Société. Essonne Info a rencontré Bernard Thibaud à l’occasion d’un colloque relatif à l’évolution des pauvretés depuis 2001, organisé par le Secours Catholique. Le Secrétaire Général de l’association répond à nos questions.

  • Photo : le secrétaire général du Secours Catholique, Bernard Thibaud (à droite). (DR/EI)

« Aujourd’hui, 57% des adultes que nous accueillons au Secours Catholique sont des femmes. »

Essonne Info : Le niveau de revenu au-dessous duquel un ménage est considéré comme pauvre, ou « seuil de pauvreté », est estimé à 964€ aujourd’hui en France. Comment expliquez-vous que le RSA soit maintenu à 418€ ?

Bernard Thibaud : Le chiffre du seuil de pauvreté à 60% est effectivement fixé par le revenu médian des Français, donc on n’y peut rien. Mais effectivement, on demande une revalorisation des minima sociaux. Il y eu un décrochage notamment du RMI devenu RSA qui était avant fixé à 50% du SMIC. Le SMIC net est à 1100€ donc 50% du SMIC, ça devrait être 550%. On est bien en deçà. Conjointement à ce décrochage des ressources, il y a eu une augmentation des loyers et de l’énergie qui a fait que le « reste à vivre » a fortement diminué sur les dix dernières années. C’est pour cela qu’on demande une revalorisation des minima sociaux d’environ 25% sur le quinquennat : revenir aux 50% du RMI qui était l‘indice premier et ensuite progresser pour le revaloriser de 25% sur cinq ans.

Essonne Info : La pauvreté féminine a fortement augmenté durant les dix dernières années. Pensez-vous que le Ministère des Droits des femmes (créé pour la première fois en France) va prendre en considération ce phénomène ?

Bernard Thibaud : On l’espère. C’est sûr que c’est une très très vaste question. Aujourd’hui, 57% des adultes que nous accueillons au Secours Catholique sont des femmes. Ce sont beaucoup des femmes qui sont mères de famille, qui cherchent à la fois à éduquer leurs enfants et qui ont difficilement accès à l’emploi. Donc il y a effectivement beaucoup de demandes quant à des modes de garde qui soient accessibles aux plus pauvres, des modes de transport qui soient facilités et une formation qualifiante pour les femmes… Il y a tout un travail à faire pour permettre aux femmes de se former, d’avoir des qualifications et puis ensuite d’avoir les moyens à la fois de garder leurs enfants et de travailler sans avoir des temps partiels subis.

« Pour financer les tarifs sociaux de l’énergie, on aimerait passer au moins à 1%. »

Essonne Info : 30% des situations de pauvreté concernent des étrangers. Comment expliquez-vous ce chiffre ?

Bernard Thibaud : Ce chiffre a fortement progressé depuis dix ans : il était à 20% en 2001, il est aujourd’hui à 30%. Il y a donc une forte précarisation des familles étrangères, simplement parce qu’elles ont moins accès au travail, elles ont moins accès à des transferts sociaux et à des minima, depuis un certain nombre d’années. Avant, les migrants qui venaient en France étaient essentiellement des hommes seuls. Aujourd’hui les migrants ce sont des femmes avec des enfants. On voit une évolution du visage des migrations : davantage de familles, davantage d’enfants, moins de personnes d’origine du Maghreb, davantage de migrants qui viennent d’Europe de l’Est et d’Afrique subsaharienne.

Essonne Info : La part des dépenses consacrées au logement (eau, gaz, électricité, assurance logement) dans le budget des ménages augmente. Une tarification progressive de l’énergie est-elle pour vous une bonne solution ?

Bernard Thibaud : On cherche à renforcer la solidarité au niveau des tarifs de l’énergie. Il y a effectivement une loi au niveau de la tarification progressive, mais on souhaiterait aussi augmenter la solidarité entre les clients. Pour financer les tarifs sociaux de l’énergie, on aimerait passer au moins à 1%. Il y a eu un élargissement du nombre de personnes susceptibles d’avoir les tarifs sociaux d’électricité, mais il nous parait important que le montant de l’économie qui serait faite soit bien davantage que celle qui est aujourd’hui proposé dans la loi.

« C’est proprement inhumain de penser qu’on puisse réguler les places d’hébergement au thermomètre. »

Essonne Info : Quelle est la position du Secours Catholique concernant la réquisition de logements vacants proposée par Cécile Duflot, Ministre de l’Egalité des territoires et du Logement ?

Bernard Thibaud : Le Secours Catholique est en faveur de la réquisition quand aucune autre alternative n’est possible. Il y a déjà eu de nombreuses propositions pour essayer d’améliorer la situation du logement en France, dont la réquisition des locaux vides et notamment des locaux institutionnels quand ils sont vides depuis de très nombreuses années. Si on doit en arriver à ces extrémités-là, ça me parait également nécessaire. Il y a également eu une projection de construction de 150 000 logements sociaux, d’encadrement des loyers, de renforcement de la loi SRU (ndlr : Solidarité et Renouvellement Urbains) et de pénalités pour le logement social. C’est toute une série d’initiatives qui ont été prises pour essayer d’attaquer cette question du logement social, qui n’a pas été traitée depuis une vingtaine d’année. Ce qui nous interroge, c’est que l’on est encore au niveau des intentions. Nous attendons davantage de moyens. On demande le projet de loi de finances 2013.

Essonne Info : Pour quelle raison le Secours Catholique rejette-t-il le plan hivernal proposé par le gouvernement ?

Bernard Thibaud : Parce qu’on se bat depuis des années et des années pour que l’on ne gère pas les places d’hébergement au thermomètre. Héberger des personnes pour trois nuits, cinq nuits, sept nuits pour après les remettre à la rue, il n’y a rien de plus déstructurant pour elles. On a donc insisté sur la continuité de la prise en charge et cela vaut aussi pour l’hiver. Il manque à peu près 15–20 000 places, donc nous demandons cette construction. Mais tout au long de l’année, et tant qu’on ira dans le sens d’une gestion hivernale des places, on aura toujours des personnes expulsées à la fin de l’hiver. Il y a un bras de fer politique à ce niveau-là. Bien sûr, le Secours Catholique est très présent auprès des personnes sans logement, mais institutionnellement, il faut aussi qu’on se batte pour être entendu. L’hébergement ne dépend pas que du thermomètre avec des indices de 0°C, –5°C, 10°C… C’est proprement inhumain de penser qu’on puisse réguler les places d’hébergement au thermomètre, sachant que les personnes sans-abri meurent autant en été qu’en hiver.