Politique. Le très médiatisé « duel » à gauche des anciens compagnons de SOS Racisme et de la gauche socialiste révèle au grand public un personnage clé de la campagne présidentielle. François Delapierre, l’ancien directeur de campagne de Jean-Luc Mélenchon s’est entretenu avec Essonne Info sur ce scrutin dont il espère être la surprise.

  • Photo : François Delapierre, candidat du Front de gauche, sur la dixième circonscription de l’Essonne. (© DM/EI)

C’est « le meilleur de tous » l’avait appelé Jean-Luc Mélenchon, en visite en Essonne le 29 mai dernier. Et pour cause, son compagnon de route l’a suivi depuis ses mandats de sénateur du département, jusqu’à sa candidature à la présidentielle et sa quatrième place obtenue par les urnes pour sa « révolution citoyenne ». François Delapierre concourt au scrutin législatif dans la dixième circonscription du département, après une tentative en 2010 dans les Yvelines. Il compte s’installer durablement en Essonne et mise pour cela sur un territoire fortement ancré à gauche, où le candidat PS ne fait pas l’unanimité.

Dans le cadre des élections législatives, la rédaction d’Essonne Info a interrogé quatre personnalités politiques qui sont candidates aux législatives, après une forte implication dans la campagne présidentielle. Après une rencontre avec Nicolas Dupont-Aignan, une interview de Jérôme Guedj et un entretien avec Nathalie Kosciusko-Morizet, François Delapierre s’est prêté au jeu des questions-réponses de votre web-journal.

« On a vraiment constitué une force »

Essonne Info : Après avoir rassemblé 11,11% des voix au premier tour de la présidentielle, autour de la candidature Jean-Luc-Mélenchon, considérez-vous ce score comme attendu?

François Delapierre : Nous avons conçu cette campagne comme un moment de révolution citoyenne, que nous pensons nécessaire et que nous voulons construire. Ce ne sont pas des processus prévisibles, on ne sait pas exactement par quel chemin ça passe. On n’avait aucune espèce de certitudes sur la part du chemin qui serait faite. Notre objectif c’était de faire la part la plus importante possible. Mais je ne pensais pas qu’on irait aussi loin. Au niveau quantitatif, on a doublé nos voix par rapport aux dernières élections, les européennes. On a récolté des voix dans un électorat nouveau, notamment beaucoup de jeunes. On est à 15% dans les centres-villes où on n’avait jamais connu des résultats de cette ampleur. On a vraiment constitué une force.

Après il y a des choses vraiment qualitatives à mettre sur le compte de la campagne. On a proposé un programme de haut niveau. Nous n’avons évacué aucune question et nous avons réussi à avoir une identification de l’électorat par rapport à nos propositions. Donc on a un électorat relativement homogène avec un vote qui est fortement un vote d’adhésion. Nous avons sans doute la part d’électeurs qui est le plus dans l’adhésion au programme. C’est la première fois depuis 1981 qu’il y a une autre candidature de gauche qui fait plus de 10%. Donc on espère que cela va encore progresser dans les élections législatives.

Essonne Info : Pour ces législatives, le Front de gauche se présente de manière autonome sur tout le territoire. Quel est votre objectif de départ ?

François Delapierre : Notre objectif, c’est d’avoir le plus grand nombre d’élus possible. L’objectif ultime, c’est d’être majoritaire. Après, c’est par étapes, on ne le fera pas en un jour, il faut du temps. Là, notre objectif c’est, au minimum, d’avoir un groupe. C’est la condition pour avoir une existence forte à l’Assemblée, pour porter des projets de loi. Si nous n’avons pas de groupe, on ne pourra pas déposer de projets ni de propositions  de loi. Il faut un groupe pour pouvoir en user. Ensuite, c’est d’avoir le plus gros rapport de forces possible, c’est d’être la composante la plus puissante possible de la majorité. Notre efficacité dépendra de la majorité. Après, s’il y a une majorité PS absolue, le parti socialiste se passera de notre avis et de notre soutien la plupart du temps. Si il y a, à l’inverse, une majorité de gauche qui est diverse, là ils auront besoin du Front de gauche. Donc notre capacité à influer sera sans rapport. Mais de toute façon, notre attitude sera la même, celle d’appuyer tout ce qui va dans le bon sens, de soutenir, et de ne jamais favoriser d’une quelconque manière la droite. Jamais nous ne voterons une motion de censure, jamais nous ne voterons contre des lois de gauche avec la droite.

« Le PS de l’Essonne (…) est dans une logique de fiefs »

Essonne Info : L’Essonne est un département qui reste marqué par l’empreinte de votre leader, Jean-Luc Mélenchon, qui a été conseiller général, sénateur… Cela justifie-t-il l’élection d’un député du Front de gauche dans le département ?

François Delapierre : Ce n’est pas un enjeu départemental. Ici on mène la bataille comme partout. C’est important qu’il y en ait partout. Vous faites référence à des choses qui correspondent à l’histoire de l’Essonne, qui est un jeune département, avec beaucoup de dirigeants socialistes d’une nouvelle génération, qui viennent de différents coins du pays. C’est le cas de tous les dirigeants socialistes qui ont été emblématiques dans cette fédération [Ndlr. du parti socialiste]. Ils ont fait rapidement leur trou, ils se sont implantés. Mais ça ne correspond plus du tout à la réalité du parti socialiste de l’Essonne qui est plutôt maintenant dans une logique de fiefs, avec des territoires bien acquis, bien construits. Évry en est l’exemple parfait. C’est un peu le même modèle en général. Vous avez une grande ville, une communauté d’agglomérations, une circonscription. Il se trouve que c’est la même personne qui cumule toutes les fonctions. Alors comme on ne peut pas être ministre en même temps, il faut bien qu’il y ait du renouvellement. C’est le cas avec Manuel Valls, avec François Lamy. Chacun a son territoire et y règne. Il y a des territoires qui ne sont pas encore stabilisés, c’est le cas de la dixième circonscription de l’Essonne. Notamment parce que le maire et président de la Communauté d’agglomérations [Ndlr. Olivier Leonhardt, maire (PS) de Sainte-Geneviève-des-Bois et président du Val d’Orge] n’est pas député, il avait même des relations très tendues avec le député [Ndlr. Julien Dray]. Le fief n’est pas terminé.

« Il a été traité d’une manière assez indigne »

Essonne Info : Que pensez-vous de la fin de mandat du député Julien Dray ?

François Delapierre : Ce n’est pas mon parti, mais je trouve qu’il a été traité d’une manière assez indigne. Il a été député de cette circonscription pendant vingt-quatre ans. Des gens l’ont combattu au sein du parti socialiste, mais ceux qui l’ont mis dehors sont ceux qui étaient le plus poche de lui pendant toutes ces années. Et ça s’est fait au terme d’une campagne de presse, via Le Parisien, d’une violence extrême qui en réalité était une menace qui consistait à dire : si il ose se présenter, nous rappellerons sans arrêt les faits qu’il y a eu, l’enquête sur son compte, les affaires… Je trouve que c’est un cas presque unique. Les socialistes avaient le droit légitime de penser qu’il n’était pas un bon candidat, qu’il devait laisser sa place, lui adresser toutes sortes de reproches. Mais on n’a jamais vu un ancien député être traité comme ça, non seulement être interdit de candidature, puis être traîné dans la boue, sans avoir un mot à dire. Aujourd’hui, Malek Boutih et Olivier Leonhardt nous disent « personne ne nous parle de Julien Dray, la page est tournée ». Ce n’est pas vrai, pas dans la population, beaucoup de gens ne savent pas qui est leur député, je pense que c’est le cas dans toutes les circonscriptions de l’Essonne, mais lui a marqué les habitants de la circonscription. Il faut être capable d’en dire quelques mots, même pour tourner une page, même pour faire un travail de deuil. Dire quelques mots pour dire qu’il a apporté des choses, que sur d’autres plans on le conteste, mais au moins dire un mot. Ça ne peut pas être dans le déni, comme s’il n’avait jamais existé, comme si il n’avait jamais été élu ici.

Essonne Info :  Vous êtes loin derrière Malek Boutih dans les projections. Qu’est-ce qui pourrait faire que localement vous fassiez mieux que le score de Jean-Luc Mélenchon à la présidentielle ?

François Delapierre : Je crois en mes chances. Il y a plusieurs facteurs. Sur nos 16% il y a une impulsion, une dynamique qui compte. Ensuite, dans l’électorat socialiste, il y a une grande porosité. Il y a beaucoup d’électeurs socialistes qui disent : « On a beaucoup hésité, on a réparti dans la famille. Il y en a un qui a voté Hollande, l’autre Mélenchon. J’aurais bien voté Mélenchon, j’aurais peut-être dû le faire, parce que finalement il n’y avait pas de risques… ». Ceux-là, dans le contexte des législatives, où il n’y a pas ce risque, voteront Front de gauche. Après, il y a des socialistes qui me soutiennent. Certains d’entre eux officiellement, d’autres non, sinon c’est l’exclusion du parti.

Essonne Info : C’est-à-dire?

François Delapierre : Beaucoup de socialistes ont des liens professionnels. Certains travaillent dans une collectivité territoriale. Je le vois en porte-à-porte, tous les gens qui travaillent pour la ville de Sainte-Geneviève-des-Bois ou la Communauté d’agglomérations nous disent : « Moi je ne peux pas signer votre comité de soutien, je travaille à la ville ». Normalement ils sont comme tous les citoyens, ils ont une liberté d’expression, ils ont même des garanties statutaires en tant que fonctionnaires territoriaux. Mais visiblement, ils considèrent que c’est prendre des risques que de s’engager pour le Front de gauche. Mais dans l’urne ils voteront pour nous. Malgré ça, je vois que les gens qui signent dans notre comité de soutien sont des gens qui ont voté pour François Hollande. Donc on voit ce basculement qui s’opère. Puis la greffe de Malek Boutih n’a pas pris. Il faut être honnête, cela me facilite les choses.

« Il n’y a pas d’investissement majeur de l’UMP sur cette circonscription »

Essonne Info : La droite peut-elle tirer son épingle du jeu dans ces conditions ?

François Delapierre : IIl y a trois candidats à droite. Il y a un candidat MoDem, un candidat UMP dissident et la candidate Duranton, qui a fini par avoir le soutien de l’UMP. Mais sur le terrain, la droite locale est divisée. C’est une décision départementale. Bernard Zunino [Ndlr. Le maire (UMP) de Saint-Michel-sur-Orge] s’est retiré d’une façon humiliante. Il est fait d’un bois qui se laisse humilier, il s’en émeut autour de lui, mais il a avalé la couleuvre. Cette diversité à droite, je ne sais pas ce que ça va produire comme effet dans les urnes.

Je pense que la candidature de Marianne Duranton, élue à Villemoisson-sur-Orge, est d’avantage un positionnement pour les municipales de 2014 à Sainte-Geneviève-des- Bois qu’autre chose. Elle doit se dire qu’il y a ici une certaine usure du maire en place. La gauche a fait un mauvais résultat à la présidentielle à Sainte-Geneviève-des-Bois. Il y a visiblement une difficulté politique dans cette ville, je le ressens. Elle se dit qu’elle a certainement une occasion. Elle se sent à l’étroit dans ses mandats de maire adjointe et de conseillère générale du canton de Longjumeau. Elle cherche un nouveau terrain d’expansion. L’UMP n’a aucune chance de remporter cette élection, elle le sait. Quelque part, en désignant Marianne Duranton qui leur a créé des difficultés aux sénatoriales, c’est une manière de la mettre dans une case, dans un endroit où elle ne dérangera personne, qui de toute façon est une terre de gauche. Mais il n’y a pas d’investissement majeur de l’UMP sur cette circonscription.

Essonne Info : Dans le cas d’un scénario où trois candidats se maintiennent au second tour, si vous êtes derrière Malek Boutih, est-ce que vous maintiendrez votre candidature?

François Delapierre : S’il y a le moindre risque que la droite passe, il n’y aura pas l’ombre d’une hésitation. Dans cette hypothèse je me retire. Il faudra veiller à ce que cette règle soit appliquée nationalement. Je serai attentif à ça. On ne peut pas se retrouver dans une situation où, à cause de la division de la gauche, la droite l’emporte. Ce sera ma boussole.

Entrevue de Julien Monier / Retranscription de Quentin Brarda