Aujourd’hui, il est difficile pour moi de ne pas réagir à la lettre de témoignage de Fred Navarro, qui a vécu (peut être comme vous) une belle histoire d’amour. A la seule différence : le sida s’est invité dans cette belle histoire. Fred, comme moi il y a plus de dix ans, vient de perdre son amour, son amant…  Parce que l’on meurt toujours du sida en 2010, son témoignage bouleversant doit nous inviter à repenser cette société qui se met en place, où chacun est tourné vers lui-même.

Le droit à l’égalité, la fraternité … ne doit pas, à cause de jugements, s’adresser qu’à une partie des citoyens de ce monde. Quelle est aujourd’hui la réelle volonté de nos élus pour se battre contre la xénophobie, l’homophobie et toutes les ségrégations ? Et nous, quel rôle jouons nous en restant passifs et parfois dans le jugement ?

Je fais le terrible constat que depuis la mort de mon ex compagnon rien n’a changé. Il est difficile d’ajouter un commentaire au témoignage de Fred :

« Je viens d’avoir la douloureuse expérience de perdre mon compagnon de vie depuis 18 ans, une majorité. Il est mort du sida le 22 juillet 2010. J’étais à Vienne en Autriche pour la conférence internationale sur le sida. Christian et moi n’étions pas pacsés, nous n’avions pas besoin d’apposer nos signatures au bas d’un parchemin pour nous aimer. Ne me répondant pas au téléphone, j’ai envoyé le lendemain quelqu’un pour vérifier, et au cas où, signaler qu’il se passait quelques chose. Quelques heures plus tard, j’apprenais son décès.

Dès mon retour et après avoir averti sa sœur de la triste et terrible nouvelle, elle venait me chercher avec son compagnon à l’aéroport, 6 heures 30 du matin, elle est alors en pleurs, son frère unique qu’elle n’a même pas pu voir la veille, au moment où la morgue sortait son corps de notre appartement où elle s’était rendue sans attendre, n’écoutant que son cœur ! Elle n’avait pas eu l’autorisation de pénétrer dans l’appartement, car une enquête était diligentée par le procureur de la république. Nous nous rendîmes à l’appartement que je partageais avec mon mec pour nous faire une idée de la survenue de sa mort. Ils l’avaient trouvé dans son fauteuil, son verre de vin plein à raz bord, un pétard à peine commencé dans le cendrier, il ne savait peut être même pas qu’il était mort. Le carreau de la fenêtre était percé d’un énorme trou que les pompiers avaient créé pour pénétrer dans l’appartement, comme si mon colibri avait déserté le nid par ce trou béant …

Pourquoi n’étais je pas là pour lui tenir la main ? J’écartais ces idées noires vite fait, car je n’aurais pas eu le courage de le voir mort ou de me réveiller et de le découvrir ainsi. Avec Nadine, après avoir été légèrement rassurés sur la rapidité de sa mort, nous sommes allés signer une convention obsèques dans une boutique de pompes funèbres dans l’arrondissement. Le soir venu, sa sœur me demande de prévenir leur mère avec qui elle était brouillée depuis des années. Celle ci,  à qui j’annonçe la mort de son fils, me dit tout de go : « On s’y attendait ! » Puis la seule question qu’elle me posa était : A t’il laissé quelques chose d’écrit ? Ce à quoi je répondi qu’il ne devait pas avoir eu le temps et que dans l’immédiat une enquête était en cours et que l’on ne savait pas les causes de son décès. Elle me déclara, en me disant d’un ton imposant, alors qu’elle me connaissait depuis à peu près notre début de vie commune : « Alors écoute moi bien, tu n’étais rien pour lui, il m’appartient », comme si elle parlait d’une cuillère en argent d’un service quelconque.  Deux jours plus tard, revenue de sa province, elle signa une autre convention et s’accapara les restes de mon frère, mon ami, mon amant et mari durant 18 merveilleuses années. Ce fût sa convention qui fût suivie, et elle organisa ses adieux en lui collant une messe, alors qu’avec Christian nous ne rentrions dans les églises que pour la beauté des lieux, pas par convictions religieuses. Sachant que je n’aurais pas de cendres, je suis passé de la tristesse et le manque de mon compagnon à de la colère envers cette femme si peu présente du vivant de son fils. Si Christian n’avait pu compter sur sa sœur, il aurait été à la rue. Grâce à Nadine, nous pûmes nous installer ensemble.

Le dernier coup de téléphone que cette ignoble femme me passa un soir à 23 h 30 fût pour me dire qu’elle savait ce que nous avions fait, qu’une enquête était menée sur nous (sa fille et moi ). Que c’était le brigadier qui avait acté du décès de Christian qui le lui avait dit et qu’il n’y aurait personne à la cérémonie de crémation car son fils n’avait pas d’amis. J’avais déjà rameuté ces amis d’avant moi, nos amis en commun et mes amis de combats d’Act Up-Paris. Nous nous présentâmes derrière son cercueil à quelques cinquante ou soixante… Ce qui fût le plus difficile pour moi fût de le retrouver quelques 12 jours après son décès. Les séropos sont maintenus dans un cadre de lois absurdes qui leur interdit les soins de thanatopraxie (Post-mortem)*. Nous avions fait un serment, le premier qui partait, laissait ses cendres au second pour être une dernière fois unis lorsque je mourrais à mon tour et que celui qui resterait embrasserait l’autre. Alors le jour de la levée du corps, le 4 août, je suis allé tenir ma promesse mais quelle ne fût ma détresse devant mon compagnon, dans un état de décomposition avancée, vision inhumaine et je pris sur moi de lui couper une mèche de cheveux qui ferait que nous serions unis dans la mort par cette partie de lui et le baiser que je lui devais. C’est un baiser à la mort que l’on m’imposait de faire ! Très difficile mais je l’ai fait pour lui comme prévu. Non, ce n’était pas de gaieté de cœur, d’embrasser sa bouche si vermoulue et de le voir d’une couleur verdâtre le visage marqué de quelques lambeaux de chair violacée, dus au fait qu’il était mort dans son sommeil assis, la tête sur ses genoux, ce qui a fait que le sang est monté au visage. Nous vivions en union libre, ce statut flou que l’état utilise à dessein lorsqu’il s’agit de réduire des minimas sociaux et qu’il ignore lorsqu’il est question d’octroyer des droits, de reconnaître nos amours, nos amants et nos vies.

Aujourd’hui, le partage des cendres est interdit, la même loi dispose que  » Le respect dû au corps humain ne cesse pas avec la mort. Les restes des personnes décédées, y compris les cendres de celles et ceux dont le corps a donné lieu à crémation, doivent être traités avec respect, dignité et décence ». Les survivants en revanche n’ont droit ni au respect, ni à la dignité, ni à la décence. Sans testament préalable, sans acte notarial, le/la conjointE en union libre est ignoréE et en l’espèce, les volontés du/de la defuntE également. Même mortes, nos amours sont niées. Même en cendres, nous restons des citoyens Nés de seconde zone, dont les volontés ultimes ne méritent pas d’être respectées. »

Fred et son compagnon ont fait le choix d’un amour sans passage devant un tribunal comme le prévoit le PACS, qui ne protège pas le conjoint survivant de tout et surtout pas de la bêtise humaine : le jugement.

Moi, après avoir vécu une histoire similaire, par précaution je me suis pacsé depuis avec mon nouveau compagnon. Nous avions fait le choix de demander à notre commune de créer une cérémonie pour que nos familles et amis respectifs participent et soient les témoins de notre union.  Car il était frustrant et inconcevable que notre amour ne soit contractualisé que dans un tribunal comme le prévoit la loi. Je me souviens, nous étions les premiers du département pour qui une commune acceptait de mettre en place une cérémonie. La république reconnaissait notre amour, inventait une cérémonie adaptée à la circonstance comme pour le baptême républicain.. A l’époque, le journal « le Républicain du jeudi 15 mai 2003 » a interrogé les élus du département pour connaître leur position sur cette forme d’union. Je laisse à votre appréciation la réponse du Maire, Conseiller Général de Corbeil de l’époque : »c’est une opération anti-nature et détestable ! On autorise tout et n’importe quoi. Où sont les valeurs morales ? A Corbeil, je vous assure qu’ils ne franchiront pas les portes de la mairie ». Serge Dassault.

… Rien n’a vraiment changé. Si Fred, que je connais par ailleurs comme un vrai militant, est entouré et soutenu par ses compagnons de lutte d’Act Up avec qui il continue de se battre pour continuer de vivre, combien vivent leur deuil dans le secret, le sarcasme, la solitude, la rupture familiale ?

Restons nous encore passifs ? Où agissons nous ensemble pour que dans la vie et au delà de la vie, certains ne soient plus des citoyens de seconde zone ?

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*La mort le dernier tabou : http://www.arcat-sante.org/publi/docs/JDS_215_dossier.pdf/ dossier ARCAT Sida. Le Journal du sida, n°215, avril -mai-juin 2010

Conservation des corps avant mise en cercueil

thanatopraxie (Post-mortem)*.
Cas d’interdiction de l’emploi de produit formolés

L’injection d’un produit formolé n’est pas autorisé en cas de :
– Décès avec obstacle médico-légal,
– Accident du travail ou d’une maladie professionnelle,
– Atteinte de certaines affections.

Arrêté du 20 juillet 1998 fixant la liste des maladies contagieuses
portant interdiction de certaines opérations funéraires prévues par le
décret n° 76–435 du 18 mai 1976 modifiant le décret du 31 décembre 1941.
– Charbon*.
– Choléra*.
– Fièvres hémorragiques virales*.
– Hépatite virale.
– Maladie de Creutzfeldt-Jakob.
– Peste*.
– Rage.
– Sida.
– Variole et autres orthopoxviroses*.
– Tout état septique grave, sur prescription du médecin
traitant.

* : dépôt en cercueil hermétique équipé d’un système
épurateur de gaz, immédiatement après le décès en cas de décès à
domicile et avant la sortie de l’établissement en cas de décès dans un
établissement de santé.
Il est procédé sans délai à la fermeture définitive du cercueil.

Arrêté du Conseil d’Etat du 8 novembre 1999 qui autorise à nouveau les
soins de thanatopraxie pour :
– Etat septique grave.
– Hépatite A confirmée.
– Maladie de Creutzfeldt-Jakob.