Économie. A la fin du mois, France Télécom mettra un terme à l’aventure du Minitel. Objet de performance technologique et démocratisation de l’offre numérique, le service de vidéotexte français aura été le symbole d’une époque où nous étions à la pointe de l’innovation.

Souvent considéré à l’heure d’Internet comme une antiquité, le service français de vidéotexte [NDLR : Télétel], plus connu sous le nom de son terminal emblématique, le Minitel, garde encore un million d’utilisateurs. Le samedi 30 juin, France Télécom fermera son réseau Transpac, qui constitue l’infrastructure de communication du réseau Télétel, permettant de relier les utilisateurs aux services disponibles depuis le Minitel.

« Dans les années 1980, la France était vue un peu comme la Silicon Valley »

Avant l’arrivée d’Internet, le Minitel était, dans les années quatre-vingts, une exception française rendue possible grâce au budget alloué à la recherche et à l’innovation dans les télécommunications, après un retard pris dans l’implantation du téléphone. Entre 1964 et 1978, ce sont cent vingt-cinq milliards de Francs [NDLR : dix-neuf milliards d’euros] qui ont été nécessaires pour connecter les Français au réseau téléphonique.

C’est en 1977, avec la remise du rapport au président Valéry Giscard d’Estaing, sur l’informatisation de la société, que la France se lance dans la recherche sur la transmission de données par les lignes téléphoniques. C’est ainsi qu’est né le Minitel, avec comme idée d’entrer dans chaque foyer.  Les Français étaient alors les seuls au monde à disposer d’un service permettant la consultation de l’annuaire, la réservation des billets de trains ou d’avions, la gestion des comptes bancaires ou encore l’utilisation de jeux en ligne depuis un terminal informatique. Mais le Minitel, c’était aussi un modèle économique rentable, deux cent millions de francs [NDLR : trois millions d’euros] de chiffre d’affaires chaque année.

« Ce n’est qu’en France que la solution a été trouvée »

Enseignante-chercheuse à Télécom école de management (anciennement INT, Institut national des télécommunications) d’Évry, Marie Carpenter participe depuis 1999 à des programmes de recherche européens sur l’innovation, la gouvernance d’entreprises et le développement de l’économie en Europe. En 2011 elle publie aux éditions Economica, La bataille des télécoms, vers une France numérique, qui retrace l’épopée des télécommunications française, dont celui du Télétel.

  • Photo : Marie Carpenter, maître de conférence à Télécom école de management d’Évry. (DR)

Essonne Info : Quelles étaient les motivations qui ont conduit à l’invention du Minitel ?

Marie Carpenter : À partir des années 1970, il était devenu technologiquement possible de transférer des données à travers la ligne téléphonique. Partout dans le monde, les opérateurs de télécommunications cherchaient le système pour ajouter de nouveaux services mais ce n’est qu’en France que la solution a été trouvée et commercialisée avec le Minitel.

Essonne Info : Mal reconnu, le Minitel était pourtant au cœur des années 1980 un exemple de l’avancée technologique de l’industrie française ?

Marie Carpenter : La Direction générale des télécommunications (DGT) a eu l’idée géniale de faire développer un terminal à bas coût et de le distribuer gratuitement. Pour justifier les investissements, ses ingénieurs ont développé un annuaire électronique. Tous les numéros de téléphone en France étaient donc accessibles aux Français sur un écran avec un système de recherche très avancé pour proposer des noms alternatifs en cas d’erreur. En complément, un ensemble de services administratifs et commerciaux « en ligne » ont aussi été inventés et des secteurs d’activités nouveaux sont nés pour imaginer les nouveaux services et pour les héberger sur les serveurs localisés partout dans le pays.  

Essonne Info : Le Minitel c’est aussi l’invention d’un modèle économique novateur ?

Marie Carpenter : Le paiement des consultations par seconde avec le système « Kiosque » a permis aux Français d’accéder à de nombreux services d’information, de divertissement et d’échanges. La DGT a joué le rôle d’un « fermier général » [NDLR : financier chargé du recouvrement des impôts en France, sous l’Ancien Régime] qui facturait des petites sommes et transférait les paiements aux fournisseurs de services. Le système était fermé car la DGT gérait l’accès en créant un numéro par fournisseur. Tout le monde y trouvait son compte et le principe a été repris par l’opérateur japonais, NTT Docomo, dans les années 1990 pour son système iMode et, plus récemment, par Apple pour l’écosystème de son iPhone avec l’App Store.

Essonne Info : Que reste-t-il aujourd’hui du Minitel dans notre vie quotidienne ?

Marie Carpenter : Les Français sont reconnus comme étant des consommateurs innovateurs et fascinés par la technologie. Le succès d’Apple en France témoigne de l’appréciation dans le pays d’un « design »  réussi et d’une ergonomie exceptionnelle. C’est dommage, d’ailleurs, que ce succès vienne de l’extérieur du pays. Aujourd’hui, reproduire l’aventure du Minitel demanderait un engagement dans une politique industrielle forte au niveau de Bruxelles pour promouvoir des équipementiers et des opérateurs de télécommunications capables d’investir dans des projets à risque. Les Japonais, les Américains et les Coréens se sont inspirés de cet exemple de l’innovation française dans  le secteur et il serait temps qu’en Europe, la compétitivité dans le domaine de la haute technologie passe par des initiatives fortes de ce type ! 

L’Université populaire du numérique profite des derniers jours où émettra le réseau Transpac, pour « faire découvrir la naissance de nouveaux outils pour un numérique citoyen ». Le festival « 36 15 Au Revoir » se tiendra du 23 au 30 juin à Évry. (lire notre article).