Culture. Des gens, des faits, des lieux, des choses … c’est ce que vous propose dorénavant  Philippe Pascot à travers sa chronique sur Essonne info…. On l’avait oubliée cette chose que l’on a entre les mains, devant les yeux…. c’était dans le placard, tout au fond… On savait qu’on l’avait mais on ne savait plus où ? Elle est là devant nous, mais elle était dans un recoin de notre mémoire, de notre histoire… de notre placard. C’est dans l’Essonne et personne (ou presque) ne le sait.

  • Photo : Pierrot lunaire (© Panayotis Pascot / EI)

Quand Abel Gance, Dranem, Maurice Chevalier , Lino Ventura Edith Piaf, Charles Aznavour, et bien d’autres venaient à Ris-Orangis…

En 1980 (mon dieu que le temps passe vite..) jeune coq pleins d’ambitions, je travaillais dans un journal départemental pour un patron qui se trouvait être le frère d’un ministre très en vue de l’époque. Pour la petite histoire : son surnom à ce député et ministre de la défense  était « zouzou » et gare à celui qui aurait révélé ce secret d’état.

C’était un de mes tous premiers reportages et je n’étais que l’assistant d’une journaliste plus expérimentée. Mon sujet, grand metteur en scène du cinéma muet et inventeur de génie  s’appelait Abel Gance(*)

Il végétait depuis quelques temps déjà dans cette maison de retraite réservée aux vieux artistes désargentés. J’ai appris, bien des années plus tard, que c’est en grande partie, grâce à cet article que j’avais initié dans l’Essonne, que sa carrière a rebondi l’année suivante aux Etats-Unis, puis qu’il eut un hommage appuyé aux Césars quelques mois avant sa mort en 1981.

Entrez dans la maison Dranem

Aujourd’hui, je suis à nouveau à Ris Orangis, avenue de Grigny du nom d’une comtesse du coin. Dans cette allée bordée de peupliers ancestraux, des rires d’enfants fusent d’une école maternelle adjacente, ponctuant mon avancée d’une atmosphère joyeuses et enjouée. J’arrive tout au bout de cette avenue qui est une impasse devant une grande et immense grille, qui nous rappellerait Versailles, surmontée de volutes langoureuses, d’une harpe stylisée et de deux lettres entrelacées, A et D : Armand Dranem (*)., qui fut un comique du début du siècle dernier dans la même veine et  tout aussi célèbre pour son époque que son alter ego d’aujourd’hui Coluche.

La grille s’ouvre majestueusement, très lentement, sans un grincement, comme un gage silencieux et bienveillant des années et des gens passés.

C’est un pierrot lunaire qui m’accueille. Il  est figé dans la stèle d’un monument funéraire consacré aux artistes morts pour la France lors des deux dernières guerres mondiales. Dans son costume blanc, orné des célèbres pompons noirs, c’est le premier pierrot que je vois un glaive à la main, une cartouchière en bandoulière avec un regard triste, levé vers un ciel teinté de l’éclat orangé des bombes tombées.

Le château  « Dranem » est encore là, imposant son image massive dans un paysage verdoyant. Ce vieux monsieur qui a vu le jour au 12ème siècle porte encore beau. Malgré son grand âge, on sent, on voit que les restaurations et agrandissements successifs se sont faits dans le respect de son apparence initiale. Il est flanqué en son centre d’escaliers d’apparat aux deux volées symétriques, le tout donnant sur une petite terrasse et l’entrée principale.

Sur les pas des plus grands

Je me plais à imaginer, malicieusement que je juxtapose mon pied sur l’endroit exact où Tino Rossi, Edith Piaf, les Frères Jacques et bien d’autres ont posé le leur. Je sais que ce n’est qu’une illusion, qu’un pur produit de mon imagination mais soudainement je me sens le pied plus « léger », mon imagination se décuple, devient plus créatrice , comme si de chaque marche que je foule exalte et monte vers moi une poussière d’opérette, une note de musique ou un bout de ritournelle. De chaque pierre vieillie et patinée par le temps semble surgir l’incrustation impalpable mais présente des textes appris et récités pour mieux les déclamer ; ils sont là, ils sont encore là !

Ils sont tellement nombreux à être venus ici, comme pensionnaires, visiteurs ou mécènes se penchant financièrement sur le sort de vieux camarades artistes moins chanceux qu’eux.

Combien de comédiens, de comédiennes sont venus en ces lieux finir leurs jours paisiblement après une vie passée à offrir du rêve et de l’émotion. La liste est impressionnante et je sens à nouveau dans l’air ambiant les effluves prégnantes de tous ces artistes tourbillonner et virevolter comme sont entrain de le faire les feuilles d’automne dans l’immense parc attenant.

  • Photo : les arbres portent les noms des illustres bienfaiteurs du château (© Panayotis Pascot / EI)

D’ailleurs presque chaque arbre ici a une histoire, celle de celui ou celle qui est venu le planter. En haut tout la haut autour de la tombe de Dranem, comme pour le protéger,  il y a celui de lino Ventura, Mouloudji, Edith Piaf, Jacques Bodoin, Sacha Distel, Francis Lemarque, Pierre Doris, Francois Perier…

Une multitude d’artistes de renommée venus témoigner concrètement et physiquement leur amitié a Dranem et à sa fondation au profit des vieux artistes.

Passage de flambeau

Malheureusement là aussi la roue tourne. En 2012, plus aucun pensionnaire n’est issu du spectacle. Autre temps, autres mœurs. Petit à petit les mécènes se sont faits de plus en plus rares, les vieux artistes eux-mêmes choisissant d’autres lieux pour terminer leur carrière en catimini… la gestion du lieu devint chaotique, les dettes s’accumulèrent et la fondation Dranem en 2000 passa le flambeau à une résidence de retraités comme les autres. Finies les tirades théâtrales à la voix gutturale, les vocalises infernales qui résonnaient d’antan à travers les murs des chambres pour se répandre dans les longs couloirs du château. Tout a été remplacé petit a petit par les bruits métalliques et les cliquetis d’une modernité médicalisée plus adaptée à nos anciens d’aujourd’hui.

Ne subsistent que quelques vestiges, des plaques marbrées aux noms des bienfaiteurs financiers, quelques bustes dans ce qui devait être l’enfilade du château, des photos jaunies, décoratives, accrochées aux murs par ci par là, ultimes traces murales de la vie artistique débridée des anciens pensionnaires.

  • Photo : La statut de Maurice Chevalier orne le jardin (© Panayotis Pascot / EI)

Maurice Chevalier

Ce qu’on en sait pas ou peu, c’est que le grand Maurice Chevalier fut un des mécènes et président de cette maison de retraite jusqu’à sa mort en 1972. Grand fan de Dranem, tout comme Bourvil et Coluche qui s’en inspirèrent, il l’imita carrément à ses début et s’en inspira même par la suite dans son propre répertoire ( Prosper, le chapeau de zozo).  Il vint souvent à Ris Orangis, tout comme Charles Aznavour et bien d’autres pour pousser la chansonnette et égayer les jours des pensionnaires présents.

Une immense statue prône d’ailleurs dans la cour intérieure du château. On y voit le grand Maurice dans une de ses postures favorites : jambes légèrement pliées et galure chapeau de paille légèrement de travers sur la tête

  • Photo : Le Menhir de la tombe de Dranem.(© Panayotis Pascot / EI)

Sa tombe tombe dans l’oubli

C’est derrière le château, par un petit chemin que l’on peine à trouver qu’on accède dans un premier temps à ce qu’il reste d’une scène de spectacle à ciel ouvert. Il y avait en cet endroit d’immenses fêtes, un théâtre même, paraît-il, dans les années cinquantes où les Rissois eux-mêmes venaient y applaudir Charles Aznavour, Maurice chevalier et bien d’autres artistes en vogue. Il ne reste plus, sous mes yeux, qu’une plate forme de bêton sale, ruine ultime d’un lieu de joie, d’émotions et d’applaudissements à tout rompre dont seuls quelques vieux arbres catatoniques et centenaires ont encore le souvenir bien caché au fin fond de leurs feuilles repliées et froissées sur elles-mêmes. La rampe d’éclairage qui l’entoure et qui devait jadis contenir les bougies à mèche qu’on appelait communément les biscuits est maintenant remplie par endroit d’une eau saumâtre et nauséeuse ou d’une broussaille ragoutante et terne qui semble vouloir manger ce qu’il reste du nez de scène.

Plus haut, en montant sur le coteau à travers un chemin de pierres escarpé, on arrive enfin sur la tombe de Monsieur Dranem. Il est là ! Sa tombe ressemble à un menhir. Tout au dessus, son buste avec son célèbre chapeau trop petit. Du haut de toute sa mort, il semble encore sourire et nous dire comme sur son épitaphe : « Ne vous attristez pas de ma mort, vous que j’ai tant aimé faire rire ». Selon ses dernières volontés, personne n’eut le droit de le voir sur son lit de mourant et interdiction fut faite de suivre son cercueil.

Une phrase de Boris Vian à son sujet me revient à l’esprit

« La bêtise volontaire poussée à ce point confine au génie ».

C’est vrai, je regarde ce petit buste, la petite tête de ce petit homme avec ce petit chapeau sur ce grand menhir monolithe, cela pourrait confiner au ridicule, à l’absurde ; mais quand on y regarde d’un peu plus prés, on aperçoit au dessus du sourire des yeux malicieux qui, au de là de la mort, dans le reflet du soleil couchant pétillent encore et pour longtemps de vie et d’intelligence.

Doucement, sans faire de bruit pour ne pas déranger les conversations qu’il doit avoir avec les amis qui l’entourent ( Lino, Edith, les Frères Jacques..), je redescends les marches de pierres qui bientôt disparaitront, usées par l’indifférence grandissante du temps qui passe et envahies, petit à petit, par une végétation conquérante.

Je repasse la grande grille qui se referme tout aussi lentement et je me retourne pour la deuxième fois en plus de trente ans. Une espèce d’ectoplasme blanc semble flotter entre le haut de la grille et le ciel, dernière vision d’émotion et clin d’œil éthéré que m’envoie sans doute monsieur Dranem. Allez va, Salut l’artiste

Abel Gance

  • Photo : Portrait d’Abel Gance (DR)

Ce réalisateur français, scénariste et producteur de cinéma, est né Abel Eugène Alexandre Perthon, le 25 octobre 1889 à Paris 18e[1], et mort le 10 novembre 1981 à Paris 16e. Abel Gance est l’un des pères du langage moderne dans le cinéma et compte parmi les plus importants pionniers de son histoire, Il s’affirme dès 1918 comme un cinéaste novateur, dont le style empreint de lyrisme tranche sur la production de l’époque. J’accuse et La Roue font de lui un réalisateur vedette, tandis que Napoléon est l’un des derniers grands succès français du cinéma muet. Mais le grave échec financier de La Fin du monde brise sa carrière. Il est amené à tourner des films moins personnels et, bien que sa carrière compte des succès commerciaux comme Lucrèce Borgia ou La Tour de Nesle ou Austerlitz (1960), Abel Gance élabore en 1925 avec André Debrie, 40 ans avant le cinérama, un procédé de film avec trois caméras par juxtaposition qui donne une largeur d’image trois fois supérieure au format traditionnel et permet aussi un récit en trois images différentes, la « polyvision ». Voir Napoléon (1927). En 1929/1932, il dépose, avec André Debrie, un brevet sur la « perspective sonore », ancêtre de la stéréophonie. En 1934, il sonorisa son film Napoléon, avec ce procédé. Il met au point à partir de 1937, avec l’opticien Pierre Angénieux, le « pictographe », appareil optique pour remplacer les décors par de simples maquettes ou photographies, et qui est à l’origine de l’incrustation télé d’aujourd’hui.

Biographie de Armand Dranem :

  • Photo : Dranem à la fin de sa vie. (DR)

Armand Ménard, dit Dranem,( en verlan quoi !) interprète né à Paris le 23 mai 1869, mort à Paris le 13 octobre 1935.

Le 1er avril 1894, sous le nom de Dranem (anagramme de Ménard), il fait ses débuts à l’Electric-Concert, au champ de Mars, comme « chanteur comique » genre Polin. Deux jours plus tard, son cachet est réduit de moitié.

Il passe ensuite au Concert de l’Époque où il joue la comédie interprétant, entre autres, le rôle d’Anatole Garadoux dans les Deux timides de Marc Michel et Eugène Labiche. En août 1895, il est au Concert Parisien où il se fait connaître dans des pièces en un acte et dans divers « tours de chant » où figurent deux autres débutants : Félix Mayol et Max Dearly. Dix ans plus tard, personne ne pourra s’offrir une telle affiche.

Un jour, au tout début de 1896, il trouve, au carreau du Temple, pour la somme de dix francs, une petite jaquette à basques courtes, un pantalon jaune passé, rayé de vert et un petit chapeau bizarre dont il se revêt le soir même et il entre sur scène plus ou moins en courant, comme si on l’y avait poussé. Il entame, ce soir-là, les yeux mi-clos et lentement, une chanson aux paroles navrantes d’imbécillité. C’est le délire. Francisque Sarcey qui est dans la salle constate : « Dranem est un idiot de génie. » Le genre « Dranem » était né.

Du Concert Parisien, il passe au Divan Japonais où, dans son tour de chant, il montre de plus en plus de finesse dans son jeu de super-niais. – Les critiques de l’époque, décontenancés devant cet homme d’une rare intelligence et qui réussit à faire passer à peu près n’importe quoi, sont dithyrambiques et en peu de temps finissent par en faire une grande vedette.

Il passe successivement à l’Horloge, à l’Alcazar, au Petit Casino, aux Ambassadeurs puis, enfin, le 2 septembre 1899 à l’Eldorado où il va rester plus de vingt ans, y jouant dans plus de 200 pièces ou revues, créant d’innombrables chansons, attirant le tout Paris.

Son grand comique découlait du fait qu’il chantait des énormités sans, semble-t-il, s’en rendre compte et puis – ce qui, évidemment, n’a pas été endisqué – il chante comme si ce que l’on demandait de chanter était la chose la plus importante au monde : une sorte de clown, totalement inconscient de ses pitreries.
En 1911, il fonde la maison de retraite de Ris-Orangis pour les anciens du spectacle, qu’inaugure le président Armand Fallières.

Pendant la Première Guerre mondiale, il chante dans les hôpitaux et fait ses adieux au tour de chant à l’Eldorado le 23 octobre 1919.

En 1923, il épouse Suzette O’Nil qui restera à ses côtés jusqu’à sa mort.
En 1924, il publie un roman, Une riche nature.

En 1905 il fut le premier à apparaître dans ce que on appelait le phonothèque ; aujourd’hui on dirait un clip !!!!

Immense talent reconnu pour l’époque, il avait la naïveté de Bourvil, la fausse grossièreté de Bigard et Coluche réunis, la classe de Maurice Chevalier et surtout il n’a jamais oublié d’où il venait, rendant beaucoup, car estimant qu’il avait beaucoup reçu.