C’est à Yerres que va se tenir samedi 22 février le premier tournoi national de showdown en France. Rencontre avec deux grands adeptes d’un sport fascinant, d’abord dédié aux déficients visuels, mais que les voyants peuvent aussi apprivoiser avec plaisir.

L’Essonne, berceau du showdown en France ! C’est en effet dans le département, et plus précisément à Yerres, qu’on retrouve les leaders français d’une discipline encore méconnue, venue tout droit du Canada. C’est là-bas que, dans les années 1960, un pongiste aveugle du nom de Joe Lewis créa un sport à destination des déficients visuels qui puisse se pratiquer sans l’aide de voyants. Comme son nom l’indique (showdown signifie « confrontation » en anglais), ce nouveau jeu oppose deux personnes. Mais plus simplement d’abord : le showdown, qu’est-ce donc ?

Des balles à 160 km/h !

Pour mieux comprendre, Essonne Info a rencontré Jean Wagner et Pierre Bertrand, respectivement président-pratiquant du club yerrois et joueur majeur du même club et du circuit français. Parfois appelé « tennis de table pour non-voyants » (à tort, puisque la balle ne vole pas), le showdown « s’apparente beaucoup plus au jeu du palet (NDLR : officiellement appelé Air Hockey) qu’on retrouve dans certains cafés », nous explique Jean Wagner : « Ce sont les règles du tennis de table : deux sets gagnants, onze points à inscrire avec deux points d’écart sur l’adversaire. C’est un mélange de jeu de palet et de billard, parce qu’on joue avec les effets de la balle sur les côtés. C’est un calcul d’angles, tout simplement. »

Pierre Bertrand nous présente l’équipement pour bien pratiquer : une table longue de 3,60m avec des angles arrondis ainsi qu’une planche au milieu et deux buts avec des filets à chaque extrémité, une paire de lunettes opaques, une raquette de bois, une balle contenant des billes en métal afin que les joueurs puissent l’entendre, et enfin un gant de hockey sur gazon. On comprend très vite la nécessité de ce dernier accessoire : « En compétition, la balle peut atteindre les 150–160 km/h. Vu la dureté de la balle, jouer sans gant peut faire très mal aux doigts. »

Un sport en développement

En bon passionné qu’il est, Pierre se souvient du jour où sa route a croisé celle du showdown : « J’ai découvert ce sport par l’intermédiaire de Jean, qui faisait une journée de démonstration à Yerres à l’école Saint-Exupéry. J’avais déjà entendu parler de ce sport durant ma scolarité. J’y suis allé, et ça m’a plu. C’était le 15 mai 2010. » Trois ans et demi après, le jeune homme est n°2 tricolore et pointe à la 14e place au classement mondial.

Jean Wagner, lui, a rencontré ce sport un peu par hasard. Cela remonte à 2008 et une visite auprès de l’association Voir ensemble, à Paris : « Ils avaient une table de showdown qui ne servait pas. En allant un jour au siège social, je l’ai découverte. J’ai demandé des explications, que l’on me « montre » ce que c’était. Je me suis dit : « Ça, c’est super ». » Après le coup de foudre, le Yerrois a créé son club en 2009 au sein de la commune, avant de s’atteler à développer cette discipline en France. Et les progrès réalisés sont indéniables. « Quand j’ai découvert le showdown, il y avait environ 8 personnes qui y jouaient en France. Aujourd’hui, en comptant les établissements spécialisés pour déficients visuels et les clubs, il y a entre 50 et 60 personnes qui jouent », déclare-t-il avant d’ajouter avec le sourire : « Doucement, mais sûrement ! » Avec 15 licenciés, le club de Yerres est le plus important du pays.

« Une ouverture au monde des valides »

En Europe, on joue au showdown dans 14 pays, principalement au nord. La Finlande, la Norvège et la Suède sont des nations majeures. En France, on compte sept clubs, et Jean Wagner a pu organiser à Yerres deux tournois internationaux en 2012 et 2013. Mais il manquait encore un tournoi national. « Les joueurs français étaient pénalisés par rapport aux joueurs étrangers parce qu’ils ne bénéficient pas des points que rapportent un tournoi national », confie Jean Wagner pour expliquer sa démarche. L’autre objectif étant, bien sûr, de toujours développer le showdown. 23 participants sont attendus, dont 7 filles.

Les personnes voyantes peuvent très bien s’adonner au showdown si elles le souhaitent – mais pas jusqu’au championnat du monde ou d’Europe. C’est d’ailleurs l’un des combats du président du club yerrois : « Beaucoup de handisports sont réservés exclusivement aux handicapés. Pour moi, c’est une contradiction, alors qu’on parle beaucoup aujourd’hui d’intégration. Je ne comprends pas qu’on ne s’ouvre pas plus aux personnes valides. » Lui accepte volontiers les voyants lors de ses deux entraînements hebdomadaires.

Pierre croit aussi aux bienfaits d’évoluer avec des personnes valides. Mieux encore : le showdown est le sport idéal pour les sportifs voyants tentés par l’expérience du handisport. « Contrairement au cécifoot et au torball, le showdown permet d’intégrer plus facilement des personnes voyantes, ne serait-ce que pour les sensibiliser. C’est très difficile de dire à quelqu’un de mettre un bandeau et de jouer au foot, en prenant le risque de se cogner aux autres joueurs. C’est aussi difficile, pour un voyant, d’arriver à se faire violence à ce point pour s’intégrer dans un sport. Dans le cas du showdown, il suffit de mettre des lunettes et de prendre sa raquette face à la table, donc dans un espace beaucoup plus petit. C’est moins dangereux, c’est vrai. Ce sport permet une ouverture au monde des valides plus facile qu’avec d’autres sports. »

La panoplie du pratiquant de showdown. (NB/EI)

La panoplie du pratiquant de showdown. (NB/EI)

« Le sport est un des meilleurs moyens d’intégration pour les personnes handicapées »

Très satisfait du succès de chaque sensibilisation auprès des valides, Jean Wagner n’oublie pas non plus les premiers bénéficiaires d’un loisir en plein essor. Convaincu que les déficients visuels peuvent pratiquer bien plus de sports que ceux auxquels on les destine habituellement – le cécifoot, le torball, et dans une moindre mesure l’athlétisme, le Yerrois se félicite de pouvoir montrer aux jeunes « qu’ils ont d’autres possibilités ».

L’autonomie possible grâce au showdown est aussi de nature à le pousser à poursuivre dans cette voie. « C’est ce qu’on entend partout : sortez, bougez, faites du sport… », rappelle-t-il. « Le sport est un moyen de sortir nos jeunes déficients de chez eux. Je pense que c’est un des meilleurs moyens d’intégration pour les personnes handicapées », déclare-t-il avec simplicité et honnêteté.

L’étrange absence de la Fédération Handisport

S’il marque un progrès significatif dans la stratégie d’expansion de Jean Wagner et du showdown, le tournoi national n’est qu’une étape parmi d’autre. Une première a été franchie en septembre 2013, quelques semaines après le championnat du monde en Slovénie. Le M. showdown français a créé l’Union Française du Showdown « de manière à être plus représentatif ». Soutenu par la municipalité de Yerres, Jean Wagner salue chaleureusement le « boulot formidable » du service des sports et du maire Nicolas Dupont-Aignan. Il dispose d’un local (le gymnase des Godeaux) où s’entraîner, ainsi que de deux tables (d’une valeur chacune de 2 000 à 3 000 euros), dont une subventionnée par l’association Bouchons de l’espoir.

En revanche, l’absence de soutien de la Fédération Française Handisport lui laisse un goût amer. Sollicitée à plusieurs reprises, elle n’a jamais apporté son aide aux projets de Jean Wagner, alors que l’organisation d’un tournoi national ou international nécessite des moyens (respectivement 2 500 € et 14 000 €). A l’heure actuelle, le showdown n’est pas reconnu en France comme un sport de compétition, contrairement à d’autres pays européens. Une situation qui déplait fortement au président, passablement remonté : « Nous payons une adhésion annuelle et des licences individuelles pour nos joueurs. Et nous ne sommes pas reconnus ! On donne de l’argent pour rien. Ça ne passe pas. »

L’autre point de discorde concerne le statut du showdown : « La FFH est membre de l’IBSA (International Blind Sports Federation, la Fédération international des sports pour malvoyants), qui elle reconnaît le showdown en compétition. C’est absurde ! » Selon lui, la FFH privilégie les sports paralympiques plutôt que sur d’autres disciplines. Convié au tournoi de samedi (comme il l’était pour les tournois internationaux), Handisport 91 n’a pas répondu à l’invitation.

Un manque de soutien dommageable, mais qui n’est qu’un nuage noir dans le ciel du showdown français. Un sport qui fait de plus en plus d’adeptes, en plus d’abaisser les barrières du handicap. Un loisir à découvrir samedi lors du tournoi, et toute l’année lors des entraînements de Jean Wagner et consorts ou lors de nombreuses sensibilisations.

Pierre Bertrand et Jean Wagner, locomotives du showdown en France. (NB/EI)

Pierre Bertrand et Jean Wagner, locomotives du showdown en France. (NB/EI)

  • 1er tournoi national de showdown
    Samedi 22 février au CEC de Yerres (2 rue Marc Sangnier, 91330 YERRES) dès 9h00.