Société. Deux soignants ont accepté de confier les particularités de leur travail en service de gériatrie aigue. L’un est aide soignant, l’autre infirmière. L’un est toujours en service, l’autre a préféré partir.  Nous vous proposons une interview à deux voix sur le traitement des personnes âgées dans un hôpital essonnien.

  • Photo : Essonne Info est allé à la rencontre du personnel soignant. (CC/WK)

Deux soignants en service de gériatrie ont accepté de parler à « cœur ouvert » et sans détour, de leur travail de soignant. Si les réponses font parfois froid dans le dos, c’est que nos soignants ont appris à banaliser ces réalités.

Au pays vermeilleux de la gériatrie aiguë

Il existe plusieurs dichotomies à l’hôpital. Et si l’on pense d’emblée à celle entre patient et soignants, le personnel n’a pas forcément le même ressenti.  « Il y a une confrontation entre aide soignant et infirmière d’un côté, et médecins de l’autre. Nous, nous sommes en réel contact avec les patients,  on ressent mieux ce que veulent les personnes dont on s’occupe. On arrive à garder cet état d’esprit de proximité et d’écoute, on lutte tous les jours contre les automatismes. »

Paradoxalement, alors que nos deux interlocuteurs ont encore de très nombreuses années devant eux, ils voient dans leurs patients, une génération plutôt chanceuse. « Les personnes âgées dont on s’occupe, vivront certainement plus longtemps que nous. Pourtant, ils auront plus travaillé parce qu’ils auront tout simplement commencé plus tôt, et que les droits des travailleurs n’étaient pas aussi développés à l’époque.  Pour nous, je ne sais pas si on passera les 80 ans. Quelque part, on a détruit nos vies. Je pense qu’ils étaient plus heureux que nous. C’est le ressenti que j’ai, par rapport à ce qu’ils m’expliquent. »

Si nos deux soignants nous parlent de burn out récurrent dans le service, lié à une surcharge de travail, il demeure plus facile de se préserver psychologiquement, et de « couper », en rentrant chez soi. « D’un  côté, c’est plus simple à gérer de travailler en service de gériatrie, parce qu’on se projette moins dans une personne âgée, que dans une femme qui perd son enfant, ou un jeune de 30 ans qui se bat contre un cancer. Mais malgré tout, on se projette toujours un peu…  C’est un service très physique. En diabétologie, on pourrait avoir 30 patients pour un soignant, parce que ce sont des patients autonomes. Mais on ne se rend pas compte de la charge de travail que l’on a en gériatrie. Si on veut faire notre travail correctement, 6 patients ce serait raisonnable. Si on a le temps d’écouter c’est mieux, si on a le temps de leur tenir compagnie c’est mieux, si on a le temps de faire les préventions d’escarre c’est mieux. Si on veut avoir le temps de faire tout ça, il faut moins de patients par soignant. Là, ce n’est pas une prise en charge optimum. »

Le personnel du service semble souffrir d’un certain manque de reconnaissance, pas tant de la part des patients que du monde hospitalier lui-même. « C’est un service particulier. On prend en charge toutes les pathologies de l’être humain à partir de 75 ans. Les vacataires qui viennent de l’extérieur  ne veulent pas revenir dans notre service. C’est trop lourd. Dans le milieu hospitalier, on a une mauvaise image. On voit ça comme un travail ingrat. C’est vrai qu’il n’y a pas d’urgence, pas de réa, pas de soins techniques… »

« A partir de quelques années, quelque soit le service, il faut changer. Ce qui me manque dans le service de gériatrie aigue, c’est la prise en charge globale de la personne. On ne s’occupe pas que du problème médical de base, mais on prend en charge tous les petits détails. En cardiologie, on ne voit que le cœur, en pneumo que les  poumons. La prise en charge globale est meilleure en gériatrie aigue. Et qu’on se le dise, le métier d’avenir, c’est aide soignant, et les métiers d’aide à la personne en général. Les personnes âgées se font de plus en plus soignées chez elles. »

Déculpabiliser les familles

Le personnel soignant est sans doute le mieux placé pour conseiller aux familles de passer le relai si elles ne peuvent plus assumer la charge d’un parent malade. « Les gens ne sont pas assez au courant des aides à domicile mises en place. C’est l’assistante sociale qui détermine l’aide auxquelles les personnes ont droit, en fonction de l’état de la personne, et des revenus. Mais malheureusement les familles l’ignorent. On peut faire placer une personne de sa famille si on n’arrive plus à gérer. Un patient atteint d’alzheimer, c’est 7 jours sur 7 et 24 heures sur 24. Beaucoup de patients sont hospitalisés pour « Maintient à domicile difficile », lorsque la famille n’arrive plus à prendre en charge la personne âgée. Souvent par manque d’informations des fameuses aides. Mais certaines personnes âgées sont en refus d’aide, et là, c’est un autre problème. Souvent, ce sont les femmes qui ont perdu leur mari qui se retrouvent dans l’isolement et dans la précarité. »

La solitude dans les couloirs de l’hôpital

Aides soignants et infirmières outrepassent tous les jours leur rôle de soignants pour prendre le temps de discuter un peu avec les patients. « C’est regrettable car il n’y a pas beaucoup de visites d’associations pour tenir compagnie aux patients. Seuls les bibliothécaires passent, mais les patients voient parfois très mal et il faudrait leur faire la lecture. L’aumônerie vient aussi à la demande des personnes âgées, souvent simplement pour parler » .

« Ce sont des patients qui parlent beaucoup du passé et peu du présent. La phrase que j’ai le plus entendu jusqu’à présent, c’est « Je ne vous souhaite pas de vieillir » ou « C’est pas beau de vieillir. Là où j’ai été déçu par le fossé de génération entre moi et les personnes âgées, c’est leur manque d’ouverture à la société d’aujourd’hui, qui s’est mélangée. J’espère que je saurais m’adapter au changement de population quand viendra mon tour. »

 « On gâche souvent des morts »

« On entend plus fréquemment la volonté de mourir que la volonté de vivre. C’est parfois verbalisé, parfois les patients le manifestent autrement, en ne prenant plus leur traitement par exemple. Si la personne avait un bon diagnostic, on réanime sans réfléchir, aussi parce que la question, du coup, ne s’est pas posée avant. Il y a des réanimations en gériatrie aigue, mais il y en a très rarement. Avec l’effectif réduit, le patient peut faire son arrêt dans sa chambre, et bien souvent le temps que l’on s’en aperçoive, le patient est déjà décédé. Les patients décident avant, soit de passer aux soins palliatifs, soit, cas plus rares, d’être réanimés en cas d’arrêt cardiaque. Le problème lorsque l’on réanime, les médecins s’acharnent trop à maintenir les patients. On gâche souvent des morts. Ce qui me révolte le plus, c’est l’acharnement.  On arrive bien à mettre de la musique classique aux vaches dans les abattoirs pour que la viande ne soit pas raide, on pourrait adoucir la mort de certains de nos patients. »

Peut-être inquiets d’avoir été trop rudes pour nos oreilles de non-initiés, nos soignants tiennent à souligner en partant : « Le problème, c’est qu’on vous a parlé des vieux qu’en milieu hospitalier, ça dure entre 5 et 7 jours l’hospitalisation. Après on n’est plus là. »