de visites et de demandes sur les fonds de la Première Guerre mondiale », remarque Dominique Bassière. En réponse à cette demande, le service des archives prépare ainsi le recensement des 8 000 morts essonniens qui sera mis en ligne progressivement.