Culture. Jeudi 5 avril, une journée russe a été organisée par l’université d’Évry. Entre concerts et conférences, la culture slave a été mise à l’honneur avec ses musiciens, ses musicologues et son public contemplatif.

  • Photo : Irina Kataeva, la pianiste et Boris Baraz, le violoncelliste. (© FV/EI)

Les steppes sonores de Michel Bertier, en écho aux steppes d’Asie orientale, ont inondé la cour, les sons s’entrechoquant sur les parois des bâtiments, l’art de mêler l’électronique, des bruits et des sonorités instrumentales pour créer une ambiance à la fois urbaine et folklorique. Des bribes sonores reconstituées, déformées, reformées, créent une atmosphère déconcertante.

C’est au tour de Tamara Essaoulenko, pianiste, de nous transporter sur les terres russes grâce à son toucher velouté, à ses flottements expressifs de mélancolie. On relève une humeur voyageuse dans les œuvres de Glinka, Rachmaninov et Glazounov, qui oscillent entre rêverie, intensité mélodramatique et bien-être.

Damien Ehrhardt, musicologue à l’université et pianiste, nous a interprété une toccata de Khatchaturian, une musique mécanique aux accents de l’Est, où les doigts bien huilés une fois la machine lancée, ne s’arrêtent que dans une extrême rigueur. Ce morceau métronomique nous place devant l’évidence que Bach n’est pas le seul à composer de rigoureuses toccatas.

L’influence caucasienne sur la Russie

André Lischke, maître de conférence à l’université d’Évry, a montré l’influence de la région du Caucase sur les poètes, les peintres et les musiciens russes, nous faisant entrer dans un monde souvent méconnu, à la frontière de l’Orient et de l’Occident. Entre les paysages montagneux, les panthères sauvages, la nature luxuriante et gigantesque dans laquelle vivaient des peuples libres, l’imagination fertile des artistes prend le pas sur la réalité avec de fantastiques histoires, entre démon, amour et mort ; André Lischke a su nous peindre un paysage conquis par la Russie, qui a influencé le compositeur Glinka, le poète Lermontov, le peintre symboliste Vroubel avec sa toile Le démon, qui aura par ailleurs inspiré Anton Rubinstein – à ne pas confondre avec Arthur Rubinstein, pianiste polonais -, puisqu’il composera un opéra où un démon annonce son amour pour Tamara, ce qui la tuera. Le conférencier passionné nous propose un voyage tourné vers l’Orient avec Islamey de Balakirev, avec une touche lisztienne de virtuosité.

L’âme slave vibre chez le violoncelliste, sautille chez la pianiste

Pour finir ce jeudi russe, un concerto pour piano et violoncelle a été joué par Irina Kataeva et Boris Baraz, avec la sonate op.119 de Prokofiev. Qui ne connaît pas Prokofiev avec le célèbre Pierre et le Loup pour les enfants ? Ce compositeur russe du XXe siècle, contemporain de Chostakovitch, a composé des œuvres tourmentées, surtout à la fin de sa vie durant le régime stalinien, puisqu’en apprenant que la mère de ses enfants  a été déportée au goulag, le compositeur plonge dans un profond désarroi. Nos deux musiciens ont su, à travers leur sonate, exprimer leurs angoisses de vivre en URSS. Pourtant, la sonate op. 40 de Chostakovitch  peut surprendre lors de l’écoute avec ses mouvements sautillants et humoristiques, qui peuvent paraître plus légers que la musique de Prokofiev ; il n’en n’est rien, car il vivait également dans la crainte de la dictature. La musique de Chostakovitch est versatile, elle saute d’une humeur mélancolique ténébreuse à la drôlerie pétillante. Le caractère de l’individu joue sur la composition de la musique, l’âme slave du XXe siècle s’incarne en Prokofiev et Chostakovitch qui s’imprègnent de l’histoire.