Conforté sur le plan juridique par le Conseil d’Etat, qui a validé l’interdiction des spectacles de Dieudonné, le ministre de l’Intérieur est bien parti pour capitaliser politiquement sur son succès. Il prend pour cela une nouvelle fois l’opinion à témoin. Une méthode clivante qui pourrait laisser des traces.

C’est une affaire qui a en quelques jours pris une ampleur nationale. Le bras de fer entamé par Manuel Valls avec l’envoi d’une circulaire aux préfets pour interdire les spectacles de la tournée de Dieudonné a tourné à l’avantage du ministre. Après la contestation d’un arrêté visant à annuler sa représentation au zénith de Nantes, le tribunal administratif s’est prononcé dans un premier temps en faveur de l’humoriste controversé. Mais c’est au Conseil d’Etat, saisi dans la foulée par le gouvernement, que s’est joué le dernier acte de cette polémique, qui voit finalement l’institution interdire la tenue du spectacle.

C’est le motif d’ « atteinte à la dignité humaine » qui a été retenu par les juges du Conseil d’Etat. Une décision qui renvoie au fameux arrêté d’interdiction des spectacles de lancer de nain, dit de Morsang-sur-Orge de 1995, et bien connu des étudiants de Droit. « Il y a une grande continuité de jurisprudence, commente Serge Slama, maître de conférence en droit public à l’université d’Evry-Val d’Essonne, pour qui le Conseil d’Etat, à plusieurs reprises, a validé des interdictions qui reposent sur une vision morale de l’ordre public » .

Dans son ordonnance, l’institution évoque des risques sérieux de « troubles à l’ordre public qu’il serait très difficile aux forces de police de maîtriser », mais également « que soient de nouveau portées de graves atteintes au respect des valeurs et principes, notamment de dignité de la personne humaine » . Serge Slama voit en la position du Conseil d’Etat son rôle de « garant des institutions républicaines » . « Dans ce type de situation de crise, il a su trouver la solution juridique » explique le juriste à Essonne Info.

S’agit-il d’une atteinte à la liberté d’expression ou la mise en place d’une « censure » comme on a pu l’entendre du côté des défenseurs de l’humoriste ? Ou bien au contraire la victoire des « valeurs républicaines contre le racisme et l’antisémitisme » comme annoncé chez les proches de Manuel Valls ?

Cette montée au front de Manuel Valls n’est pas pour déplaire à son entourage. Samedi, lors du discours des vœux à la municipalité, son remplaçant dans le fauteuil de maire Francis Chouat a exprimé tout son soutien à l’action du ministre, présent à ses côtés. Devant une salle pleine, il a salué « le seul, le premier, à réveiller les consciences républicaines » . Consacrant un quart de son discours à cette actualité, le maire d’Evry a justifié les mesures prises par son prédécesseur. « Il était de son devoir de cesser la sinistre mystification de Monsieur M’Bala M’Bala » a indiqué Francis Chouat, lui lançant : « oui monsieur le ministre, vous avez permis que la République gagne, lorsqu’elle agit, qu’elle refuse de se taire, au prétexte funeste qu’il serait interdit d’interdire, ce qui revient à laisser faire » .

« C’est bien qu’il ait gagné, si il avait perdu, ça aurait été une catastrophe, on peut dire qu’il est courageux » confirme le maire (UMP) de Courcouronnes Stéphane Beaudet, qui regrette cependant la publicité faite à Dieudonné, « on en fait beaucoup trop, il y a quinze jours, ces shows étaient encore intimistes » . L’édile qui se prononce par ailleurs « philosophiquement pas pour interdire la tenue des spectacles » . Car cette décision a priori est une grande première en matière de droit.  « La rupture est dans l’argumentation, précise Serge Slama sur le contenu de la décision du Conseil d’Etat, on dirait qu’il y a péril dans la nation » .

Pour l’universitaire, qui craint que l’ordonnance n’aille « trop loin dans l’interdiction » , il existe désormais un risque que des maires, « sur le fondement de leur morale, prennent des arrêtés d’interdiction de spectacles qui leur déplaisent » . « On a ouvert une boite de Pandore » affirme Serge Slama, pour qui « on ne peut pas préventivement interdire la parole » .

Une parole qui se déchaîne sur internet et les réseaux sociaux depuis la semaine dernière. Les groupes de soutien à Dieudonné se multiplient sur Facebook, et c’est désormais dans l’opinion publique que le débat se poursuit. En choisissant de cibler l’humoriste, Manuel Valls entend se placer en gardien des « valeurs républicaines » face à « ce personnage nauséabond » et ses soutiens. Il joue pour cela à fond la carte médiatique, prenant l’opinion à témoin, en marginalisant les propos de ses adversaires.

Ce n’est d’ailleurs pour lui pas une première. Lorsqu’il déclare que les Roms « ont vocation » à retourner en Roumanie, qu’il se positionne durant l’été sur la réforme pénale face à un « laxisme » présumé de sa collègue de la Justice Christiane Taubira, ou qu’il remet en question l’avenir du regroupement familial. En 2009 déjà, il rendait publique une lettre écrite en tant que maire d’Evry à la garde des Sceaux Rachida Dati, à qui il demandait plus de « fermeté » à l’égard des mineurs délinquants. Une position qualifiée de « posture simpliste » à l’époque par le Syndicat de la magistrature, reprochant à Manuel Valls une « démagogie sécuritaire » .

L’interdiction des représentations de Dieudonné risque de faire de lui un « martyr » auprès d’une partie du public, qui partage par centaines de milliers ses vidéos sur internet. Le risque d’alimentation du « deux poids deux mesures » existe, si l’on ne s’interroge pas sur les raisons du succès de l’humoriste désormais controversé.

« L’apologie de l’antisémitisme et de toute forme de racisme n’a pas droit d’expression » affirme pour sa part Francis Chouat, qui se félicite du « tournant qui vient de s’opérer par notre état de droit, confirmé par la justice » . Pour Serge Slama pourtant, quand il s’agit de « propos intolérables ou répréhensibles pénalement, c’est à la justice de s’en occuper » . L’universitaire considère que « ce n’est pas le boulot de la police à titre préventif, d’un préfet, d’un maire ou du premier ministre » .

Le débat ne finit pas en tout cas de nourrir l’actualité, avec de nouvelles interdictions de spectacles à venir. Ce tandis que le geste de la « quenelle » , repris sur internet, crispe de plus en plus, comme le montre l’expulsion de deux lycéens de Montgeron pour l’avoir réalisé dans leur établissement (lire notre article). Reste à savoir si les élections européennes seront le théâtre de la poursuite du combat du ministre, dans le cas où Dieudonné déciderait de se servir de ces polémiques pour populariser de nouveau une candidature, après sa « liste anti-sioniste » présentée en Ile-de-France en 2009.

Sur Essonne Info, la question de la semaine

Article de Nicolas Bamba, Mathieu Miannay et Julien Monier