FEUILLETON > Les chroniques amoureuses du XXIe siècle par Audrey Osseni. Le Capitalisme de l’amour, d’Audrey Osseni, aux éditions Edilivre. Revu, coupé et corrigé par l’auteur pour Essonne Info. La fin a été modifiée. Le suspens reste donc entier !

I.

L’on n’avait jamais autant pleuré pour rien qu’en ce béni XXI eme siècle. Hier, j’ai pris des actions chez Kleenex.
Le Capitalisme a frappé, nous nous sommes inclinés. Mais lorsqu’il pénètre les coeurs, alors il faut écrire un livre.
Le capitalisme en amour est né lorsque l’on a reproduit à la maison ce qu’on avait l’habitude de faire au travail ou au supermarché. On a voulu faire du profit avec les gens, si bien que l’on a dit « je veux profiter de ma vie ».
On a voulu consommer au lieu d’aimer. Nous sommes tous devenus des femmes et des hommes objets, objets de consommation.
Cette époque de merde c’est pas la mienne, moi je suis de l’époque des belles rencontres et de l’amour pour rien.

II.

Il marchait déjà depuis dix minutes. Il allait au travail, Pierre. Il allait. Il se retrouvait parfois dans le wagon du train en se demandant quelle était la force supérieure qui l’avait mené jusqu’ici puisque depuis qu’il avait quitté son lit, il n’avait pas réfléchi une seule fois à ce qu’il faisait, ni même à ce qu’il ne faisait pas.
Ce qu’il ne savait pas, c’est que c’était depuis la veille qu’il n’avait pas réfléchi, lorsqu’il avait mis dans son lit-et aimé à nouveau pour quelques minutes- celle qui fut sienne autrefois.
Ce matin-là, il avait laissé Eve nue sous ses draps, et lui avait rendu avant de partir, son baiser-de-loin.
« On s’aime, c’est sûr. », s’était-elle dit à voix haute, une fois la porte refermée.
Pourtant elle le savait, Eve. Son Pierre était un capitaliste de l’amour.
Lui non plus n’y avait pas échappé.

III.

Après cette première nuit où ils s’étaient retrouvés, ils avaient même décidé de passer un contrat. Les articles étaient sommaires.
« Du sexe ». Pierre regarda ce premier article et jugea qu’il était bon.
Permettez l’omission de la suite des articles qui n’était là que pour faire illusion du sens. On y parlait vaguement de tendresse et de fidélité… Pierre refusa ce dernier terme, il demanda un compromis qu’il obtint.
« J’ai besoin de m’amuser sexuellement. »
Dans un accès de lucidité, Eve conclut ce qu’il fallait conclure. Pierre voulait en baiser d’autres.

IV.

Il marchait déjà depuis dix minutes. Il allait au travail, Pierre. Il allait. Il pensait, même. Il pensait qu’il avait laissé Eve nue sous ses draps.
Le soir même elle lui dirait qu’elle l’aimait et qu’elle souhaitait ne plus le revoir.

V.

Il fallait tout recommencer. Encore. Et avec quelqu’un d’autre. A quoi bon, si tout doit finir. Et la fin viendrait de toute façon trop tôt.
La rupture est comme une petite mort. Elle consiste à dire « A présent je ferai comme si tu étais mort, et tu feras comme si je n’étais plus ». Rupturer, c’est décréter la mort. Mais se prenait-on pour Dieu ?

VI.

Il ne fallut pas plus d’un jour pour qu’ils ne se retrouvent. Après tout il valait mieux souffrir et aimer plutôt que de ne pas aimer du tout. « On va droit dans le mur, mais avec toi ça me plaît »… Il l’emmena même dîner, ce qui était contraire au contrat.
Ce soir là, ils ne feraient pas l’amour.

VII.

Pierre rentrait du travail. Ce matin-là rien ne l’avait retenu. Il pensait à Eve. Ou plutôt il pensait à cette remarque qu’il n’avait pas remarquée. « Tu le vois ? Tu le vois qu’on est bien ? ». Et si elle avait raison, Eve ? Et si à cet instant précis où elle prononçait ces mots, Pierre vivait le moment le plus heureux de sa vie ? A quoi bon en avoir vu une autre la veille et l’avant-veille ? Et si le meilleur n’était pas devant nous ? Et si nous l’avions déjà vécu… Pire. Et s’il était présent et que nous n’étions pas capable de savoir que c’était ça, le meilleur ? Après tout, nous ne saurions qu’à la fin de la vie quand est-ce qu’il était passé. Alors pourquoi on nous mentait toute la journée en affirmant que le meilleur était à venir ?

Son téléphone sonna la fin de cette pensée funeste.