La nouvelle organisation des cantons de l’Essonne sera annoncée avant la fin de l’année : 21 zones au lieu de 42, dirigées à la fois par un homme et une femme. Quelle conséquence sur la politique locale ?

Le ministère de l’Intérieur est en plein travail : une proposition de nouvelle carte des cantons doit être transmise au Conseil Constitutionnel pour validation avant d’être diffusée à la préfecture dans les semaines à venir. « La décision sera prise d’ici la fin de l’année, avec quatre vagues d’annonces faites par le ministère de l’Intérieur que nous aurons ensuite à relayer », a confirmé le nouveau préfet essonnien Bernard Schmeltz.

Si les futures élections cantonales n’auront pas lieu avant 2015, la nouvelle répartition va sans conteste redistribuer les rôles au sein du département.

Deux fois moins de cantons

L’Essonne compte actuellement 42 cantons. Le PS et ses alliés y sont majoritaires, avec 22 élus, répartis majoritairement dans le nord, et 12 représentants UMP dans le sud. D’un point de vue géographique, la droite couvre plus de territoires, mais les socialistes encadrent plus de population.

Et le projet de réorganisation, défendu à l’assemblée par le député essonnien suppléant de Manuel Valls, Carlos Da Silva, vise à réduire par deux le nombre de cantons. 21 zones délimitées selon un critère démographique, comme l’explique le président PS du Conseil général Jérôme Guedj : « Il faut atténuer les fortes disparités entre les cantons, en termes de nombre d’habitants. Pour l’instant rien n’est fixé sur la nouvelle organisation, on sait juste qu’il y en aura 21 au lieu de 42, et qu’on va rassembler en un seul canton les villes coupées en deux : Massy Est et Ouest, Évry Nord et Sud, et Corbeil Est et Ouest ». La réforme projette ainsi de faire se rejoindre des secteurs, parfois limitrophes, parfois éloignés.

« C’est la loi donc nous l’accepterons mais pour nous c’est absurde, commente Jean-Pierre Delaunay, président du groupe UMPA au Conseil général, et conseiller général du canton de Saint-Chéron. On va se retrouver avec des territoires gigantesques à gérer, qui vont représenter un cinquième du département. Il aurait fallu imaginer une organisation différente entre le nord très urbain, et le sud rural. »

Certains cas pourraient être problématiques pour les partis, comme sur l’arrondissement d’Étampes, qui représente presque la moitié du département, mais moins de 10 % de la population essonnienne, où 5 des 6 cantons sont représentés par l’UMP et vont donc sans doute fusionner. Souci comparable pour certains bastions : si Debout La République dirige le canton d’Yerres, les cantons accolés sont détenus par le PS. En cas de rassemblement avec ces zones, le parti de Nicolas Dupont-Aignan pourrait se retrouver en situation défavorable en 2015. Mêmes circonstances à Corbeil-Essonnes, où la partie ouest communiste va se retrouver liée à la partie est socialiste.

Impossible enfin d’estimer l’influence de Manuel Valls sur la reconfiguration de son ancien fief, et le rassemblement de certains territoires acquis aux socialistes. Le ministre de l’Intérieur à la baguette pour son département ? Même l’opposition considère « qu’il n’en a pas besoin ».

Plus de femmes pour un système paritaire

La force de cette réforme c’est également l’évolution du mode de représentation. Les conseillers, désormais baptisés « départementaux », seront deux à la tête de tous les cantons, avec forcément un homme et une femme, aux fonctions identiques. « On a défendu ce mode de scrutin dans les débats nationaux car c’est le seul moyen d’atteindre la parité, considère Jérôme Guedj.Le système de la proportionnelle est trop compliqué alors que le principe de binôme paritaire garantie l’égalité homme/femme. »

Il faut dire qu’aujourd’hui, on ne compte que neuf femmes pour 42 conseillers généraux, dont seulement trois socialistes et deux UMP. « Mécaniquement, cette réforme va apporter une meilleure représentation féminine, analyse Marianne Duranton, conseillère générale UDI sur Longjumeau, et présidente de l’association Femmes Élues de l’Essonne Solidaires. Elle va permettre de compenser la régression qu’on a vécu avec les cantonales de 2011 et les législatives de 2012, où il y avait beaucoup de binômes homme/homme. Les hommes vont devoir composer avec le fait qu’un seul pourra avoir le canton : ça concerne l’UMP dans le sud de l’Essonne, comme le PS dans le nord. »

Reste à voir comment cette représentation féminine va s’imposer sur le territoire : dans certaines zones presque exclusivement masculines, il va falloir rapidement mettre en avant des femmes identifiées sur le territoire. « L’enjeu du système binominal paritaire va être de trouver des candidates volontaires pour diriger une liste, juge Jean-Pierre Delaunay. Si elles ne le sont pas à l’heure actuelle, rien n’assure qu’elles auront cette envie une fois la réforme adoptée. Faudra-t-il faire appel aux femmes maires dans les cantons du sud ? Voudront-elles mener les cantonales ? »

Les enjeux des binômes

Comment gérer politiquement à deux ? Au-delà de la parité, c’est surtout la notion de binôme qui soulève des questions. Comme à l’école, tout dépend avec qui on tombe, et comment s’adaptent les personnalités. « L’homme ou la femme forte va susciter des convoitises de l’homme ou de la femme faible, décrit Marianne Duranton. La relation entre les deux conseillers va parfois être déséquilibrée. Ce n’est pas forcément arrangeant quand on est élu de partager son canton avec une autre personne, car cette alliance peut ne pas fonctionner, et pose la question de savoir qui des deux s’occupent de traiter quelles affaires et dans quels secteurs. On va créer des élu(e)s dont la légitimité sera liée au seul découpage des cantons. »

Conséquences électorales

Moins de cantons signifie plus de personnalités politiques, et notamment des hommes donc, qui vont vouloir rebondir s’ils sont obligés de laisser leur place. « Cette nouvelle carte des cantons ne va pas avoir d’incidence sur les stratégies politiques pour les municipales, les candidats sont fixés, c’est trop tard, affirme Jean-Pierre Delaunay. Mais pour les régionales, étant donné qu’elles tombent en même temps que les cantonales en 2015, les candidats vont se répartir sur chacun des scrutins. » « Les partis s’arrangeront pour que l’un se présente sur une élection, et l’autre sur le second scrutin, confirme Marianne Duranton. Comme un lot de consolation. »

À noter que les élections régionales n’ont pas de système de binôme. Est-ce que les hommes qui auront du laisser leur canton feront en sorte d’être en tête de liste aux régionales ?

Le président du Conseil général se veut optimiste sur le long terme : « Il y aura sans doute des effets négatifs la première fois, ce sera une période de transition (du fait que beaucoup d’hommes vont devoir laisser leur place) mais c’est une nécessité idéologique. Et puis personne ne sera empêché de se présenter. On peut changer de canton, ça s’est déjà vu par le passé. »

Durée de la nouvelle carte

« Le Conseil Général sera amené à se prononcer sur la proposition de redécoupage du ministère avant la fin du premier trimestre, précise Jérôme Guedj. La décision sera annoncée en séance publique, sans doute le 4 novembre ou courant décembre. » Une fois cette carte officialisée, les partis pourront à nouveau réfléchir sur leur influence sur le territoire. Mais pour combien de temps ? « On est sur le point de refaire une carte des intercommunalités sur l’Île-de-France, de ré-agencer les circonscriptions, alors rien ne prouve que le découpage de 2015 sera le même en 2021″, se projette Marianne Duranton. Pour Jean-Pierre Delaunay, « ce n’est sans doute qu’une première étape dans la reconfiguration politique du département, (qui va sans doute redistribuer les positions des partis) : certaines circonscriptions vont éclater, je pense que leur nombre va baisser, passer de 10 à 8. »

L’Essonne politique est en train d’être redessinée, et avant de constater les effets positifs des binômes paritaires, il va falloir passer par une longue période de flou : qui est responsable de quoi et où ? Si la question taraude les élus locaux, elle sera d’autant plus difficile à expliquer aux citoyens.