Les chroniques amoureuses du XXIe siècle par Audrey Osseni. Le Capitalisme de l’amour, d’Audrey Osseni, aux éditions Edilivre. Revu, coupé et corrigé par l’auteur pour Essonne Info. La fin a été modifiée. Le suspens reste donc entier !

XVIII.

Comme tous les matins, la terre s’était baissée. Pour certains c’était le soleil qui s’était levé. En tout cas, pour Pierre et Eve qui se réveillaient côte à côte, la terre tournait à nouveau dans le bon sens.
Eve aimait le sentir nu dans son dos, son corps collé en tous points au sien. Elle aimait qu’ils s’endorment ainsi, une main sur son sein, l’autre dans la sienne.
A chaque fois qu’elle revenait, c’était ainsi qu’ils s’endormaient. Car il savait que de cette façon il lui faisait plaisir. Et c’était tout ce qu’il avait à lui offrir.
Ils étaient restés là jusqu’au soir à contempler fixement leur reflet de plus en plus net dans le velux du toit mansardé. Le corps blanc de Pierre l’était davantage au contact des draps rouges et de la chevelure noire d’Eve. Elle était plus haute dans le lit et son corps s’arrondissait au dessus de Pierre comme dans les œuvres de Klimt où les corps sont courbes. Elle se sentait comme dans l’antre rougeâtre du vampire qu’elle était. Eve était fascinée par cette image. Elle voulu prendre une photo qu’elle rata brillamment. On y voyait plus que leur fatigue. Alors elle préférait regarder ce reflet qui bientôt disparaîtrait avec le jour.
Comme elle se trouvait belle, elle voulu sortir. C’était leur premier soir. Pierre accepta.

XIX.

Ils étaient sortis puis rentrés comme des centaines de fois. Au moment où ils passaient la porte, elle se demandait combien de fois ils l’avaient passée. La seconde qui suivit elle se demandait combien de fois ils avaient fait l’amour. Des centaines ? Se rapprochait-on du millier ? Elle était incapable de définir une échelle de grandeur et cela la contrariait. Elle se lança dans des calculs très abstraits. « 4 fois 12…48… fois 20… 960… ». Puis elle douta et trouva cela stupide. Après des nombres à trois chiffres, pouvait-il y avoir encore du charme ? Ou non ?
Elle voulu regarder Marie-Antoinette. Pierre n’était pas emballé par l’idée. Puis elle enchaina frénétiquement avec une version de Casanova dont elle chercherait la seconde partie, une bonne partie de sa vie. Elle songeait à ces deux films. Elle se dit qu’il y avait du beau dans leur débauche. Que Casanova était un capitaliste en son temps. Elle se mit sur la pointe des pieds pour voir la rue en contre bas à travers le velux. Elle apercevait la même rue déserte depuis 4 ans mais ce soir elle vit les voitures qui étaient garées là. Et dire qu’on y baisait à l’arrière. Ce soir là, elle aurait voulu vivre à la cour du Roi, faire des vers plein d’esprit et se faire courtiser en rime. Leur débauche était belle alors que nous plongions dans le vulgaire et la platitude. Elle regrettait alors d’avoir regardé ces films qui vous mettent dans un état si doux pendant leur cours, puis si douloureux dès que le « directed by » apparaît à l’écran trop petit. Elle aurait finalement préférer visionner l’une de ces comédies romantiques qui vous donnent envie d’embrasser l’amoureux allongé à côté de vous.
Il y avait du beau dans leur débauche. C’était le capitalisme de Casanova. Eve connaissait celui de Pierre. Quelques centaines d’années en arrière elle l’aurait compris et se serait inclinée devant lui.

XX.

A la cour les esprits étaient libres. Mais le capitalisme de l’amour est un véritable anachronisme dans cette ère ultra conservatrice qui souffle sur le monde. Car il est endormi, comme anesthésié par ce XXe siècle. Où l’on essaie plus de vivre autre chose mais juste de vivre car on avait survécu. Où la poésie est superflue et le romantisme ridicule. Comment avions nous pu résoudre Victor Hugo en un dîner aux chandelles ? On s’était trompé de mot.
Car il est endormi, ce monde, comme anesthésié par ce XXe siècle auquel il a survécu.