Sport. Le club de football féminin de Juvisy est l’un des plus anciens de France. Il est devenu en quarante ans l’un des plus réputés aussi. Essonne Info vous propose de revenir sur cette histoire, parsemée de difficultés.

  • Photo : une coupure de presse des filles de Juvisy. (DR)

Je vous parle d’un temps…

Le football féminin ne commence pas avec les investissements de Jean-Michel Aulas, ou avec le parcours de l’équipe de France en Coupe du Monde en 2011. En 1920, une équipe de France affrontait déjà une sélection anglaise, devant plus de dix mille spectateurs. La pratique du sport en général par les femmes allait disparaître avec les heures sombres de l’histoire, dans les années trente. Dans des pays comme la Norvège, le football féminin a même existé avant le football masculin. Et c’est d’ailleurs une constante : dans la plupart des pays où le football féminin s’est développé, le football masculin n’existait quasiment pas ou peu. Aux États-Unis par exemple, le soccer était encore considéré il y a peu comme un sport de femmes comparé au football américain ou au basket-ball, considérés comme plus virils. L’aventure récente des Bleues en équipe de France ferait presque oublier le fait que les femmes jouant au foot n’ont pas toujours été bien considérées en France. Thierry Roland était d’ailleurs opposé à la pratique du football par des femmes, et n’a jamais manqué une occasion de le faire savoir. Qu’importent les préjugés, les moqueries et les railleries, une bande de passionnées est allée créer un club qui existe encore aujourd’hui, à Juvisy-sur-Orge.

Le 20 mars 1970, le début de la deuxième vague

C’est une date importante dans l’histoire du football féminin. Le 20 mars 1970, la Fédération française de football reconnait officiellement la pratique du football par les filles. Cela symbolise aussi l’arrivée de la deuxième vague de pionnières. « Des filles sont allées voir le président de l’Étoile sportive de Juvisy et elles ont tout de suite voulu jouer en compétition. Elles jouaient déjà toutes au foot, c’étaient des femmes, des sœurs ou des filles de joueurs. Chez les Fortems par exemple, on était huit frères et sœurs, et tout le monde jouait au football. On est revenues le voir avec onze joueuses, et la première équipe de Juvisy était née. » se souvient Annie Fortems, première capitaine de l’équipe de Juvisy. Dès la saison 1970–1971, le club a disputé le Championnat de Paris. Une entrée en matière difficile puisque les filles étaient sujettes aux moqueries sur leur physique, ou aux insultes à caractère sexiste. Le premier entraîneur de cette équipe était Roger Micalaudis. Il a posé très rapidement ses conditions, qui sont encore des valeurs du club aujourd’hui. Il a tout de suite insisté pour que les joueuses soient respectées. Sa deuxième condition était que les filles visent l’excellence. Enfin, à l’instar de ce qui se faisait chez les garçons, il a mis en place une école de football pour que le club puisse se développer sur le long terme. Les anciens se souviennent encore de la tribune hebdomadaire du Républicain sur l’équipe essonnienne.

  • Photo : plusieurs générations du club se sont retrouvées le 30 juin pour les quarante ans du club. (DR)

Les premiers faits d’armes

La FFF n’a pas pris tout de suite au sérieux le pratique du football féminin. L’organisation de l’équipe nationale par exemple était faite a minima. Annie Fortems, joueuse réputée pour sa technique a été la première joueuse de l’équipe de Juvisy à être présélectionnée. Une invitation qu’elle a tout naturellement déclinée, devant le peu d’intérêt que le monde du football avait envers les footballeuses. Micalaudis a fait du club de Juvisy un club réputé en France et jusqu’en Europe du Nord. « Les bonnes équipes de l’époque était Saint-Maur ou Joinville en Championnat de Paris, ou encore Reims qui a longtemps dominé le championnat. Ces équipes n’existent plus aujourd’hui. C’est notre école de football qui a fait la différence. En 1975, on était championnes de Paris. En 1978, on a atteint le championnat national. On avait alors quarante joueuses et trois équipes sans jamais avoir recruté des joueuses d’un autre club. On était un club phare avec Saint-Maur et le Paris Saint-Germain, jusqu’en 1986 », poursuit Annie Fortems, qui a toujours été passionnée de football. En 1979 par exemple, les filles de Juvisy sont allées remporter le tournoi de Bruxelles, face aux championnes de Belgique, des Pays-Bas et de Norvège. La performance de cette petite équipe amateur allait leur apporter le respect de ces grandes nations du football féminin. « Un hold-up », mais obtenu au courage et à la volonté.

La confirmation

La pratique du football féminin n’était que tolérée. Les féminines de Juvisy ont même commencé à déranger avec leurs premières victoires. En 1985, Roger Micalaudis a cédé sa place à Daniel Fusier, qui tout de suite a voulu s’inscrire sur la même lancée. Micalaudis laissait à Fusier un club réputé pour sa technique et son fair-play, des valeurs toujours d’actualité au club. Il s’est alors appuyé sur Guy Sittler pour entraîner les filles. Sur le plan sportif, la victoire à Bruxelles a ouvert aux filles les portes du tournoi de Eindhoven, le meilleur tournoi organisé à l’époque, qu’elles ont remporté en 1980 et 1981. Ce qui laisse encore aujourd’hui un goût amer à Annie Fortems : « La France a une génération de retard. La Norvège qui a longtemps dominé ce sport n’était pas confrontée au sexisme. Une personnalité comme Thierry Roland a longtemps décrié la pratique du football par les femmes. Marie-George Buffet, en tant que ministre des Sports, a donné une nouvelle impulsion. Le statut semi-pro ne date seulement que de 2009. Heureusement des Micalaudis, il y en avait partout en France, c’est leur travail qui a permis d’en arriver là. » 

Le meilleur reste à venir

Daniel Fusier a eu l’intelligence de continuer sur cette dynamique. Il a aussi apporté sa touche par des recrutements judicieux, ce qui a donné au club une structure solide. L’histoire fait souvent passer à tort Marinette Pichon et son équipe des années 1990 comme des pionnières. Mais ce n’était qu’une confirmation. Claude Deville, le premier entraîneur champion de France, venait du club d’Athis-Mons, monté par les sœurs Fortems. Il est venu au football par l’intermédiaire des véritables pionnières de Juvisy, celles des années 1970. Il y a peu de temps, le club fêtait ses quarante ans, mais rien n’aurait été possible sans cette première génération. Une histoire parfois méconnue des joueuses actuelles. L’occasion de fêter l’anniversaire du club était aussi celle de leur rendre hommage. Un devoir de mémoire nécessaire à l’heure où le club redécouvre la Ligue de Champions et doit trouver des solutions pour continuer à exister derrière l’Olympique lyonnais et le Paris Saint-Germain. Dans un passé proche, des joueuses ont reçu des lettres de menace. Mais le football féminin en France se trouve aujourd’hui installé sur de meilleures bases, il n’est qu’à se remémorer les sept mille personnes présentes en juin au stade Robert-Bobin.