Parce qu’elles doivent déposer un document, récupérer un dossier ou obtenir une signature, une centaine de personnes de nationalité étrangère patientent devant la sous-préfecture de Palaiseau… de nuit, malgré le froid et la fatigue. Face au nombre limité de places quotidiennes, certaines débutent leur attente éprouvante la veille. Depuis le 3 octobre, le Secours Catholique les accompagne tous les jeudis matins, en leur proposant café, thé et réconfort. Entre galères en tout genre et soutien chaleureux, plongée au cœur d’une situation surprenante, et même alarmante.

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« Dès 6h30, une foule se presse déjà devant la sous-préfecture. » (NB/EI)

 

Palaiseau, jeudi 14 novembre 2013. Il est 6h30 du matin : le ciel est noir, les RER ne sont pas encore bondés, et la ville se met tout doucement en marche. Pourtant, il est un endroit très animé déjà. Un lieu où on lutte contre le froid et la fatigue. A l’heure où certains sont encore dans leur lit, une centaine de personnes, en grande majorité immigrées légalement, se presse devant les grilles de la sous-préfecture. D’autres hommes et femmes sont tassés dans des voitures garées le long de l’avenue du Général de Gaulle, plongés dans un demi-sommeil. Tous espèrent une chose : obtenir l’un des 90 tickets mis à disposition ce jour par la sous-préfecture. Un ticket numéroté, sésame indispensable pour présenter son cas et avoir une chance de mettre à jour sa situation.

Young Caritas apporte son aide : boissons chaudes, gâteaux et bienveillance

Pourquoi patienter durant des heures en pleine nuit, alors que la sous-préfecture n’ouvre ses portes qu’à 9h00 ? Parce qu’il y a plus de personnes demandeuses que de personnel pour gérer une telle affluence. Dans la file, on le sait : tout le monde ne passera pas aujourd’hui. Alors, beaucoup ont vu large en prenant une avance conséquente. Parmi eux, certains font le pied de grue depuis 17h00 mercredi, malgré le froid et la fatigue. Il y a des jeunes, des moins jeunes, une femme avec son enfant dans une poussette, une autre femme enceinte, un homme avec des béquilles…

Cette situation a touché l’équipe Young Caritas Essonne, qui œuvre au sein du Secours Catholique. Depuis le mois de juin, ils réfléchissent à une action de soutien hebdomadaire aux personnes agglutinées sur le trottoir. Et leur plan a vu le jour jeudi 3 octobre. Parmi les volontaires, ce 14 novembre, on retrouve trois habitués : Anne-Marie Traoré, François-Marie Debont et Gaëtan Ziga. En dépit d’un horaire très matinal et d’un thermomètre bien bas, ils fonctionnent à plein régime. Il est 6h30 et, sous les yeux de la foule, ils disposent des chaises pliantes sur le trottoir – un homme épuisé s’est déjà installé sur l’une d’elles avant de s’assoupir – et dressent une table à côté de l’entrée du bâtiment. Quelques instants plus tard, des vapeurs s’élèvent de dizaines de gobelets ; ils contiennent du café, du thé et du chocolat chaud. Sur les plateaux, on trouve aussi du quatre-quarts et des morceaux de sucre. Un petit-déjeuner proposé gratuitement aux personnes qui attendent parfois depuis des heures. Pour les plus frileux, il y a même des couvertures.

« Un tout p’tit caoua ! », « Je vous aime ! »…

Quelques personnes s’approchent de la table. Malheureusement, il y a des habitués de ces nuits d’attente, et certains commencent à connaître les membres de l’équipe Young Caritas. Un monsieur s’approche et s’exclame avec le sourire : « Un tout p’tit caoua, s’il vous plaît ! ». Le voilà servi, entre quelques rires. Un autre prend également un café et demande s’il peut y ajouter trois sucres ; une prière exaucée avec le même plaisir. Un peu plus tard dans la matinée, un jeune homme accepte timidement un gobelet de chocolat, puis demande « C’est combien ? ». Il s’étonne de n’avoir rien à payer car il pensait qu’il s’agissait d’une récolte de fonds. Que nenni : pour seule rétribution, les Young Caritas demandent un petit sourire, lequel est souvent déjà sorti en même temps que les remerciements naturels. « Les gens ne sont pas habitués à la gratuité », confesse Gaëtan après avoir lancé « Allez, courage mec ! » au jeune homme.

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« Gaëtan Ziga et le Secours Catholique Young Caritas apportent leur soutien tous les jeudis matin aux personnes faisant la queue devant la sous-préfecture de Palaiseau » (NB/EI)

Pour les premiers arrivants, par contre, il est difficile de se présenter à la table. Une barrière limite les mouvements, et sortir de la file, c’est prendre le risque de ne pas retrouver sa place. Alors, les bénévoles du Secours Catholique parcourent la foule avec un plateau. En revenant de sa première tournée, Anne-Marie est radieuse : « J’ai eu une déclaration d’amour ! Un monsieur m’a dit : « Madame, je vous aime ! « , c’est beau ! » La jeune femme apprécie ces moments. Ils valent bien la peine de se lever si tôt. « Plus on donne, plus on reçoit », dit-elle simplement. Gaëtan, également musicien, se souvient de certains remerciements déclamés en poésie.

Souffrances physiques et souffrances psychologiques

Les boissons chaudes sont les bienvenues, ce jeudi. L’hiver approche, et les températures baissent plus que jamais. Ce matin, il ne fait que 2°. Une femme, les mains tremblantes, renverse même son gobelet au moment de s’en saisir. Gaëtan la rassure tout de suite. Un juriste d’Apro Consulting, dévoué notamment à l’immigration professionnelle, accompagne une famille indienne de Massy. Il échange quelques mots avec Young Caritas, qualifiant la situation de « dramatique » et d’ « inhumaine ». Il en profite pour saluer Anne-Marie, François-Marie et Gaëtan : « Bravo et merci, vraiment, vous rendez un excellent service. »

Mais par moment, le ton monte. Une bousculade, une parole malencontreuse, et les esprits s’échauffent vite dans la file. La fatigue et le froid exacerbent les susceptibilités. Une nouvelle tournée de boissons parvient souvent à apaiser les tensions, mais on ressent un certain énervement. « Ils sont tellement fatigués que ça peut partir en deux secondes », confie Gaëtan.

Gokhan, un jeune homme d’origine turque, en sait quelque chose. C’est la seconde fois qu’il patiente ainsi. Il travaille avec son père, mais tous deux ont pris un jour de congé uniquement pour faire la queue. Depuis mercredi 21h00, ils se relaient. « Tu restes dans ta voiture : tu as des problèmes. Tu rentres chez toi : tu as des problèmes. Tu es obligé de rester ici », explique-t-il avec fatalisme. « On n’a pas le choix », glisse d’une voix douce Mendès, originaire du Cap-Vert et habitant de Savigny-sur-Orge. Lui est présent depuis 4h45. Lui aussi a pris un congé pour se consacrer à cette tâche. « C’est plus fatiguant que d’aller au boulot ! », dit-il. Il travaille pourtant dans le bâtiment, un secteur loin d’être de tout repos. Peymal, un Français d’une quarantaine d’années, vient pour procéder au changement d’adresse de son père. Il regrette le manque d’organisation, tant sur le site Internet de la préfecture que dans l’accueil. Faute de renseignements fiables, il fait la queue à sa place.

Certaines personnes sont dans des cas compliqués, à la limite de la légalité. D’où la nécessité de régulariser leur situation au plus vite. A la souffrance physique de devoir attendre dehors en pleine nuit s’ajoute une souffrance psychologique certaine. La nervosité est palpable, et l’amertume se lit sur de nombreux visages. La semaine précédente, Gaëtan a échangé avec des personnes qui ont perdu leur travail, leur employeur n’ayant pas accepté qu’elles s’absentent pour venir à la sous-préfecture.

« Bientôt, c’est l’expulsion ! »

En attendant l’ouverture des grilles à 9h00, la foule s’est organisée. Elle a dressé sa propre liste de personnes, classées selon l’ordre d’arrivée. Une initiative qui part d’un bon sentiment, mais qui s’avèrera inutile. Le service d’ordre, chargé de veiller à ce qu’aucun débordement ne survienne à l’ouverture, la rejette. Une employée préfectorale explique : « Pour nous, ce système ne fait pas foi. Certaines personnes viennent s’inscrire, puis rentrent chez elles au chaud avant de revenir à 9h00, pendant que des personnes attendent toute la nuit. Ce n’est pas normal. »

Quand les grilles s’ouvrent, on compte 136 personnes faisant la queue. Les agents font passer les personnes par groupe de cinq et vérifient le contenu des sacs, mais la tension resurgit d’un coup. Certaines personnes escaladent la barrière, provoquant la colère de la foule. Les agents calment les esprits comme ils le peuvent. La foule désigne deux resquilleurs : ils ne recevront pas de ticket. A 9h20 à peine, un employé explique avec diplomatie à la cinquantaine de personnes restantes qu’il n’y a plus de places disponibles pour la gestion de dossier, mais qu’il est encore possible d’obtenir des renseignements. A 9h30, une femme arrive, bien après la bataille. Elle tombe des nues, en apprenant qu’elle ne pourra pas déposer ses papiers. « Ma carte est expirée. Bientôt, c’est l’expulsion ! », nous confie-t-elle. Avec son emploi et la garde de son fils, elle ignore si elle pourra se mettre en règle.

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« La sous-préfecture de Palaiseau ne peut faire face à l’afflux quotidien de personnes voulant régulariser leur situation » (NB/EI)

« Notre grand rêve : qu’il n’y ait plus personne dehors »

A l’intérieur de la sous-préfecture, il fait bien plus chaud que dans l’avenue du Général de Gaulle. L’établissement est plein à craquer, et les employés démarrent une nouvelle longue journée. Le juriste d’Apro Consulting est là, accompagné de la famille indienne. Tous sont là depuis 3h00 du matin ; avec leur ticket, ils espèrent avoir fini vers 15h00. Les employés de la préfecture sont un peu désemparés face à la foule quotidienne et ses nombreux déçus. Ils aimeraient faire plus, mais les moyens manquent.

Les bénévoles de Young Caritas, eux, ne comptent pas désarmer. « Il ne devrait même pas y avoir de personnes qui passent la nuit dehors », estime Gaëtan. Des solutions pourraient voir le jour, comme à l’école Polytechnique, où une antenne spéciale permet aux étudiants de ne pas venir faire la queue (lire notre article). « C’est une bonne initiative, mais pour les élites. Comment font les autres ? Il y a des choses auxquelles il faut réfléchir », poursuit Gaëtan.

En attendant, lui et ses acolytes reviendront tous les jeudis jusqu’à la fin de l’hiver. Pour apporter leur soutien à ceux qui en ont besoin d’une part, et pour que ce genre de situation (qu’on retrouve ailleurs en Île-de-France, du côté d’Evry ou de Bobigny) cesse. Leur crédo, Gaëtan le résume aisément : « Notre grand rêve, c’est qu’il n’y ait plus personne dehors. Le jour où on n’aura plus besoin de faire ça, ça ne sera pas triste, car ça voudra dire qu’on a accompli notre travail. »